Recension critique des actes du colloque

Poésie et tolérance, un parcours à travers l’œuvre de Sylvestre Clancier
Dir. Béatrice Bonhomme, Stéphanie Le Briz, Aude Préta-de Beaufort
Editions La Rumeur Libre, 2025.

Sylvestre Clancier, né en 1946 à Limoges, est poète, éditeur, universitaire, fils du poète Georges-Emmanuel Clancier et de la psychanalyste Anne Clancier. Il a publié depuis la fin des années soixante de très nombreux ouvrages de poésie, dont la plupart sont désormais rassemblés dans trois épais volumes d’Œuvres complètes parus aux éditions de La Rumeur Libre. C’est donc cette œuvre imposante qui a été explorée par les divers intervenants du colloque, chacun à sa manière, mais de façon unifiée par la thématique d’ensemble proposée, « Poésie et tolérance ».

Sylvestre Clancier (Wikipédia)

Je viens de recevoir ce volume de 256 pages, récemment paru, constituant les actes de ce colloque universitaire, qui s’est tenu à Nice sous la direction de Béatrice Bonhomme, de Stéphanie Le Briz et d’Aude Préta-de Beaufort. Ce colloque a placé l’ensemble des études sous le signe de la « tolérance », une valeur on ne peut plus d’actualité, qui permet de fédérer les différentes communications.

Celles-ci sont regroupées en trois parties comprenant chacune un nombre inégal de communications. La première, intitulée « Un être au monde et un parcours poétique », rassemble les études transversales de l’œuvre de Sylvestre Clancier, au nombre de huit. La deuxième rassemble, sous le titre « Des livres de poèmes », des études qui se concentrent sur des ouvrages particuliers. La troisième aborde l’œuvre de Sylvestre Clancier sous l’angle de la traduction, de l’édition et de la mise en voix ; elle compte deux études.

D’une communication l’autre, le portrait d’un poète

L’affiche du colloque

À travers la diversité des approches réunies dans ces actes, se dessine le portrait d’un poète profondément attaché à la mémoire, mais d’une mémoire vivante, ouverte et créatrice plutôt que tournée vers la seule nostalgie. Sylvestre Clancier apparaît comme un écrivain de la relation : relation aux lieux de l’enfance, aux paysages du Limousin, aux êtres aimés, aux morts, aux ancêtres, aux animaux, aux éléments naturels et à la communauté des poètes. Son œuvre est constamment traversée par une tension entre présence et absence, oubli et souvenir, perte et transmission, qui nourrit une réflexion sur le temps et l’identité.

Les contributeurs soulignent également la dimension humaniste de sa poésie, fondée sur l’accueil de l’altérité et sur une forme de « tolérance » entendue comme disponibilité au monde et aux autres. À cette éthique de la relation s’ajoute une forte dimension métaphysique : le poème cherche à déchiffrer les signes d’un ordre plus profond, parfois proche du sacré, tout en demeurant ancré dans l’expérience sensible. Héritier du lyrisme romantique autant que des expérimentations de son époque, Clancier est présenté comme un poète de la continuité, de la transmission et de l’émerveillement, dont l’écriture tente de réconcilier mémoire personnelle, histoire familiale et conscience cosmique.

La préface, signée conjointement par Béatrice Bonhomme, Stéphanie Le Briz et Aude Préta-de Beaufort, joue un rôle bien plus ambitieux qu’une simple introduction éditoriale : elle constitue le véritable manifeste herméneutique du volume. Les autrices y justifient le choix du thème « Poésie et tolérance » en l’inscrivant dans une réflexion critique sur la place de la poésie dans le monde contemporain, contre les représentations réductrices du poète comme être retiré du réel et étranger aux enjeux de la cité. Elles présentent au contraire Sylvestre Clancier comme une figure exemplaire d’engagement humaniste, dont l’œuvre articule exigence poétique, responsabilité éthique et attention au vivant. La notion de tolérance y est entendue dans un sens large: accueil de l’autre, refus de la violence, dialogue des cultures, solidarité entre les humains, mais aussi relation harmonieuse avec les mondes animal, végétal et cosmique. Le texte insiste sur la dimension fraternelle, pacifiste et écopoétique de l’œuvre, sur sa volonté de faire advenir « l’humain » plutôt que le seul homme (on nait homme, on devient humain), et sur son inscription dans une communauté de mémoire reliant passé, présent et avenir. Les trois autrices fournissent ainsi la matrice conceptuelle de l’ensemble des communications, en proposant une lecture de Clancier comme poète de la relation, de la transmission et de l’espérance, dont la parole vise moins à décrire le monde qu’à le rendre plus habitable.

Des voix de fougères

Poète elle-même, Béatrice Bonhomme ouvre le volume par une lecture très sensible et particulièrement ample de Par ces voix de fougères qui te sont familières, dont elle fait apparaître la cohérence profonde autour de la notion de voix. Le pluriel du titre, « Les voix du poète », est essentiel : il ne désigne pas une voix lyrique unifiée, mais la polyphonie constitutive de l’œuvre de Sylvestre Clancier, traversée par les voix des disparus, des ancêtres, de l’enfance, de la mémoire, de la nature, de la tradition poétique et du dialogue intérieur. Ces « voix de fougères », venues « du fond des âges », agissent comme des médiatrices qui transmettent au poète une parole toujours antérieure à lui-même. Béatrice Bonhomme montre ainsi que la poésie de Clancier s’élabore dans une tension féconde entre mémoire et oubli, présence et absence, disparition et résurrection. La quête des origines, le dialogue avec le double intérieur, la survivance des êtres aimés et la recherche d’une écriture première conduisent à une réflexion sur le temps, conçu moins comme perte que comme superposition de strates où passé et présent coexistent. L’auteure souligne également l’importance du regard, de la transmission filiale — notamment à travers la figure de Georges-Emmanuel Clancier — et d’une mémoire littéraire qui inscrit chaque poème dans une continuité culturelle. Au terme de son analyse, elle fait apparaître une poésie profondément lyrique et métaphysique, où les voix multiples du monde, des morts et de l’histoire personnelle convergent vers une même célébration de la présence, de la création et de la vie.

Poésie et humanisme

Vincent Martel revient, quant à lui, sur l’engagement humaniste de Sylvestre Clancier. L’introduction de son article rappelle que l’engagement de Clancier s’est manifesté très concrètement, dans la vie du poète, par le militantisme anticolonial, la lutte anti-fasciste et anti-révisionniste, la participation aux combats de Mai 68, la création d’ONG pour le droit des enfants ou la présidence du PEN-Club français.

Il était important de rappeler ces éléments biographiques, qui ne transparaissent pas nécessairement dans l’oeuvre elle-même, mais qui attestent d’un engagement réel, concret, et pas seulement de prises de position poétiques. Ce sont cependant surtout ces dernières qui intéressent Vincent Martel, qui étudie la forme que prend cet humanisme dans la poésie de Sylvestre Clancier.

Cette dimension civique se prolonge en effet dans son œuvre poétique, où la parole n’est jamais repliée sur le seul moi, mais ouverte aux autres, aux oubliés de l’Histoire, aux exilés, aux victimes des violences du siècle. L’humanisme de Clancier se nourrit d’une attention aux êtres et aux lieux, d’un refus des exclusions et d’une fidélité à une certaine idée de la culture comme espace de rencontre. Martel montre ainsi comment la poésie devient chez lui une forme d’engagement non militant au sens partisan du terme, mais profondément éthique : une manière d’habiter le monde en demeurant attentif à l’humain, de préserver la mémoire collective, de transmettre un héritage culturel et de défendre, par la parole poétique elle-même, les exigences de la tolérance.

La cohérence d’une oeuvre

A travers ma propre communication, j’ai eu à cœur de montrer la profonde cohérence d’une œuvre, telle que la publication des Œuvres complètes permet désormais de l’apprécier. La poésie de Sylvestre Clancier est d’abord profondément ancrée dans les paysages du pays natal, le Limousin : nous avons affaire à un poète qui sait où sont ses racines et qui, loin de les renier, se sert de celles-ci comme d’un socle, d’une assise d’où s’exprimer. L’origine est en quelque sorte un point de déploiement du sens. Le paysage devient généalogie, territoire mythique, archive symbolique et matrice ontologique.

Je montre ensuite, dans un deuxième temps, que la poésie de Sylvestre Clancier est traversée par la question de l’énigme. Le monde est perçu dans son inquiétante étrangeté, dans son mystère, lequel n’est cependant pas nécessairement source d’angoisse. Ainsi le féminin est-il l’un des noms de ce mystère, comme si, refusant le dualisme corps-esprit, le poète cherchait dans le corps féminin une voie d’accès symbolique au sacré. La poésie de Sylvestre Clancier également traversée par des références nombreuses à l’alchimie, notamment dans le volume intitulé L’Âme alchimiste.

La recherche poétique apparaît ainsi comme une quête spirituelle adogmatique, immanente, qui utilise comme matrices interprétatives tout aussi bien les mythes grecs, égyptiens ou chrétiens. La poésie de Sylvestre Clancier revisite ainsi les figures d’Isis, Osiris et Horus, d’Ulysse et Pénélope, de Jésus et Marie. Ces références apparaissent comme des éclairages sur le monde, des façons d’en appréhender l’énigme, des moyens pour nous de nous orienter.

☆ ☆ ☆

Impossible de rendre compte ici plus en détail de ce livre que je vous invite à découvrir par vous-mêmes. Pour ma part, j’ai été très heureux de participer à ce colloque qui m’a permis de mieux connaître une œuvre que, avant cela, je connaissais surtout de réputation. J’avais déjà rencontré Sylvestre Clancier à quelques reprises, notamment lors du colloque de Cerisy sur Marie-Claire Bancquart, mais c’était la première fois que je me penchais véritablement sur sa poésie. Sans doute le nom de Sylvestre Clancier n’est-il pas celui qui revient le plus dans les panoramas de la poésie contemporaine, et pourtant son œuvre est importante, parce qu’elle propose discrètement une lecture attentive du monde, et que, tout en demeurant parfaitement accessible, elle nous en montre l’énigme et le mystère. J’ai été très sensible à la dimension humaniste, à cette notion de tolérance qui paraît, aujourd’hui, plus essentielle que jamais. Pour toutes ces raisons, je vous invite à découvrir la poésie de Sylvestre Clancier et, pour l’accompagner, ce volume collectif qui en est une précieuse introduction.


Table des matières de l’ouvrage

Je me permets de reproduire ici la table des matières de cet ouvrage, qui vous donnera une idée plus précise de son contenu.

La table des matières de l’ouvrage

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