Baudelaire ouvre son recueil du Spleen de Paris, également intitulé Petits poèmes en prose, par un bref poème en forme de dialogue qui pose la singularité du poète, irrémédiablement étranger à toutes les conventions sociales, tout en montrant son appétit pour l’idéal, incarné par les formes vaporeuses des nuages.
L’ÉTRANGER
— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !
L’interrogatoire permet de faire se succéder les réponses négatives du poète, et donc de manifester son étrangeté constitutive. Le poète se place ainsi à distance de toutes les normes, familiales, sociales, de même qu’il rejette tout patriotisme de bas étage. Mieux qu’un long discours, cet échange de phrases brèves définit le poète comme un homme solitaire, sans famille ni amis, dont l’ambition n’est pas la richesse mais la poursuite d’un idéal à la fois absolu et incertain. Absolu, puisqu’il se situe dans le ciel, traditionnellement associé au divin, et incertain, puisqu’il s’agit des nuages, par définition éphémères et insaisissables.


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