Une conférence de Colette Guedj sur « l’insurrection poétique des surréalistes ».

Je vous avais annoncé, il y a quelque temps, la tenue d’une conférence de Colette Guedj, Professeur Émérite de l’Université Nice Sophia-Antipolis, intitulée « L’insurrection poétique des surréalistes », organisée à l’auditorium de la bibliothèque Louis Nucéra, à Nice, dans le cadre du Printemps des Poètes. J’y ai assisté, sans toutefois pouvoir rester jusqu’à la fin, car une autre manifestation littéraire m’attendait (j’en parlerai dans le prochain billet), et j’ai pris un certain nombre de notes qui me permettent de résumer, pour vous, cette fort intéressante conférence.

Les auditeurs ont été très nombreux : l’auditorium était, pour ainsi dire, comble, alors même que le temps était maussade et que la circulation dans Nice était gênée par une course cycliste.

Derrière la conférencière, un grand écran projetait cette phrase : « Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore ».

Crise des valeurs bourgeoises traditionnelles

Colette Guedj a commencé par préciser que le surréalisme avait émergé dans un contexte de crise des valeurs bourgeoises traditionnelles. Le scientisme est remis en cause par Bergson qui revalorise l’intuition. La relativité d’Einstein et la notion freudienne d’inconscient introduisent des doutes sur la pensée rationnelle. La guerre de 1914-1918 précipite l’effondrement. Le surréalisme, et le mouvement Dada qui en est le précurseur, s’affirment ainsi en réaction contre l’idéologie bourgeoise rationnelle qui n’a pu empêcher le désastre.

Les provocations de Dada

Les dadaïstes vont aller dans le sens de la dérision, de la provocation, du scandale, ce qui n’est pas encore tout à fait « l’insurrection » au sens fort. Leur arme contre la civilisation qui n’a su empêcher la guerre, ce sera donc l’art et la provocation. Pour Tzara, « la désorientation des valeurs admises » est une « indiscutable directive » (je cite de façon approximative, à partir des notes que j’ai prises).

On peut parler d’une attaque en règle contre la bourgeoisie. Les dadaïstes invitent le gratin parisien à de prétendus « vernissages » qui se révèlent en fait être des farces : en lieu et place des expositions sérieuses auxquels le public s’attendait, on propose des « happenings ». Cette attitude facétieuse devient une véritable idéologie, incitant à considérer le monde d’une autre façon.

À ces happenings s’ajoutent des textes de provocation verbale. Naissent des revues d’avant-garde au vitriol, anti-littéraires, avec une mise en page pulvérisée, ce qui correspond à une idéologie de la provocation. La revue Proverbe est composée de feuillets décousus, perturbant les modes habituels de lecture. Le lecteur doit déjouer les caprices de la mise en page. Il s’agit d’arracher les mots à leur usure, à leur servage.

La littérature désacralisée

On s’attaque à des proverbes pour saper leur autorité. Ils ont fait de faux proverbes : « Une maîtresse en mérite une autre ». Ou alors, ils s’approprient des proverbes existants en les signant de leur nom.

Le fait littéraire est désacralisé, désinstitutionnalisé. Ils se désolidarisent de la littérature qui se compromet avec le réel, pour privilégier la « surréalité », une volonté de transcender l’immanent.

Ils attribuent une note aux écrivains du passé, en ne s’interdisant pas des notes négatives. Anatole France mérite -16/20 ; Lamartine, -14,18 ; Jésus-Christ, -1,54. En revanche, Éluard mérite un 15 et Aragon, un 14… C’est une façon pour eux de montrer que l’irrespect fait loi.

Ils réservent le même sort au théâtre, à l’art, aux religions. C’est le fameux urinoir de Duchamp (voir l’image), un « ready made », intitulé Fontaine. C’est aussi Le violon d’Ingres de Man Ray. On met des moustaches à la Joconde, en sous-titrant « LHOOQ ». Voir aussi le tableau La Vierge corrigeant l’enfant Jésus, ou encore, de Picabia, La Sainte-Vierge, qui n’est autre qu’une tache d’encre.

Une éthique de l’insoumission

Du dadaïsme à La Révolution surréaliste, ce qui n’était au départ qu’une forme de provocation un peu gratuite devient une véritable éthique de l’insoumission. Les professions de foi lapidaires abondent ; incisives, elles entendent réveiller les consciences et les imaginations : « Vous qui avez du plomb dans la tête, fondez-le pour en faire de l’or surréaliste ». Ou encore : « Parents, racontez vos rêves à vos enfants ». Il y eut aussi des pamphlets, des tracts, des lettres ouvertes, des enquêtes, des prises de position politiques (par exemple, une vive critique de la psychiatrie à laquelle ils opposent la psychanalyse).

Des jeux avec le langage

Le surréalisme a aussi joué avec le langage. Par exemple, le calligramme, forme ancienne (Antiquité, Rabelais) que s’est réappropriée Apollinaire, permet d’effacer les limites entre image et texte, entre lisible et visible, entre intelligible et sensible. L’écriture automatique transforme les manières d’écrire de l’époque, de même que les productions collectives, telles que les jeux de « cadavres exquis » ou de « questions/réponses »…

*

Quelle vitalité imaginative que celle des surréalistes ! C’est surtout cela qui m’a marqué dans cette conférence. L’impression que le surréalisme est, en somme, une sorte de rébellion de la vie contre tout ce qui voudrait la contingenter. Une façon de concevoir l’art comme une pratique jubilatoire, comme une pulsion de vie.

(Image : Duchamp, « Fontaine », Wikimedia Commons)

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11 réponses à « Le surréalisme, une éthique de l’insoumission »

  1. sereincontemplatif

    Le surréalisme, surtout la période qui a succédé au dadaïsme, c’est aussi la rencontre de la psychanalyse avec la littérature ou l’art en général, n’est-ce pas?

    Et les tableaux de Dali, les films de Bunuel, très symboliques, vont plus loin que la simple provocation…

    http://litteratureetphilosophie.wordpress.com

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    1. ggunice

      Bonjour. Je vous remercie pour votre message.
      En effet, la psychanalyse fait partie des influences du surréalisme. Marie-Claire Bancquart écrit dans « La poésie en France du surréalisme à nos jours », à propos de Breton, que « ses études de médecine lui ont fait connaître Freud (à travers les manuels du Dr Régis) » (p. 11).
      Il ne s’agissait pas du tout de la part de Colette Guedj de réduire le surréalisme à la provocation, mais d’insister sur la dimension subversive et insurrectionnelle de ce mouvement, qui a dépassé la simple dimension provocatrice des débuts.

      Merci encore pour vos remarques.
      Cordialement,
      G.G.

      J’aime

      1. sereincontemplatif

        Oui, bien sûr, je comprends!

        Je vous remercie pour ce complément.

        Aimé par 1 personne

  2. […] : J’ai publié un compte-rendu de cette conférence après qu’elle a eu lieu, on le trouvera […]

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  3. […] marquée par le surréalisme, en tant que mouvement littéraire, mais aussi artistique. Colette Guedj, dans une conférence donnée l’an dernier à Nice, soulignait la dimension subversive, voire […]

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  4. […] cette catégorie, vous avez été nombreux à lire le compte-rendu d’une conférence de Colette Guedj sur le surréalisme comme éthique de l’insurrection (199 visites). Et vous avez été 220 à […]

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  5. […] troisième position, vient la très intéressante conférence de Colette Guedj sur la dimension insurrectionnelle du surréalisme (223 […]

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  6. […] Il y a quelque chose de la farce potachique dans cette pièce de théâtre qui annonce l’insoumission subversive du surréalisme mais aussi, sans doute, certains aspects du théâtre de […]

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  7. […] on assiste à l’essor d’un dadaïsme puis d’un surréalisme animés d’une volonté d’insoumission envers la culture bourgeoise européenne, qui, loin d’être forte et sage comme elle le […]

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  8. […] la ville (une conférence de Béatrice Bonhomme)• Serge Pey invité à l’Université de Nice• Le surréalisme, une esthétique de l’insoumission (conférence de Colette Guedj)• Compte-rendu du séminaire de recherches sur « La poésie comme entretien »• Compte-rendu […]

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