Athènes, bien longtemps avant Jésus-Christ. Une foule compacte se presse sur d’imposants gradins. C’est une curieuse scène que contemple le public, quoique ce dernier ne paraisse pas étonné outre mesure : la voici en effet peuplée de bien étranges créatures. Jugez plutôt : en dessous de leur visage et de leur buste d’apparence humaine, apparaissent des pattes de bouc velues ! Les acteurs, ainsi déguisés, représentent des satyres. Ce chœur interprète un dithyrambe, en l’honneur de Dionysos.

Ce serait là, dit-on, dans ce spectacle, qu’il faut chercher l’origine de la tragédie. Un mot grec qui signifie, littéralement, « chant du bouc ». Comme le rapporte Alain Rey dans son indispensable dictionnaire, on suppose que, à l’origine, le tragôdos, « acteur de tragédie », était « celui qui chante et danse pour obtenir le prix du concours, qui aurait été un bouc, ou à cause du sacrifice d’un bouc : l’helléniste F. Robert part d’une analogie de destination entre le sacrifice du bouc de Délos et le sacrifice mis en scène dans la tragédie, tous deux chargés […] de libérer la cité d’une souillure » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, rééd. 2006, article « Tragédie »).

Buste d’Eschyle (source : Wikipédia)

Partons à présent en 490 avant Jésus-Christ, à Athènes, un jour de fête en l’honneur de Dionysos. Depuis que le dictateur Pisistrate a institué officiellement des concours de théâtre en – 534, chaque année, les meilleurs dramaturges concourent, dans la catégorie tragique ou dans la catégorie comique. La représentation ne va pas tarder. Cette année, au programme, on pourra voir Les Suppliantes d’Eschyle. Mais chut ! Déjà on peut entendre le chœur des Danaïdes :

« Que Zeus, dieu des suppliants, nous regarde avec bienveillance, apportées ici, sur nos nefs, des embouchures sablonneuses du Néilos ! »

(Traduction de Leconte de Lisle, source Gallica)

Premières lignes des Suppliantes d’Eschyle traduites par Leconte de Lisle (Gallica)

Ces Suppliantes, ce sont les filles du roi Danaos, roi de Libye. Elles étaient promises aux cinquante fils du roi d’Égypte, frère de Danaos. Mais, refusant ce mariage, elles se sont enfuies et demandent l’asile auprès de Pelasge, roi d’Argos. Ainsi, comme cela était coutumier dans le théâtre antique, l’un des personnages principaux de cette tragédie était un chœur, représentant l’ensemble des Danaïdes.

Comme le rappelle Martine David dans Le théâtre, la tragédie serait en somme une complexification du chœur originel, le chœur des satyres, par « l’introduction de un, deux, puis trois acteurs […] qui se partagent tous les rôles ».


Pour en savoir plus :

Sources consultées pour la rédaction de ce billet en forme de récit :

  • DAVID Martine, Le théâtre, Belin, coll. « Sujets », 1995, p. 10-11.
  • REY Alain (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, rééd. 2006.
  • WIKIPEDIA : Articles « Satyre », « Dithyrambe », « Les Suppliantes (Eschyle) »
  • LECONTE DE LISLE, Traduction nouvelle des œuvres complètes d’Eschyle, éd. Alphonse Lemerre, édition reproduite sur le site Gallica.


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5 réponses à « Le chant du bouc »

  1. Doktor Gekill

    Encore un bel article. J’en apprends tous les jours sur ce blog.

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  2. […] Voir aussi « Le chant du bouc », sur la naissance de la […]

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  3. […] « Le chant du bouc » : les origines du théâtre (903 vues) […]

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  4. […] l’Antiquité, on partage les pièces de théâtre entre comédie et tragédie. Cette distinction, héritée d’Aristote, ne doit pas faire oublier la multiplication des […]

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