Les fins d’année sont une bonne occasion pour s’interroger sur l’avenir. Que peut-on souhaiter à la poésie ? Peut-on considérer que la poésie française est entrée dans le XXIe siècle ? Qu’espérez-vous de la poésie de demain ? Chers amis lecteurs, la parole est à vous ! Vous avez carte blanche !
« À quoi bon des poètes ? » se demande-t-on souvent, à la suite de Hölderlin. (On pourra lire la réponse de Claire Pascal.) Ou encore : « La poésie, pour quoi faire ? » Plus que la question en elle-même, c’est le fait qu’on la pose qui m’intrigue. Je suis à peu près sûr que ce n’est pas à toutes les époques qu’on se demande, la poésie, pour quoi faire. La question témoigne d’un gros doute : poser la question, c’est laisser penser qu’on puisse, au fond, se passer de poésie. C’est aussi laisser penser qu’on ne sait plus quoi faire de la poésie.
Je crois que, s’il est un vœu pour la poésie que l’on puisse formuler ce 31 décembre sous les rameaux de gui, c’est que l’on se souvienne, comme dit Jean-Michel Maulpoix, que « la poésie n’est pas une maladie honteuse ». Bref, je crois qu’il nous faut des poètes qui s’assument poètes. Il y a pas mal de poètes, y compris d’ailleurs d’immenses poètes, qui préfèrent une autre appellation, qui trouvent le terme de « poète » trop lourd à porter, qui préfèrent orbiter autour de la poésie plutôt que d’en écrire. Du nerf ! Arrêtons de tortiller et faisons de la poésie. Le terme est suffisamment large pour accueillir toutes sortes d’écritures.
Ensuite, on peut formuler le vœu que la poésie retrouve un public. Certes, la poésie ne s’est jamais bien vendue, elle n’a jamais été un art très populaire, mais enfin je crois qu’aujourd’hui, où quasiment personne ne saurait nommer un seul poète vivant, elle est devenue vraiment très confidentielle. Trop confidentielle. Je connais pas mal de personnes par ailleurs plutôt cultivées dont les connaissances poétiques s’arrêtent, disons, à René Char et Saint-John Perse, parfois Bonnefoy avec un peu de chance. Il n’y a guère, dans la deuxième moitié du XXe siècle, que l’OuLiPo qui soit un peu connu, sans doute parce que c’est un mouvement structuré, plus facile peut-être à appréhender que des démarches individuelles.
Alors, certes, on peut blâmer les libraires, les éditeurs, les enseignants, les lecteurs, les politiques culturelles, vous aurez bien entendu raison, mais cela ne suffit pas. Les poètes ne sont certes pas emmurés dans une tour d’ivoire, ils participent à des rencontres, des lectures, des colloques, des printemps des poètes, mais cela ne suffit pas. Or, quand la poésie parvient à toucher le grand public, le résultat est souvent au rendez-vous. Je me souviens d’une personne qui, au sortir du spectacle de Marc-Alexandre Oho Bambe à Saorge, a dit au poète : « Vous m’avez réconciliée avec la poésie ! » Je crois que les gens ont besoin de se réconcilier avec la poésie.
On peut donc formuler le vœu d’une poésie plus populaire, sans pour autant que cela devienne une poésie au rabais. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’enterrement de Victor Hugo, il était donc un auteur populaire, et pourtant il n’y a rien de simpliste dans son œuvre, bien au contraire. La juste, la vraie érudition est celle qui parvient à se communiquer. Il n’y a aucune gloire à être incompris. Les poètes ont assez longtemps gardé la clef de leur parade sauvage : peut-être pourraient-ils la partager…
Des poètes fort lisibles, auteurs d’une poésie de qualité, il y en a plein ! Il nous faut les transmettre, les faire lire, les expliquer. C’est l’une des ambitions principales de ce blog.
Plus fondamentalement, il faut (re)trouver le lien entre le poète et le peuple. Le poète comme voix du peuple. Pas nécessairement sur le plan politique. Traditionnellement, l’aède, le barde, le griot ne font pas de la poésie pour eux-mêmes ou pour un groupuscule de spécialistes, ils ne recherchent pas la gloire du bon mot ou la reconnaissance d’un prix littéraire, ils écrivent avant tout pour la société à laquelle ils appartiennent. La poésie a donc une fonction dans la société. Un rôle à jouer. Une place. Aujourd’hui, trop souvent, les gens semblent croire que les poètes ne servent à rien. Qu’ils sont d’inutiles cigales : la fourmi a encore gagné.
Attention, je ne dis pas que la poésie doit être utile et dès lors se plier aux diktats d’une doxa utilitariste, matérialiste, productiviste. La poésie n’a rien à voir avec la rentabilité ou avec le profit. Je veux dire : utile à la société à laquelle elle appartient, que ce soit à l’échelle locale, et aussi et surtout à l’échelle mondiale de l’humanité elle-même.
Il faut, je crois, que la poésie dise ce qui est, le bien comme le mal, la splendeur comme la misère, le beau comme le laid, le petit comme le grand. Qu’elle porte une voix qui soit nous, humains du XXIe siècle. Une voix capable de porter au-delà des peurs, des doutes, des craintes, des incertitudes, des troubles qui malmènent l’humanité présente.
Car l’homme d’aujourd’hui a peur. Guerres, attentats, catastrophes naturelles, chômage, échec scolaire, insécurité, dérèglement climatique, les raisons d’avoir peur ne manquent pas, et engendrent des tensions bien palpables. La poésie doit dire cela, elle doit dire nos inquiétudes, elle doit traduire « notre condition claudicante » (Jean-Michel Maulpoix). Mais elle ne doit pas dire que cela. René Char : « Il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté. »
C’est là, il me semble, un chantier essentiel. Paraphrasons encore Maulpoix : nous avons besoin de voix qui parlent juste dans l’incertain.
La poésie française du XXIe siècle sera, il ne peut en être autrement, en communication constante avec la poésie de toutes les nations du monde. Nous disposons aujourd’hui de moyens de communication d’une puissance prodigieuse, qui permettent à toutes les cultures d’entrer en dialogue. Pendant des siècles, les grands modèles littéraires étaient les grands écrivains du passé. Aujourd’hui, nous pouvons chercher nos modèles partout, dans tous les pays et dans toutes les époques. Je m’en rends compte tous les jours en lisant des poètes contemporains : ils ont une culture mondiale, puisant leur inspiration aux sources les plus diverses.
Cet entretien constant des cultures les unes avec les autres chez les grands poètes devrait permettre — du moins peut-on l’espérer — d’éviter tout à la fois le risque mortifère du repli, du nationalisme, du passéisme, et, simultanément, le risque opposé de la mondialisation, de l’uniformisation, du nivellement, de l’estompement des particularités locales, qui est aussi une forme de recul de la culture.
Autre chantier important : le lien avec la nature. C’est un thème qui n’a, je crois, jamais été abandonné par la poésie. Jean-Claude Pinson parle de la dimension pastorale de la poésie. À chaque époque, il se trouve des poètes pour trouver une façon de chanter la nature. Aujourd’hui où celle-ci est menacée par l’activité humaine et le désir incontrôlé de profit, il peut être utile que les poètes fassent entendre leur voix à propos de la nature. Aujourd’hui où la science montre que les végétaux eux-mêmes nous ressemblent bien davantage que nous ne le pensions.
Autre pronostic : une place plus grande pour la poésie féminine. On se souvient de ce que disait Rimbaud dans la lettre à Demeny : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! […] » La prophétie de Rimbaud s’est déjà assez bien réalisée : le nombre de poètes au féminin — de poétesses ? — a beaucoup augmenté. Gageons que cela va continuer, et que le XXIe siècle sera aussi un siècle de poésie féminine.
Quant à la forme, ma foi, elle sera celle qui siéra à ce que voudra dire le poète. Je ne crois pas que fassent long feu prescriptions et proscriptions en matière de formes poétiques. Comment décider que telle forme soit l’avenir, ou que telle autre soit désuète, quand tout peut changer en l’espace de quelques années ? En vers, en prose, en verset, en escaliers, en calligrammes, longs, courts, illustrés ou non, tout est possible et je ne crois pas que le but soit de trouver une forme entièrement nouvelle, mais bien plutôt de trouver la seule forme qui convienne à ce que l’on veut dire.
Bref, s’il me fallait formuler des vœux pour la poésie du XXIe siècle, je dirais que je souhaite que la poésie soit vivante, en bonne santé, que sa parole s’affirme et porte au loin les mots, les sons, les messages qui disent le monde et portent espoir, des mots pour parler de nos peines et de nos misères comme aussi de nos joies et de nos bonheurs. Et que cette parole résonne en nous et sorte des livres poussiéreux des bibliothèques pour aller à la rencontre des gens aux quatre coins de la planète. Aimé Césaire : « que ma bouche soit la bouche de ceux qui n’ont point de bouche ». Que la poésie porte la voix de tous. Qu’elle soit une parole authentique, un geste éthique, une rencontre, un regard, un partage, un sourire. Paul Celan : « Je ne vois pas de différence entre une poignée de main et un poème ».
Bon, j’ai sans doute trop parlé ! A vous, maintenant, chers lecteurs, à vous de me dire ce que vous espérez, ce que vous attendriez d’une poésie du XXIe siècle. Le débat est ouvert! Vous avez carte blanche dans l’espace des commentaires.


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