J’ai entre les mains un recueil paru aux éditions L’Amourier en 1999, intitulé Comme des pas qui s’éloignent, signé Alain Freixe. Quelques remarques en lisant ce livre.
L’auteur
Alain Freixe est un poète français né en 1946 en « terres catalanes », selon l’expression utilisée par Terre à ciel. Il a enseigné les Lettres au lycée Renoir de Cagnes-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes. Il est engagé pour la promotion de la poésie à travers des activités éditoriales et associatives. Depuis le début des années quatre-vingts, il poursuit une œuvre aujourd’hui riche d’un certain nombre de recueils, mais aussi des livres d’artiste, des nouvelles (43 entrées au catalogue de la Bibliothèque Nationale de France).
Le titre
Comme des pas qui s’éloignent : un beau titre, qu’avant d’ouvrir le livre je ressens comme un peu nostalgique ou élégiaque. Un titre qui fait penser à des au revoir, à des regrets, à des souvenirs. Ce qui s’éloigne est peut-être cela que nous avons approché de près, que nous avons cru pouvoir toucher, mais qui se révèle toujours plus inaccessible, et dont on ne peut plus guère caresser que le souvenir. Des pas qui s’éloignent comme on renoncerait peut-être aussi à son passé, acceptant peu à peu de s’enfoncer dans la mort comme en une neige. Ou encore, des pas qui s’éloignent à mesure que l’on franchit les étapes du deuil. Oui, mais il y a un « comme ». Inutile, donc, de tenter davantage de deviner le recueil à son titre : ouvrons le livre, pour voir s’il correspond à cet horizon d’attente…
Des oiseaux sous un ciel d’hiver
J’ai donc ouvert le livre à la première page :
« Dans un ciel d’encre froide, quelques oiseaux tournent.
Ralentis. Alourdis de tout ce qui dans les cendres se souvient encore du feu.
Et dure. » (p. 9)
C’est donc un livre de poésie en prose. Ces premières phrases sont brèves : pas de débauche d’artifices rhétoriques, pas d’emphase superflue. Juste une langue précise et fine, ponctuée de silences, qui en quelques mots brosse tout un paysage d’hiver. Car c’est bien à cette saison que fait penser ce « ciel d’encre froide », même si le terme d’encre renvoie aussi à l’écriture elle-même. C’est ainsi tout à la fois un paysage extérieur et un état intérieur que peint ce ciel d’encre froide. Il y a donc le froid, la lenteur, le poids, les cendres : quelque chose comme une sensation un peu morose, à l’image de ces rares oiseaux qui tournent en rond. Le souvenir du feu pourrait ainsi être celui d’un été, moins la saison réelle qu’un état passé qui aurait été plus ardent que le présent. La tournure périphrastique « tout ce qui » laisse planer un mystère.
Poursuivons :
« Rien ne les menace.
Que ce restant de nuit qui traîne dans l’entrebâillement du ciel.
Que ces pans du silence qui déchirent les rideaux blancs de nos fenêtres
Passé les grands arbres, rien ne les menace.
Que ce froid où se prennent les yeux. »
Les oiseaux, de par leur position surplombante, sont à l’abri des vicissitudes humaines. Au-delà des « grands arbres », ils ont commerce avec le ciel. Nuit, déchirure, silence : il y a malgré tout quelque chose d’un peu inquiétant dans cette atmosphère paisible.
Les neuf pas du poète
Au-delà de cette première section intitulée « A bout de regards, jusqu’au froid », comprenant cinq textes numérotés de I à V, vient une deuxième section dont le titre est celui du recueil lui-même : « comme des pas qui s’éloignent ». Elle comprend neuf sous-sections intitulées « Premier pas », « Deuxième pas », …, « Neuvième pas ». Chacune est elle-même divisée en plusieurs textes numérotés par des chiffres romains. La troisième section, comme la première, est assez brève ; elle s’intitule « Revenir, disais-tu » et comprend elle aussi cinq textes numérotés de I à V.
Parmi ces poèmes, certains sont très courts et se lisent dès lors comme des aphorismes, des fragments, des formes lapidaires :
« Celui qui guettait la foudre n’avait jamais vécu que sous le cercle de cendre d’une petite lampe. » (p. 17)
Ou encore :
« Seul, dans l’ombre qu’épaississait l’ampoule, un papillon noir voletait lourdement. » (p. 19)
Mais, la plupart du temps, les proses sont plus longues, d’une demi-page à une page, et esquissent le récit d’un instant, font part d’une pensée, d’un souvenir. Quelques éléments récurrents renvoient visiblement à des souvenirs vécus : « l’olivier de Bohême », nom commun de l’Eleagnus angustifolia ; « Mascarda », apparemment un lieu-dit, peut-être la tour de Mascarda, dans les Pyrénées-Orientales. Beaucoup de paysages, récits de promenades.
« Dépassée Mascarda, ma sarrasine aux meurtrières fermées sur trop de mort, c’était un visage de paille chaude qui émergeait des brumes vagabondes. Et l’on voyait, entre deux corbeaux, sourire les flocons sur le tranchant du vent. » (p. 25)
Citons encore :
« Tu tireras alors, je le sais, pour que la lumière entre et que sous sa claire pèlerine, ce soient tes yeux qui sourient comme quand revenait le jour sous les branches basses de l’olivier de Bohême dans le jardin de l’été. » (p. 46)
Un itinéraire dans le souvenir
Ces pas qui s’éloignent semblent ainsi comme des stations dans les méandres du souvenir. Cela implique, bien entendu, que le recueil soit tout entier fondé sur des éléments personnels. Le but pour Alain Freixe n’est cependant pas de raconter sa vie. Si l’intime nourrit le poème, il ne s’expose pas. Le poète parle finalement très peu de lui-même. L’imaginaire personnel devient ainsi universel.
La dernière section s’intitule « Revenir, disais-tu ». Comme s’il y avait une tentation de retourner sur les lieux du passé. Mais le texte de cette section parle précisément des limites de la mémoire. Ce qui est passé est vraiment passé.
« J’ai beau courir jusqu’au ruisseau. Le bruit de l’eau dans les saponaires orchestre le désordre de ma mémoire.
Il y a bien toujours, ici ou là, des pierres, un ciel, des pommiers, un olivier de Bohême, du sable, le soleil et ses gammes, un étang que noircit la montagne, une tour qui brûle dans l’été, des os anonymes dans l’argile d’une cave… il y a bien tout cela. Comme une galerie des glaces qu’on aurait mise sous verre et posée à côté. Des fois qu’à y entrer vraiment on y risque son visage et que le cœur n’ait plus pour se barricader que ces éclats. » (p. 65)
L’énumération ne fait qu’empiler des éléments juxtaposés qui ne parviennent pas à faire renaître le passé. Il n’en reste que des vestiges disparates, certes assez nombreux, mais insuffisants à faire resurgir ce qui y était vécu. Cette déception, qui ne l’a jamais vécue ? Qui ne s’est jamais rendu dans un lieu où il n’était plus allé depuis longtemps, dans l’espoir d’y retrouver tout ce qui avait fait son souvenir, et n’y retrouvait rien que des fragments épars ?
Pour en savoir plus sur Alain Freixe
- Le blog d’Alain Freixe, « La poésie et ses entours »
- Présentation d’Alain Freixe par la revue universitaire Loxias (CTEL, Nice)
- Présentation, extraits, entretiens, bibliographie sur le site « Terre à ciel »
- Présentation d’Alain Freixe sur le site « Coïncidences poétiques »
- Présentation d’Alain Freixe sur le site de la revue Poïein
- Présentation, bibliographie et citations sur le site de la Semaine de la poésie
- Le recueil Comme des pas qui s’éloignent sur le site du Printemps des poètes
- Bio-bibliographie sur le site du Printemps des poètes
- Présentation du recueil Comme des pas qui s’éloignent au Matricule des Anges
- Présentation du recueil sur Babelio
- Alain Freixe sur Remue.net
Image d’en-tête : Oliviers de Bohême colonisant une rare zone humide dans le désert au Nouveau-Mexique aux États-Unis. Una Smith, travail personnel. Leonora Curtin Wetland Preserve, La Cienega, New Mexico, a cienega in the desert. — Photo trouvée sur Wikipédia.


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