Quand on dort mal, notre cerveau gamberge. Il y a quelques nuits, la réflexion qui va suivre m’est passée par la tête. Je l’ai mise en forme, mais ce n’est jamais qu’un premier jet, une réflexion sur le vif. Aussi, je vous invite à la lire, afin que vous m’aidiez à en trouver les failles et les limites. Vous pouvez réagir dans l’espace des commentaires.
Notre univers est si grand, si beau, si surprenant parfois, que l’on peut à juste titre s’étonner de son existence même. Celle-ci justifie notre émerveillement, qui nous fait penser que le monde tel qu’il est, même s’il est loin d’être toujours facile à vivre, relève du miracle. Aussi est-il légitime de se demander : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Un terrain miné
Poser la question du pourquoi de l’existence même du monde, c’est s’aventurer en terrain miné. Il est bien connu que la science n’est guère apte à répondre aux pourquoi, et qu’elle est plutôt spécialiste des comment. La science peut décrire le monde, d’une façon toujours plus précise. Elles peut classer les différentes choses qui s’y trouvent en catégories. Elle peut le modéliser, c’est-à-dire faire apparaître des lois récurrentes, d’une façon suffisamment fine pour prévoir certains événements. Elle peut chercher à comprendre ce qui s’est produit il y a des milliards d’années, à partir des traces de ce passé lointain qui demeurent perceptibles aujourd’hui, en recourant à des modèles mathématiques extrêmement compliqués.
Pour autant, la science peut-elle, à elle seule, envisager la question du pourquoi ? Se poser la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », c’est se demander si le monde tel qu’il existe aurait pu ne pas exister. C’est laisser ouverte la question de savoir si un événement déclencheur particulier a pu motiver l’existence du monde, sans lequel il n’y aurait rien eu du tout. C’est poser la question de la nécessité du monde tel qu’il existe. C’est remarquer que notre monde est complexe à un point tel que cette complexité étonne : d’où tout cela vient-il ? N’était-il pas plus simple qu’il n’y eût rien du tout ?
Ces limites de la science expliquent sans doute que l’on rencontre des croyants, autrement dit des personnes qui adhèrent à une religion ou qui possèdent une réflexion spirituelle sans pour autant s’inscrire dans une tradition religieuse donnée, y compris chez des scientifiques chevronnés. Les recherches scientifiques introduisent souvent de nouvelles questions, de nouveaux champs d’investigation, à mesure que l’on parvient à répondre à certaines interrogations. Aussi cela laisse-t-il de la place à une réflexion personnelle moins scientifique, plus spéculative, où sont autorisés les « si », les « peut-être », et où l’émerveillement que suscite le monde peut donner lieu à un sentiment du sacré.
Qu’est-ce que le rien ?
Mais revenons à notre question initiale : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? ». Il me semble que, pour approfondir la question, à défaut de trouver la réponse, il convient de se demander quel est ce « rien » qui est censé être plus probable que le « quelque chose ».
On peut définir le rien comme l’absence de quelque chose. Nous constatons tous les jours que l’univers est bien peuplé de choses, depuis les atomes les plus simples jusqu’aux structures astronomiques les plus vastes. Ce sont les choses, par leur présence, par leur diversité, par leur beauté parfois aussi, qui nous étonnent, parce qu’il eût paru plus simple qu’il n’y eût rien.
Mais qu’est-ce que le rien, sinon un concept ? Pour le dire autrement, le rien existe-t-il ? Nous ne constatons le rien que dans des circonstances où la présence de quelque chose était attendue ou prévisible. Si je dis qu’il n’y a rien dans ce sac, c’est parce qu’un sac est précisément destiné à contenir quelque chose. Le sac vide est quelque chose qui donne forme au rien, et sans ce sac, personne n’aurait eu l’idée de dire qu’il n’y a rien.
Il faut que quelque chose existe pour qu’il y ait du rien
Aussi apparaît-il que le rien est un concept négatif. On ne peut pas constater l’existence du rien, on peut seulement constater l’absence de quelque chose. On ne peut constater l’absence de nuages dans le ciel que dans la mesure où l’on sait qu’il s’en peut trouver. D’ailleurs, il n’y a pas rien dans ce sac, puisqu’à tout le moins, il contient de l’air, voire des poussières, et, à tout le moins, un certain volume d’espace, autant d’éléments insignifiants et négligés, mais qui font qu’il n’y a pas strictement rien dans le sac.
Pour le dire autrement, le rien n’est constatable que dans la mesure où la présence de quelque chose était attendue ou, du moins, possible. On ne dit « il n’y a rien » que dans des situations où l’absence est déduite de la connaissance d’une possible présence. Si l’on ignore qu’il se peut y avoir quelque chose, on ne peut remarquer qu’il n’y a rien. Si l’on ne s’attend pas à ce qu’il y ait quelque chose, si l’on n’imagine pas qu’il y ait quelque chose, le rien n’est pas perçu, ni même imaginé ou pensé.
Personne ne s’étonne de ce qu’untel n’ait pas de troisième bras, personne ne remarque qu’il n’y a pas deux soleils dans le ciel.
Finalement, c’est bien parce que notre monde existe, parce que nous savons qu’il est peuplé de choses, que nous parvenons à nous imaginer l’absence de ces mêmes choses. Il faut que les choses existent pour que le rien soit pensable.
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Mais parce que le rien n’existe pas, il n’est qu’un concept, que le produit d’une réflexion qui n’est précisément possible que du moment que quelque chose existe.
Le rien n’est pas le vide
D’ailleurs, le rien n’est pas le vide. Le vide est mesurable, il occupe un certain espace entre les choses. Le vide est un espace qui n’est occupé par aucune chose, mais il est un espace quand même. Le vide n’est pas rien, il est une distance entre les choses, il est un espace limité où il n’y a pas de chose. Même le vide absolu, autrement dit un espace illimité dans lequel on ne trouverait aucune chose, est déjà un espace. Autrement dit, quand on pense le vide absolu, on pense déjà quelque chose. Ce n’est pas rien.
« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt qu’un immense espace vide », ce n’est donc pas la même question que « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ». Un espace vide de dimensions infinies, c’est déjà quelque chose de pensable, on peut le représenter par un système de trois coordonnées (x, y, z) dans lequel on ne nommerait aucun point. On peut très bien imaginer un tel espace, et imaginer qu’il eût été notre monde si celui-ci n’avait pas été peuplé de toutes les choses qui s’y trouvent. Mais un tel espace est déjà quelque chose, il est une étendue, une distance. On peut penser le vide, on ne peut pas penser le rien, c’est-à-dire l’absence de quoi que ce soit, y compris l’absence de vide.
Nous ne sommes pas capables d’identifier le rien quand quelque chose ne lui donne pas forme, ni même de penser le rien autrement que sous la forme d’un espace vide qui est déjà une étendue, qui est déjà quelque chose. Le rien demeure inaperçu s’il n’est pas rendu visible par la possible présence de quelque chose qui aurait dû prendre sa place. Je ne suis pas sûr que le rien absolu (l’absence de quoi que ce soit, y compris de vide) soit représentable mentalement, ni même qu’il puisse exister. Le mot même de « rien » vient de l’accusatif latin rem, de res, rei, la chose. Nous utilisons le mot latin qui veut dire « chose » pour nommer le rien. Aussi la chose précède-t-elle le rien, et non l’inverse.


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