Comme vous le savez peut-être, le Printemps des Poètes approche. Il se tiendra du 9 au 25 mars 2019. Le thème choisi pour cette année est tout aussi passionnant que vaste : la beauté. Je vous propose donc un petit voyage sur ce thème, en commençant aujourd’hui par vous présenter  le dix-septième poème des Fleurs du mal (édition 1861), précisément intitulé « La Beauté ».

Dans ce poème, Baudelaire fait parler la beauté. Aussi l’ensemble du poème est-il placé sous le signe de la prosopopée, figure de style consistant à donner la parole à un mort, un absent, un objet ou une idée. Le lecteur comprend, en associant le titre du poème à son contenu, que le « je » du poème correspond ici à la beauté elle-même.

Une Beauté austère

Allégorie de la poésie (Andreas Praefke, Wikimedia Commons, CC)

C’est une conception assez austère de la beauté qui apparaît. D’emblée, celle-ci est comparée à un « rêve de pierre ». La référence au minéral fait penser à une statue, c’est-à-dire à une œuvre d’art certes très belle, mais rigide, marmoréenne. On se « meurtrit » contre son sein : la Beauté n’est donc pas caractérisée par sa tendresse, on se brûle les ailes à vouloir s’en approcher, et son contact blesse plus qu’il ne réjouit. Cruelle beauté !

On comprend dès lors le rapprochement des adjectifs « éternel et muet ». L’amour que la Beauté inspire au poète est de l’ordre de l’absolu. C’est un amour éternel, divin, parfait. Mais c’est aussi un amour muet. Pour rappeler le caractère minéral de la Beauté telle qu’elle apparaît dans ce poème, je parlerais volontiers de sidération : c’est un amour qui laisse sans voix, qui laisse le poète comme pétrifié.

Une Reine impitoyable

Un sphinx (Musée archéologique d’Athènes, Wikipédia)

La deuxième strophe introduit une dimension supplémentaire en présentant la Beauté comme une déesse qui « trône dans l’azur ». Elle est une reine impitoyable. La comparaison à un « sphinx incompris » souligne le sentiment d’étrangeté que ressentent ceux qui la considèrent. Pour Baudelaire, la beauté a quelque chose d’énigmatique.

Dans la mythologie grecque, le sphinx était un « monstre fabuleux (né de Typhon et d’Échidna), à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d’aigle, qui proposait des énigmes aux passants près de Thèbes, et qui dévorait ceux qui ne parvenaient pas à les résoudre » (TLFi).

Le vers « J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes » évoque une beauté froide, marquée par la pureté de la couleur blanche. Là encore, la conception de la Beauté qui s’en dégage n’est pas celle d’une beauté accueillante et source de plaisir, mais une beauté austère, qui fascine. Le cygne est un animal d’une beauté évidente, mais qui ne peut être considéré comme un animal chaleureux ou familier. C’est une beauté qui reste à distance, que l’on admire de loin, qui demeure inaccessible. De même, en associant la neige au « cœur », Baudelaire efface ce que ce dernier terme pourrait avoir de chaleureux ou d’accueillant.

En affirmant « Je hais le mouvement qui déplace les lignes », la Beauté fait l’éloge d’une immobilité marmoréenne qui serait pour elle le seul véritable modèle de la beauté. Le mouvement est dispersion, changement, et ne peut donc convenir à une Beauté qui se veut éternelle, immuable. Les lignes de la Beauté doivent être figées.

La Beauté poursuit : « Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris ». Cela se comprend : le rire comme les larmes déforment les traits du visage. Il suffit de regarder un défilé de mode à la télévision pour se rendre compte que les mannequins arborent généralement une expression neutre, la seule capable de figer la beauté sans la déformer dans un rictus. La Beauté a un masque impassible.

Le Poète réduit en esclavage

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

La dernière strophe introduit la figure du poète. Celui-ci demeure à jamais l’esclave de la Beauté divinisée. Si le rapport entre le poète et la beauté est représenté sous la forme d’une relation amoureuse, il ne s’agit pas d’une relation d’égal à égal, mais bien de maître à disciple, de monarque à sujet, de dieu à fidèle. Une relation asymétrique, où la Beauté règne sur le cœur des poètes, et semble se délecter de ce pouvoir. La Beauté est donc cruelle, ce qui est très romantique.

Le poète fait rimer la grandeur de la beauté (« attitude », « monument ») avec la faiblesse des poètes qui lui vouent un culte (« études », « amants »). La forme verbale « consumeront » marque explicitement le fait que les poètes s’abîment à essayer de s’approcher d’une beauté qui ne se donne pas. La contemplation de la beauté a quelque chose de destructeur, les poètes y usent leur jeunesse.

Le terme de fascination est très fort. La Beauté subjugue les poètes qui sont, dès lors, incapables de s’extraire de son pouvoir. On notera l’effet d’attente instauré par la métaphore de « miroirs » qui n’est explicitée que dans un second temps par la mention des « yeux », appuyée par la répétition « mes yeux, mes larges yeux » en cadence majeure. Ces yeux ont donc un pouvoir hypnotique. Ils déforment la réalité en l’enjolivant. Ils font voir des « clartés éternelles ». Cette fin de poème, particulièrement intense, est magnifique.

Donnez votre avis !

On voit donc que s’exprime ici une certaine conception de la Beauté qui ne sera peut-être pas celle de tous. Pensez-vous, comme Baudelaire, que la Beauté est une amante cruelle, ou bien estimez-vous qu’elle est une agréable compagne ? N’hésitez pas à donner votre avis dans l’espace des commentaires, où vous pouvez aussi partager avec nous vos citations préférées sur la Beauté !

Je conclurai en annonçant la parution prochaine d’autres articles sur le thème de la Beauté qui est celui de l’édition 2019 du « Printemps des Poètes ». En particulier, j’espère pouvoir assister à de nombreux événements liés à cette manifestation nationale et vous en rendre compte, même si son déroulement du 9 au 25 mars, donc hors période de vacances scolaires, ne me facilitera pas les choses. Ne manquez aucun article en vous abonnant au blog ou en suivant les « Amis de Littérature Portes Ouvertes » sur Facebook !




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17 réponses à « La beauté selon Baudelaire »

  1. Marie-Claude Lambert

    Cette « Beauté » hiératique, je l’ai retrouvée hier soir sur le visage de Juliette Binoche dans « Bleu » rediffusé sur Arte. Dernière image : les larmes libératrices qui coulent enfin …

    Aimé par 1 personne

    1. Gabriel Grossi

      Intéressant… Merci pour ce commentaire !

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  2. très belle analyse bien rédigée.

    Aimé par 1 personne

  3. […] une longue tradition littéraire, à la suite notamment d’un Ronsard ou encore d’un Baudelaire, lesquels souvent adulent une femme […]

    J’aime

  4. […] qui placent la femme aimée dans une position de faiblesse. Un peu comme dans « La Beauté » de Baudelaire, on a l’impression que la femme aimée est un être inaccessible. L’idée […]

    J’aime

  5. […] « La Beauté selon Baudelaire », visionné 9984 fois, a séduit de nombreux lecteurs. L’article, en lien avec le thème du Printemps des Poètes 2019, s’intéresse au poème de Baudelaire intitulé « La Beauté ». […]

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  6. […] j’ai publié 146 articles. Parmi ceux-ci, celui qui reste le plus consulté à ce jour est « La Beauté selon Baudelaire », avec près de 12 300 vues. J’y commente rapidement ce célèbre poème où la beauté […]

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  9. Baudelaire l’unique et l’universalité de la souffrance même la beauté ne lui apporte pas un répit

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  11. Rada

    C’est parfait

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  12. […] une forme de beauté marmoréenne, telle qu’elle apparaît aussi dans le poème intitulé « La beauté ». Il y a à la fois de la souplesse et quelque chose de […]

    Aimé par 1 personne

  13. […] dans le cursus scolaire de bien des collégiens et lycéens, voire étudiants. L’article sur La beauté selon Baudelaire a ainsi été consulté plus de 74.000 fois, et celui sur Le soleil baudelairien près de […]

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  14. […] La beauté selon Baudelaire (plus de 100.000 vues) […]

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  15. […] La beauté, […]

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