Il y a, je crois, un profond malentendu, dans l’opinion commune, sur ce qu’est la culture, le fait d’être cultivé. Ce malentendu est susceptible de jeter le discrédit sur une culture considérée comme un simple empilement de savoirs, alors même que l’acquisition d’une certaine culture paraît nécessaire tant sur le plan individuel qu’au niveau collectif.
Le stéréotype du singe savant
Il me semble que bien des gens réduisent le fait d’être cultivé au fait de savoir plein de choses dont l’utilité n’est pas réellement perçue. La personne cultivée n’est rien d’autre qu’une sorte de champion pour jeux télévisés, capable de répondre à des questions que personne ne se pose. Dans cette perception réductrice, la personne cultivée est réduite à un rôle de singe savant, à une sorte d’encyclopédie sur pattes.
Aussi, pour bien des gens, la culture semble n’avoir d’autre intérêt que de briller en société. L’homme cultivé n’est alors rien d’autre qu’une personne qui cherche à se valoriser par l’étalage de connaissances plus ou moins inutiles, et que l’on peut suspecter de vouloir rabaisser ceux qui ne posséderaient pas une telle culture. L’étalage de la culture ne viserait qu’un souci de glorification personnelle, de gratification de l’égo, par la dévalorisation des autres.
On comprend ainsi la dévalorisation populaire, particulièrement dans le milieu adolescent, de ce qu’il est convenu d’appeler « l’intello ». L’apocope marque le caractère péjoratif de cette expression. L’intelligence n’est alors plus perçue comme une qualité, mais comme l’arrogante suffisance de celui qui sait, et qui se prétend supérieur aux autres.
La prétendue inutilité de la culture
On comprend aussi la fallacieuse opposition entre des savoirs techniques présentés comme utiles, et des savoirs plus « littéraires » jugés moins utiles. Le préjugé existe, selon lequel les compétences dites littéraires seraient inutiles dans une société où c’est avant tout la science, et en particulier les mathématiques, qui est parée de toutes les vertus.
Or, il ne s’agit de rien d’autre que d’un préjugé. Dans une société où l’information prend de plus en plus d’importance, où nous sommes traversés par des flux continus de textes, d’images et de sons, les capacités de synthèse et d’analyse du littéraire se révèlent au contraire particulièrement utiles. La capacité à dégager l’essentiel de textes longs est précieuse au sein même des entreprises qui communiquent beaucoup par l’écrit. Le littéraire est également capable de percevoir les implicites, les non-dits, les artifices rhétoriques.
Par ailleurs, il est probable que la distinction entre « les matheux » et « les littéraires » relève également du préjugé. Certes, on peut avoir plus d’attirance pour un domaine que pour un autre, mais il me semble qu’un esprit brillant dans l’un des deux domaines ne saurait être tout à fait nul dans l’autre.
Un plaisir plutôt qu’un effort
Bref, être cultivé, ce n’est pas savoir que Palikir est la capitale de la Micronésie ou que Pontus de Tyard est né en 1521. Ce n’est pas ce travail de forçat consistant à retenir sans savoir pourquoi des éléments non reliés entre eux. La culture relève avant tout du plaisir et de la curiosité intellectuelle.
Les esprits véritablement cultivés ne le sont que parce qu’ils se sont passionnés pour des sujets divers. Ils cherchent moins à savoir qu’à comprendre. Il ne s’agit pas d’empiler des connaissances pour elles-mêmes, mais à chercher dans ces connaissances un moyen de mieux comprendre.
Autrement dit, on n’ouvre pas une encyclopédie dans le but de l’apprendre par cœur, mais parce qu’on y cherche la réponse d’une question que l’on se pose. On ne se cultive pas pour se cultiver, la culture pouvant alors apparaître comme l’effet secondaire d’une recherche qui vise avant tout à satisfaire un besoin.
Nous sommes alors loin de l’image du singe savant, qui apprend sans savoir pourquoi, qui récite simplement pour réciter.
L’humilité avant tout
Plus on se cultive, plus on se rend compte de l’immensité des choses qu’il reste à connaître, à savoir, à comprendre. Aussi la posture de la personne cultivée ne saurait être autre que celle de l’humilité. « Je sais que je ne sais rien », disait Socrate.
Dans le domaine des études littéraires, il y a tellement d’auteurs, d’écrivains, de poètes à découvrir que personne ne saurait avoir une connaissance totale. Même lorsqu’on se restreint à un tout petit domaine de spécialité — par exemple la poésie en France de 1980 à nos jours –, on se rend compte chaque jour que l’on ne connaît en réalité que la partie émergée de l’iceberg.
Peut-on encore parler de « culture générale » ?
Aussi parler de « culture générale » peut-il sembler décourageant dans la mesure où il est devenu quasiment impossible de maîtriser un savoir global, au sens humaniste. On peut aussi dire qu’une personne qui s’en tiendrait précisément à des généralités ne saurait être réellement dite cultivée.
Il conviendrait peut-être alors de se méfier de la culture « générale ». Comme dit le proverbe, « qui trop embrasse mal étreint ». On peut se demander s’il n’est pas préférable de modérer son ambition, en ne cherchant pas à embrasser tous les domaines du savoir.
Il me semble d’ailleurs que la culture ne se constitue pas de façon rationnelle. Il ne s’agit pas d’aborder, dans l’ordre, les différents chapitres du savoir humain. C’est au gré des rencontres, des aléas de la vie, des lectures, que se constitue peu à peu, sans plan préétabli, la culture d’une personne. La culture personnelle s’érige progressivement, un peu de bric et de broc, en fonction des différents sujets qui nous intéressent à un moment donné.
Aussi ne peut-on que conseiller de se laisser guider par son plaisir. De toute manière, on ne retient bien que ce qui nous passionne. Le but n’est pas, je le rappelle, d’impressionner son semblable par la masse du savoir acquis, mais de trouver, dans la culture, la matière dont nous avons besoin pour penser, pour réfléchir, pour répondre aux questions que nous nous posons, comme — aussi — pour nous divertir.
Une culture personnelle
Il s’ensuit que la culture est personnelle avant tout. Chacun en a une différente de celle du voisin. Nous ne lisons pas les mêmes livres, et quand bien même, nous n’y retenons pas les mêmes choses. Nos centres d’intérêt ne sont pas les mêmes. Aussi s’agit-il de puiser dans la culture humaine ce qui nous semble fécond à un stade particulier de notre évolution personnelle.
Cette dimension personnelle et individuelle nous conduit à un enjeu fondamental de la culture, qui est de permettre de mieux se connaître soi-même, d’aider chacun à faire son propre cheminement intellectuel et intérieur, en s’aidant de ce qui a déjà été pensé avant lui.
Aussi, plus précisément que d’apprentissage, pourrait-on parler d’assimilation, d’imprégnation. Un élément culturel n’est réellement acquis que lorsqu’on peut en parler comme si c’était soi-même qui l’avait élaboré. Il s’agit de faire siens les savoirs qui ont été élaborés par d’autres, afin de pouvoir s’en servir à son tour.
Le pot de yaourt
Mes professeurs d’hypokhâgne et de khâgne disaient, pour nous préparer à l’épreuve de culture générale, qu’il était certes impossible de savoir tout sur tout, mais qu’il fallait essayer de faire en sorte, autant que possible, d’avoir au moins un petit quelque chose à dire sur n’importe quel sujet susceptible de « tomber ». D’éviter, en somme, de faire une impasse sur un thème entier.
L’épreuve, telle qu’elle était élaborée, consistait moins à vérifier l’étendue de la culture d’un candidat, que sa capacité à se débrouiller de construire une réflexion sur un sujet dont il était clair d’emblée qu’il ne pouvait le maîtriser tout à fait. S’il s’agissait de savoir beaucoup de choses, l’important consistait surtout à montrer sa capacité à organiser sa pensée en très peu de temps. L’épreuve était stimulante : il fallait, en somme, faire preuve d’un peu de débrouillardise et de beaucoup de culot, pour paraître maîtriser une question à laquelle on n’avait, en réalité, que fort peu réfléchi.
Pour cette épreuve orale, il fallait tirer un sujet au choix parmi trois. Le premier sujet imposait de ce concentrer sur un seul ouvrage. Cela pouvait être, par exemple, « La nourriture dans un roman de votre choix », « Le tragique dans une pièce de théâtre de votre choix » ou encore « Le lyrisme dans un recueil de votre choix ».
Le deuxième sujet abordait une notion technique : « La rime », « La virgule », « Le romantisme », « Les notes de bas de page ». Quant au troisième sujet, il se présentait sous la forme d’un énoncé paradoxal ou d’une citation. L’un de ces sujets a fini par donner son nom à ce type de sujet : « Le pot de yaourt ». Autres exemples possibles de sujets du troisième type : « Le texte est un tissu de citations » (Barthes), « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » (Rimbaud), « Longtemps je me suis couché de bonne heure » (Proust).
On le voit, l’inventivité, l’originalité, la capacité à réordonner de façon inédite des connaissances apprises sous une autre forme, sont évaluées tout autant, voire davantage, que la seule capacité à réciter des savoirs.
Culture et société
Jusqu’à présent, je n’ai parlé de la culture que dans sa dimension individuelle et personnelle, comme nourriture nécessaire à l’évolution de chacun. Or, il convient sans doute de ne pas négliger l’utilité collective du fait d’être cultivé. On ne se cultive pas seulement pour soi-même mais aussi, du simple fait que nous vivons en société, pour les autres.
La notion même de citoyenneté suppose la culture. À partir du moment où l’individu n’est plus considéré comme le sujet obéissant d’un seigneur, mais comme un acteur participant au devenir de la collectivité, ayant son mot à dire sur celui-ci, il va de soi que l’individu est supposé maîtriser les éléments qui lui permettent d’assurer cette fonction.
Ainsi, loin de toute représentation « muséale », la culture n’a rien à voir avec un empilement de savoirs morts. Il s’agit de faire vivre cette culture, en l’utilisant pour soi-même, mais aussi au sein de la société. Savoir pour créer, savoir pour agir. Utiliser l’héritage culturel pour s’en nourrir et l’utiliser pour en faire autre chose, pour avancer soi-même et pour faire avancer la société.
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Je n’ai rien dit ici que de très connu et de relativement banal. Je pense toutefois qu’il était nécessaire, en des temps où le fait d’être cultivé est parfois mal compris, et où les budgets culturels sont toujours précaires, voire menacés, de rappeler que la culture constitue bien quelque chose d’essentiel, loin d’être un futile empilement de savoirs inutiles juste bons à briller en société. Aussi peut-on terminer avec ces mots de Ravaisson pour lequel « la culture est une seconde nature ».
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