Je vais tâcher aujourd’hui de répondre à cette question que l’on me pose : à quoi sert-il d’écrire et de lire de la poésie selon vous ? La question peut paraître banale. Pour autant, il s’agit d’une véritable question que les poètes eux-mêmes se posent. De fait, y répondre n’est pas si facile qu’il ne paraît.
Une véritable question
Avant de répondre à la question, je voudrais montrer que celle-ci se pose avec une grande acuité pour les poètes eux-mêmes, en particulier dans le champ moderne et contemporain. Le rôle de la poésie ne va pas de soi dans une société qui fait mine de se passer aisément d’elle, et les poètes eux-mêmes s’interrogent quant au sens et au but de la poésie.
Dès le dix-neuvième siècle, le poète allemand Hölderlin a cette phrase qui est devenue célèbre: « À quoi bon des poètes en des temps de détresse ? ». Cette question témoigne pour le moins d’un doute, d’une inquiétude quant au rôle et à l’utilité de la poésie.
On peut trouver en ligne le texte d’introduction d’un colloque universitaire portant précisément sur la question « À quoi bon la poésie aujourd’hui ? ». On voit donc que cette question, les chercheurs se la posent aussi.
Par ailleurs, une collection d’ouvrages de l’Université de Nanterre s’intitule précisément « La poésie, pour quoi faire ? », dans le sillage du séminaire du même nom de Jean-Michel Maulpoix.
Ces éléments suffisent, je crois, à montrer que la question est loin d’être aussi naïve et banale qu’il ne paraît. L’on pourrait croire que seuls ceux qui sont éloignés de la poésie, ceux qui la fréquentent peu, ignorent ce à quoi elle sert. En réalité, le rôle de la poésie fait l’objet d’interrogations que les premiers concernés se posent eux-mêmes, et que les spécialistes universitaires de poésie se posent aussi.
La poésie, un art mal aimé ?
La poésie donne parfois l’impression d’être la parente pauvre de la littérature. Peu lue, peu aimée, peu comprise. Les ventes de poésie sont dérisoires à côté de celles du roman. Les recueils de poésie contemporaine se vendent rarement au-delà de quelques centaines d’exemplaires. Si les manifestations poétiques attirent les connaisseurs et les curieux, le grand public reste peu concerné par la poésie.

Le grand public se souvient en général des noms des grandes figures historiques de la poésie, mais semble bien souvent incapable de donner le nom d’un seul poète vivant. Or, il y en a des centaines, à tout le moins des dizaines, qui publient chaque année des recueils nouveaux, dans l’indifférence générale. Cette désaffection du grand public fait que la question du rôle et de l’utilité de la poésie se pose avec une acuité plus grande encore.
Pourtant, je crois que les gens aimeraient la poésie s’ils la connaissaient. Quels sont les obstacles qui les empêchent d’y accéder ? On avance souvent la difficulté des textes eux-mêmes, mais en vérité cela est loin de valoir pour toute la poésie. Je crois que, bien plus fondamentalement, les gens ont, tout simplement, perdu l’habitude de lire et d’écouter de la poésie, si bien qu’il ne leur vient pas même à l’idée qu’ils pourraient en lire.
À cela s’ajoute peut-être aussi une certaine appréhension, de la même façon qu’une personne qui n’a pas l’habitude de fréquenter les musées peut se sentir intimidé et ne pas oser en franchir le seuil. On peut aussi se demander dans quelle mesure l’école ne finit pas, bien malgré elle, à instiller l’idée selon laquelle la poésie est une pratique scolaire, un objet de récitation ou de dissertation avant d’être une source de plaisir.
Ainsi, mal aimée, peu lue, peu écoutée, la poésie paraîtrait ne servir à rien. Mais doit-elle vraiment servir à quelque chose ?
La poésie doit-elle être « utile » ?
Il peut sembler, dans un premier temps du moins, que la poésie, précisément, se situe aux antipodes de toute notion d’utilité. Certains pourraient même penser que la poésie se dégraderait si elle devait se mettre au service d’autre chose qu’elle-même. Pour qu’elle soit vraiment noble, la poésie devrait ne servir à rien. Elle devrait être « gratuite », c’est-à-dire ne se laisser assigner aucune fonction utilitaire. D’un certain point de vue, la poésie pourrait faire sienne la devise anarchiste « ni dieu ni maître » : la poésie serait alors essentiellement un art autotélique, qui n’aurait d’autre fin qu’en lui-même.
Ce point de vue ne résiste cependant pas à une analyse plus approfondie. Michel Deguy dit que « la poésie n’est pas seule ». On ne saurait la considérer comme totalement déconnectée de tout ce qui l’entoure, de cette réalité extralinguistique sans laquelle elle ne serait rien. Pour le dire autrement, la poésie peut être utile d’une façon qui n’est pas utilitaire ou utilitariste.
Des raisons de lire et d’écrire de la poésie
Certes, on ne saurait faire de la poésie un simple moyen comme un autre d’accéder à quelque chose ou d’obtenir quelque chose. Cela dit, il y a bien, malgré tout, de bonnes raisons de lire et d’écrire de la poésie. Essayons d’en dresser la liste.
D’un point de vue individuel, lire et écrire de la poésie permettent de mieux se connaître soi-même. La poésie peint souvent des états psychologiques complexes, qui dépassent l’éventail limité à quelques couleurs que représentent les simples mots de colère, tristesse, joie, etc. Lire de la poésie permet d’approfondir notre compréhension de nos propres sentiments, en accédant à une palette beaucoup plus riche. Écrire de la poésie permet de verbaliser nos ressentis intérieurs, de clarifier ce que nous éprouvons en nous-mêmes par une recherche artistique et langagière spécifique à cette forme d’art.
C’est ainsi que, en particulier, la poésie peut aider à affronter la mort et le deuil. Les poètes contemporains qui abordent ces thèmes sont innombrables. Je pense à Michel Deguy, à Jacques Roubaud, à Jean-Michel Maulpoix, à Béatrice Bonhomme, à James Sacré, mais en vérité on pourrait presque tous les nommer. Que ce soit en tant que lecteur ou en tant que poète, la poésie peut aider à dépasser des états profondément douloureux, à comprendre que nous sommes loin d’être seuls à les vivre, et que nous pouvons les surmonter.
Corollairement, lire et écrire de la poésie sont également des activités qui permettent de mieux comprendre les autres. Il est souvent difficile de se mettre à la place des autres, de tenter de deviner ce qu’ils ressentent. Lire et écrire de la poésie peut aider à développer ce travail d’empathie qui résoudrait bien des conflits. Il est naturel d’avoir tendance à percevoir le monde uniquement depuis notre propre point de vue, puisque c’est le seul dont nous disposons en permanence. La poésie peut contribuer à élargir notre point de vue sur le monde, sur les choses, sur les autres, à nous ouvrir sur leur altérité, leur différence. La poésie donne à voir le monde et nous fait apparaître sa beauté, y compris là où ne nous la voyions pas nécessairement au départ.

La poésie a aussi une utilité collective. Trop souvent, nos sociétés contemporaines donnent l’impression de n’être qu’une juxtaposition d’individualités solitaires, qui ne se rencontrent qu’assez peu et qui, lorsqu’elles se rencontrent, ont bien du mal à le faire autrement que sur le mode du conflit. Or, une société, c’est avant tout un groupe fédéré, un ensemble de personnes qui vivent ensemble, un peu comme une famille, mais en beaucoup plus grand. La poésie peut aider à créer du lien. À vrai dire, pendant des siècles, elle a tenu ce rôle essentiel : les aèdes, les griots, avaient pour fonction de transmettre les grands mythes collectifs, de porter la mémoire du groupe. Cette fonction perdure aujourd’hui, par exemple chez un slammeur tel que Marc-Alexandre Oho Bambe, ou encore chez le poète épique Patrick Quillier, qui s’attache dans son dernier livre à porter la mémoire des « voix éclatées » de la Première Guerre mondiale.

Certes, toutes les fonctions jusqu’ici énumérées montrent que la poésie peut servir à autre chose qu’elle-même, mais je crois que ces fonctions-là sont nobles, et que la poésie ne se dégrade pas en les servant. Mais, pour en venir à une utilité qui concerne bien davantage la poésie en tant qu’art, il faut insister sur le fait que la poésie permet de dire l’indicible. En soi, il est impossible de dire l’indicible, c’est une contradiction logique. Mais la poésie permet de ruser. Elle permet d’aller au-delà de ce que le langage est censé pouvoir dire. Elle porte le langage au-delà de ses limites habituelles. Le poète trouve une façon de dire qui lui permet de décrire ce qui n’est pas censé être descriptible. La poésie peut ainsi donner des aperçus de l’absolu, elle peut donner de l’existence a ce qui n’en a pas, elle peut évoquer un couteau sans lame auquel on a retiré le manche, elle peut sonder le tréfonds de notre âme comme les profondeurs infinies du cosmos (je pense à Magnitudo parvi de Victor Hugo).
Alors, non, la poésie n’est pas inutile. Elle ne sert pas à rien, même quand elle a les apparences de la plus grande gratuité. Alors lisez de la poésie, ancienne ou récente, bonne ou mauvaise, lisez, parcourez, feuilletez, découvrez, et puis, si le cœur vous en dit, écrivez, vous n’y perdrez rien, écrivez ce que vous pensez, ce que vous ressentez, ce que vous voyez, amusez-vous à faire se marier les mots et les sonorités, on verra bien ce qu’il en sortira !
Et vous, qu’en pensez-vous ? À quoi sert-il, selon vous, de lire et d’écrire de la poésie ? Je vous invite à réagir dans l’espace des commentaires !



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