Le 9 avril, Charles Baudelaire fêtera ses deux-cents ans. Impossible, n’est-ce pas, de ne pas y consacrer un article ! Baudelaire reste, cent soixante-quatre ans après la publication des Fleurs du Mal, le père de la poésie moderne. Aussi nombreuses qu’aient été les évolutions de la poésie après lui, Charles Baudelaire reste considéré comme le tournant majeur de la poésie de ces deux derniers siècles, comme celui qui a fait entrer la poésie dans la modernité. Il est, pour Michel Jarrety, un « point de départ » (1). Petit parcours dans la poésie baudelairienne…
Un poète moderne
Décédé à l’âge de quarante-six ans, Baudelaire aura eu une vie relativement courte, et une œuvre bien moins abondante que celle de maints autres poètes. Les volumes parus de son vivant se limitent aux Fleurs du Mal, aux Paradis artificiels, aux Salons et à ses traductions de Poe. Le reste est paru en revue. Peu d’écrits, donc, mais quels écrits ! Parues en 1857, puis rééditées en 1861, les Fleurs du Mal sont sans doute l’un des recueils de poésie les plus lus et les plus enseignés en France. Et cela, on le doit au fait qu’en Baudelaire « se resserrent quelques-uns des signes majeurs de la modernité », pour reprendre une fois de plus une expression de Michel Jarrety.
Si l’adjectif moderne est bien entendu antérieur à Baudelaire, et si chaque époque a pu se penser moderne en ce qu’elle différait des temps qui la précédaient, la notion de « modernité », en poésie, a un sens particulier que l’on rattache précisément à l’époque de Baudelaire. On peut y voir une époque qui a pris acte de la rupture instaurée par la Révolution, une époque qui se pense donc en opposition à l’Ancien Régime, et qui a remis en question bien des certitudes. Hugo Friedrich parle d’une inquiétude inhérente à la modernité : chez Baudelaire, elle s’exprime notamment sous la forme du spleen.
Le peintre de la modernité urbaine
Moderne est la façon dont Baudelaire s’intéresse aux « plis sinueux des vieilles capitales ». Avec lui, la poésie intègre tout un pan de la réalité que l’on négligeait, voire méprisait, auparavant. Voici donc que le poète parle de l’agitation des rues, du vacarme du vitrier, du passage des « petites vieilles ». Comme le rappelle Jean-Michel Maulpoix, « la rue est la modernité même, puisque le fugace sans cesse y recroise l’histoire » (2). Baudelaire est sans doute l’un des premiers à avoir écrit sur la foule, comme aussi de la solitude que l’on peut paradoxalement ressentir dans ce « bain de multitude ».
Être moderne, ce n’est pas seulement parler du monde urbain, c’est aussi s’intéresser au « fugace », au « transitoire ». « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable.« , disait Baudelaire lui-même, dans Le Peintre de la vie moderne (3). Ainsi, pour évoquer un exemple bien connu, le poète peut-il consacrer un poème entier à une simple passante croisée dans la rue, et y voir des images de l’Absolu.
« La rue assourdissante autour de moi hurlait »
Charles Baudelaire, « A une passante », Les Fleurs du Mal.
Le citoyen d’un monde désenchanté
Au-delà des détails matériels de la vie urbaine qui, désormais, ont droit de cité dans le poème, c’est bien plus essentiellement parce qu’il a su saisir l’esprit de son époque que Baudelaire est moderne. Je parlais d’inquiétude, de spleen : Baudelaire est le citoyen d’un monde désenchanté, où la religion n’est plus un système d’explication du monde mais une simple croyance comme une autre, où les cadres rassurants d’une monarchie qui s’est longtemps pensée comme éternelle ont volé en éclats, laissant l’individu livré à lui-même dans un monde hostile et qui va s’enlaidissant. Ce constat, s’il date du XIXe siècle, est encore, largement, le nôtre aujourd’hui.
Comme Baudelaire, nous sommes les héritiers d’une rupture qui a sans doute été nécessaire, mais qui laisse une blessure dont la cicatrice demeure visible aujourd’hui. Souvent, on présente la Deuxième Guerre mondiale comme cette grande rupture qui nous a laissés hagards et a engendré les philosophies de l’absurde ; mais en réalité, la rupture est antérieure, elle remonte à la modernité baudelairienne, et plus loin encore, elle se trouvait sans doute en germe dès la Renaissance. Le spleen n’est pas seulement, en ce sens, une simple « déprime » passagère et individuelle ; il est le reflet d’une époque, ou du moins l’expression particulière d’un état d’esprit qui ne concerne pas que la seule personne de Baudelaire.
« Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.«
Charles Baudelaire, « Spleen », Les Fleurs du Mal.
L’inventeur du poème en prose
Et ce n’est pas un hasard si c’est précisément le XIXe siècle, et en particulier Baudelaire, qui font voler en éclats le corset des formes fixes, au profit d’une poésie de plus en plus libre, et qui ne cessera, tout au long du siècle, de s’affranchir des carcans formels, pour découvrir que le vers régulier, et même le vers tout court, ne sont pas nécessairement des critères définitoires de la poésie. Charles Baudelaire, ne l’oublions pas, est celui qui donna ses lettres de noblesse au poème en prose. Là, plus qu’ailleurs sous sa plume, se mêlent l’éternel et le transitoire, le sublime et le trivial, le beau et le laid.
« Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rhythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.«
Charles Baudelaire, « Le port », Petits Poëmes en Prose (Le Spleen de Paris).
L’héritage de Baudelaire
Il serait fort intéressant de souligner l’influence de Baudelaire chez les poètes qui lui ont succédé, jusqu’à la poésie la plus contemporaine. Mais ce serait là un travail de longue haleine, tant il est vrai qu’il n’est presque pas de poète qui, après Baudelaire, n’ait été influencé par lui, ou n’ait eu à se positionner par rapport à lui. Il ne me semble pas exagéré de dire que toute la poésie française moderne et contemporaine prend sa source chez Baudelaire. Peut-on être un poète des villes sans être influencé par « le rôdeur parisien » ? Peut-on être un poète des pauvres sans penser aux « éclopés de la vie » dont parlait Baudelaire ? Peut-on rêver d’idéal et d’absolu sans marcher dans les pas de Baudelaire ? Peut-on s’amuser à horrifier le lecteur sans évoquer la « Charogne » ? Peut-on être mélancolique sans être associé au Spleen ?
En somme, en dépit des deux cents ans qui nous séparent de sa naissance, Baudelaire nous est encore très proche. S’il est si difficile d’écrire aujourd’hui de la poésie sans être influencé par Baudelaire, c’est sans doute parce que, même si nous sommes « à l’aube du troisième millénaire », même si nous sommes aujourd’hui entourés de tous les objets techniques dont les hommes du XIXe siècle ne pouvaient que rêver, l’époque de Baudelaire est encore la nôtre…
En guise de conclusion, je souhaiterais à présent vous donner la parole. Quel est « votre » Baudelaire ? Quels sont les poèmes qui vous ont marqués ? Quels sont les aspects de sa poésie qui retiennent le plus votre attention ? Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Baudelaire ? Est-il important pour vous ? N’hésitez pas à vous exprimer dans l’espace des commentaires !

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Notes
(1) Dans l’Avertissement du Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, Puf, 2001, p. VII.
(2) Jean-Michel Maulpoix, « Dans les rues de la ville… Réflexions sur le sort moderne de la poésie urbaine », extrait de Le Poète Perplexe, Paris, Corti, 2002, repris sur le site Internet du poète, https://www.maulpoix.net/ville.html.
(3) Charles Baudelaire, « La modernité », dans Le Peintre de la vie moderne, via Wikisource.


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