C’est avec grand plaisir que j’ai participé aujourd’hui à un passionnant colloque inter-universitaire, co-organisé par Béatrice Bonhomme et Aude Préta de Beaufort, sur les poètes-femmes d’aujourd’hui. Je devais, pour ma part, présenter la poésie de Michèle Finck, dont la voix m’a beaucoup séduit, par son authenticité, par sa capacité à transcender la douleur, par son lien constant avec la musique.
Vous pourrez bientôt accéder à l’intégralité des actes de ce colloque, lorsqu’ils paraîtront dans le prochain numéro de la revue Nu(e). Je n’ai pas l’intention de répéter ici tout cela, ce qui ferait double emploi. Je voudrais simplement, en quelques mots, vous présenter Michèle Finck, que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire et à étudier.
Qui est Michèle Finck ?
Michèle Finck est née à Mulhouse en 1960. Elle est la fille d’Adrien Finck, universitaire, germaniste et spécialiste de Georg Trakl. Après des études à l’École Normale Supérieure de Sèvres et à l’Université de la Sorbonne, elle enseigne à l’Université de Strasbourg, où elle est actuellement professeur de Littérature Comparée. Ses recherches ont porté sur les rapports de la poésie avec la danse, avec les arts plastiques, avec la musique, et ses propres recueils poétiques se ressentent de cette proximité avec les autres arts.
Deux événements apparaissent comme des points de bascule dans l’existence de Michèle Finck: la séparation d’avec son compagnon, puis la mort de son père. Il s’agit, dans les deux cas, de moments d’arrachement, qui ont non seulement marqué sa vie, mais aussi son œuvre. Aussi la poésie de Michèle Finck est-elle traversée par la douleur, la souffrance, l’inquiétude, la conscience de la finitude, éléments éminemment intimes mais qui touchent à l’universel. Cependant, la poète n’en reste pas à l’expression de cette souffrance, et, de façon différente selon le recueil considéré, cherche une issue, trouvée tantôt dans les paysages méditerranéens, tantôt dans la contemplation de la musique et du silence…
« […] je me referme à la tombée de la nuit sur une basse continue : au fond de moi il y a un piano mat, érodé ; à ce piano il y a quelqu’un que je ne connais pas. Il ou elle joue obstinément une mesure brisée, mouvante, toujours la même et modulée, laquelle ? Des années durant, j’ai essayé de trouver ce quelqu’un, son ressac de silence rude psalmodiant une brûlure. »
Michèle Finck, L’Ouïe éblouie, Voix d’encre, 2007, p. 174.
Dans mon article paru dans la revue Nu(e) à la suite de ce colloque, je passe en revue les différents recueils de la poétesse en montrant comment chacun d’entre eux exprime une souffrance tout en en cherchant une issue. Cette tension est comme un fil directeur de l’oeuvre toute entière, sans rien enlever à l’originalité de chaque recueil, puisque chacun y répond de façon singulière…
De la musique avant toute chose
S’il fallait ne citer qu’un point commun aux différents recueils de la poète, ce serait assurément l’importance de la musique, qui distingue la voix de Michèle Finck. Dès L’Ouïe éblouie, on sent à quel point l’entendre est fondamental pour la poète, attentive aux sons, aux mélodies, aux acousmates. Si la poète privilégie le vers libre et la prose, elle demeure soucieuse de la musicalité de sa langue, nourrie de répétitions, de paronomases, d’échos phoniques.
Dans La Troisième Main, chaque poème est précédé de la référence à un morceau de musique. C’est dire à quel point la poésie de Michèle Finck vérifie l’affirmation de Michel Deguy, selon lequel « la poésie n’est pas seule ». La poète écrit dans le compagnonnage des compositeurs, dans un constant va-et-vient entre musique et poésie. Ce n’est pas là, bien entendu, une posture, mais bien une dimension indissociable du vivre, du « vivrécrire ». La musique est aussi ce qui donne une forme invisible au sacré. Elle « élève une rosace de silence dans l’obscur ». Musique, encore, dans le rythme de l’oratorio de Shéhé Hors Shéhé, scandé de vers très brefs, qui disent l’horreur de la guerre et les souffrances d’une jeune étudiante syrienne.
Andantino. Ô douceur, d’où venue ?
Pourquoi si déchirante ? Si ailée de détresse ?
Que telle douceur ait visage sur terre
Et le toucher sera caresse. Déposent les sons
Leur secret douloureux devant le silence.
Michèle Finck, La Troisième Main, Arfuyen, 2015, p. 25.
☆
L’oeuvre de Michèle Finck m’est chère par sa capacité à transmuer la douleur en beauté. La mort, la souffrance, la folie d’un proche, autant de réalités extrêmement intimes qui nourrissent le poème. Mais la poétesse n’en reste pas à l’expression de la douleur. Le compagnonnage de la musique est l’un des moyens de se porter au-delà. De toucher au sublime. Souvent érudite, mais jamais pédante, cette oeuvre tire profit d’une connaissance impressionnante de la musique savante occidentale, pour rendre la douleur habitable. Chez Michèle Finck, le poème ne guérit pas la blessure : il lui donne une voix assez belle pour empêcher le désespoir d’avoir le dernier mot.
Publications
- 2007 : L’Ouïe éblouie (Voix d’encre)
- 2012 : Balbuciendo (Arfuyen)
- 2015 : La Troisième Main (Arfuyen)
- 2017 : Connaissance par les larmes (Arfuyen)
- 2019 : Poésie Shéhé Résistance, Fragments pour voix (Le Ballet Royal)
- 2020 : Sur un piano de paille / Variations Goldberg avec cri (Arfuyen)
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