Je viens de recevoir en service de presse une anthologie de Poèmes pour l’Ukraine, parue aux éditions « France Libris » par l’association des Poètes de l’Amitié, qui s’appellent également Poètes Sans Frontières. Comme l’explique Stephen Blanchard, président fondateur de l’association, il s’agissait, pour les auteurs participants, d’un élan de « solidarité envers les poètes ukrainiens », qu’ils avaient pu découvrir à travers une anthologie et un numéro de la revue Florilège.
Un livre nécessaire
Je dis souvent, dans les colonnes de ce blog, que la place du poète est au cœur de la Cité. Il est non seulement normal, mais nécessaire, que les poètes s’emparent des grandes questions sociales et politiques de notre temps. Et qu’ils les traitent à leur manière, c’est-à-dire en poètes, et par conséquent, sans soumettre la poésie à un agenda politique. Le poète ne doit pas être reclus dans une tour d’ivoire, mais il ne doit pas non plus se perdre en en sortant. L’équilibre est assez subtil.
Le poète ne peut faire comme si tout allait bien. Il ne peut pas passer sous silence les grands drames de l’humanité, et la guerre qui sévit actuellement en Ukraine en fait incontestablement partie. Il était donc nécessaire que des poètes s’emparent de cette actualité tragique et ô combien douloureuse, et se montrent solidaires des femmes et des hommes qui souffrent, qui voient leurs proches mourir, et leurs lieux de vie bombardés.
La question de la légitimité
Se pose malgré tout la question de la légitimité du poète français à s’exprimer sur une guerre qu’il n’a pas lui-même vécue, au nom d’un pays dans lequel il n’est peut-être même jamais allé, à propos de situations dont il n’a parfois connaissance que par médias interposés. J’ai trouvé certains poèmes trop généraux, émanant certes d’une bonne volonté et d’une solidarité tout à fait louables, mais qui peinent à réellement toucher parce qu’écrits de trop loin, et risquent de verser dans le slogan, dans l’ode patriotique. J’ai du mal avec des phrases comme « Que vive la Sainte Ukraine », des appropriations comme « Notre Ukraine » sans que ne soit précisé le lien exact du poète avec ce pays, ou encore des affirmations guerrières comme « Et tous ses ennemis devront périr », appel certes présenté comme inspiré par l’hymne de l’Ukraine.
J’ai été davantage touché par les poètes qui ont eu à cœur de décrire des faits précis, au lieu d’en rester à des considérations générales et à des évidences. Ainsi, Lucile Blanchard, dans la préface, indique-t-elle que son fils est marié à une Ukrainienne, et qu’elle a pu mesurer, à travers les récits de la famille de sa belle-fille, toute l’horreur de ce conflit. Lucile Blanchard nous dit l’épuisement de l’armée régulière, son remplacement par les hommes mobilisés de force, et le rôle des femmes qui n’ont plus le droit de quitter le pays. Ces informations concrètes, ce vécu personnel, sont plus touchantes qu’un vague « Vive l’Ukraine » auquel certains poèmes se résument parfois.
La force du récit
J’ai beaucoup aimé le poème qui ouvre cette anthologie, intitulé « Contre-offensive », et composé par Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente. En effet, ce poème n’est pas rédigé au présent de vérité générale mais bien au présent de narration. Il nous fait vivre un moment de cette guerre, et le simple récit suffit à nous en faire comprendre l’horreur, sans qu’il soit nécessaire de la dénoncer explicitement.
"Ils sont de dos
ils avancent tous deux dans ces ruines fantômes de Bakhmout
Qui nous sont déjà familières
décombres
immeubles effondrés
appartements aveugles
des trous partout
l'absence partout
débris de verre
montants de fenêtre
décrochés
portes arrachées
châssis cassés
fers tordus
sols d'abandon
d'espoirs perdus figés en poussière" [...] (p. 5)
Il n’est pas précisé si ces deux soldats sont réels ou des personnages de fiction, mais, en vérité, peu importe. L’important, c’est que le lecteur découvre avec eux ces décombres, à mesure que ces deux soldats avancent dans la ville-fantôme et mesurent l’ampleur du désastre. L’énumération, les fréquents retours à la ligne, ancrent l’horreur dans des images précises, concrètes. Il y a quelque chose de photographique, voire de cinématographique dans ce début de poème, chaque détail apparaissant comme une métonymie de l’horreur. Cette scène se suffit à elle-même, elle nous transporte directement dans cette ville dévastée.
Le poème suivant, que nous devons également à Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente, est plus léger dans son sujet, mais tout aussi concret, puis qu’il part d’une anecdote réelle, le courage d’un « petit chien démineur ukrainien » nommé « Cartouche », qui a été très suivi sur Twitter. Le recours à cette anecdote permet de parler de la guerre de façon vivante et concrète, et le résultat est très touchant. J’ai été plus ému encore par le troisième et dernier poème de Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente, intitulé « Ton piano blanc » et adressé « À une jeune pianiste ukrainienne » :
"Après le bombardement
Lui seul est intact
Dans l’appartement
Une couverture le recouvre encor
Tu t’approches
L’ouvres
C’est la dernière fois
Un piano ça ne s’emporte pas" [...] (p. 7)
Il faut attendre le huitième vers pour que soit nommé cet instrument de musique, dramatisant ainsi la présence de ce piano miraculé au milieu des décombres, et le sublime geste d’en jouer une dernière fois, avec l’énergie du désespoir. On imagine sans difficulté ces notes de musique qui ramènent un peu d’humanité dans le paysage désolé. Je suis sûr que, dans un tel contexte, la musique est beaucoup plus poignante, elle prend tout son sens, elle n’est plus seulement un exercice de virtuosité, mais bien un déchirant cri du cœur.
La force de ces trois premiers poèmes, c’est la capacité à transmuter ce qui n’était au départ qu’une anecdote en symbole concret de l’horreur de la guerre. Cet ancrage dans une situation précise est beaucoup plus parlant qu’une dénonciation générale de la guerre. Les deux soldats, le petit chien, la pianiste donnent un visage à la souffrance des Ukrainiens.
De même, Lucile Blanchard (p. 8) fait le choix de ne nommer que par les pronoms « Elle » et « Lui » les deux personnages de son poème, que l’on suppose être les personnes auxquelles il est dédicacé, à savoir Tamara Sergii et Roman. Lucile Blanchard a évoqué, dans la préface, sa « famille ukrainienne », et l’on se demande si c’est d’eux qu’elle parle, lorsqu’elle décrit de terribles nuits d’effroi :
"La nuit passée dans l'escalier,
Tremblante de peur et de froid
Elle redoute avec effroi
Les bombardements meurtriers
Qui dévastent toute la ville.
Toutes les vitres ont éclaté
Et les alarmes ont résonné
Prévenant l'assaut des missiles.
Lui, il dort loin de sa maison
Dérisoire abri : sa voiture,
Et malgré la température,
Glaciale en cette saison." [...] (p. 8)
Là encore, j’ai aimé, dans ce début de poème, la dimension narrative, qui permet d’éviter d’en rester à des vérités générales, et d’incarner l’horreur de la guerre à travers des situations concrètes, celles de nuits d’insomnie passées à redouter les bombardements, non pas dans un lit mais dans un escalier ou dans une voiture.
L’innocence des enfants face à la guerre
Pierre Boby (p. 15) et Marius Dault (p. 23) ont eu tous deux l’idée de faire parler des enfants, dont la parole innocente rend évidente la bêtise et l’horreur de la guerre. Des questions telles que « Maman pourquoi ces tirs et pourquoi ces fumées ? », loin d’être naïves, font percevoir toute l’absurdité de cette guerre, comme de toutes les guerres. Certaines de ces questions laissent interdit : « Tu crois qu’il peut mourir Papa ? ».
Nous ne voudrions pas être l’adulte chargé de répondre à ces questions, parce que l’innocence de l’enfance requiert une réponse honnête et sincère. Pierre Boby et Marius Dault, chacun à leur manière, montrent ainsi que la guerre est indéfendable face à un enfant.
Marie-José Pascal s’adresse, quant à elle, à un enfant ukrainien, comme si elle était une mère en fuite s’adressant à son fils qui ne connaîtra pas la terre de ses origines : « Je fuis comme tant d’autres sans savoir où je vais […] Pour toi, qui naîtras dans un pays nouveau, / Je déploierai sans cesse une aile protectrice, / Je bercerai ton âme de chansons populaires […] » (p. 53).
Viviane Fournier préfère se souvenir d’un Ukraine heureux : « Je me souviens de la terre au blé doux, / Des cascades rieuses, des collines de Kiev, / Et des lacs en lumière sur les sables oubliés… » Les paysages enchanteurs que décrit la poète donnent encore plus de poids au tragique de la guerre.
C’est en parlant du « parc du coin d’la rue » que Sarah Istvan donne un visage concret à l’horreur de la guerre. On y apprend avec terreur que « le parc du coin de la rue est devenu un cimetière » (p. 45). Ce changement d’affectation est hautement symbolique. Le vers « Les jeux pour enfants remplacés par les corps de leurs pères » est glaçant, parce qu’il nous plonge soudain dans la réalité, dans ce qu’implique la guerre. Un lieu qui devrait être préservé, qui devrait être le sanctuaire d’une enfance protégée, devient un lieu de mort et de deuil.
Basil Sterlegoff a écrit, quant à lui, à partir d’une photographie, celle d’un soldat russe qui « gisait dans la boue d’ici-bas », et qui est rapproché du Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud : « Il a un trou au côté droit… » (p. 68). Là encore, le fait de partir d’une photographie ancre le poème dans la réalité de la guerre. Ce jeune homme, seul, « quitté par son régiment », abandonné de tous, qui se révèle finalement être un cadavre, témoigne de l’absurdité de la guerre, de toute guerre.
Hommage des poètes aux poètes
Enfin, plusieurs poèmes de cette anthologie font référence aux poètes ukrainiens, illustrant ainsi le nom même de l’association « Les poètes de l’amitié, poètes sans frontières » qui a publié cet ouvrage. C’est ainsi que Sarah Istvan dédicace son poème au poète Volodymyr Vakulenko. D’après Wikipédia, ce poète né en 1972 avait reçu un prix à l’occasion du vingtième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine. Il est mort en 2022, torturé et exécuté par les forces russes. Son journal intime, retrouvé depuis, décrit méthodiquement la guerre.
"Mais le poète est mort, un journal à la main
Et l'on entend ses vers que rien ne fera taire"
Sarah Istvan (p. 44)
Lucie Roger, quant à elle, choisit de rendre « hommage au poète et peintre ukrainien Taras Chevtchenko » (p. 62). Elle s’adresse directement, à la deuxième personne, à ce poète. D’après Wikipédia, il s’agit d’un poète du XIXe siècle, d’inspiration romantique, associé au réveil national du pays. Il ne s’agit donc pas d’une figure contemporaine, mais d’une figure historique.
"En exil, tu as peint l'oppression des villages
Hélas témoins de sombres saccages
Et du Dniepr, le rouge sang de Russie
D'une Ukraine jamais endormie"
Lucie Roger (p. 62)
Le nom de Taras Chevtchenko revient dans le poème de la page 65, signé Eric Simon, où il côtoie ceux de Vassyl Stous et de Lina Kostenko. Le premier fut un poète et journaliste ukrainien, mort au goulag pour ses opinions politiques, bien avant la guerre actuelle. Quant à Lina Kostenko, elle est une poète qui, dans les années cinquante et soixante, a fait partie d’un mouvement dissident de poètes ukrainiens. La lecture de l’article de Wikipédia qui lui est consacré laisse penser qu’elle est toujours vivante.
"Connaissez-vous Chevtchenko
le poète aux mille mots
chantre de la liberté et des maux
comme ceux d'un Victor Hugo
ou Vassyl Stous le dissident
mort au goulag soviétique
pour avoir été trop critique
vis-à-vis de leurs dirigeants
et aussi Lina Kostenko
qui fut dans un mouvement
refusant d'être avec le fléau
des esprits de l'oppressant" [...]
Eric Simon (p. 65)
Il était important en effet que les poètes français rendissent hommage à leurs homologues ukrainiens, engageant une sorte de dialogue par-delà les frontières et les nationalités. L’anthologie se termine, grâce à un heureux hasard de l’ordre alphabétique, par deux poèmes d’un poète lui-même ukrainien. Et je trouve que c’est une très bonne chose que le dernier mot revienne, à la fin, à un Ukrainien.
Il est précisé que l’auteur de ces deux poèmes, Dmytro Tchystiak, a « reçu les Palmes académiques françaises » des mains de « l’Ambassadeur de France en Ukraine ». Né en 1987, il est universitaire, spécialiste de traductologie, passeur de poésie ukrainienne, et poète prolifique lui-même, avec plus de 75 ouvrages publiés.
Le premier poème est une traduction française de l’hymne ukrainien, et le second est un poème, beaucoup plus intéressant, de Dmytro Tchystiak, qui évoque des souvenirs de ses grands-parents et une longue histoire de guerres et de luttes :
"Dans mon armoire, sous les bombardements,
L'uniforme de mon grand-père, son poignard
(17 ans, la Mer du Nord, beaucoup de tués
Dans ce pays des glaces, puis, le chant,
Le foot, Kakhovka et Kyiv, l'amour de sa vie
Qui me fait sourire, aujourd'hui encore),
Les médailles de ma grand-mère, fille de guerre,
(Enfance dans le kolkhoze, tout pour le front,
Et un allemand aimable dit "cache-toi !",
Dans le grenier elle se terre, et les osterbeiter
Partent, puis, le chant, et le socialisme, et le crash,
Et son livre sur la Famine de Staline)," [...]
Dmytro Tchystiak
De cette première moitié du poème de Dmytro Tchtystiak, j’ai aimé la dimension narrative, le télescopage des images, et la célébration de ses grands-parents, dont la vie a manifestement été marquée par des épreuves terribles. Les ruptures syntaxiques et le choix de la juxtaposition des images permettent d’éviter toute grandiloquence dans l’évocation de ces grands-parents. Le poème se lit bien comme un hommage, il a bien une dimension épique, mais il y a un refus de l’exagération, si bien que les deux personnages demeurent très humains. Ces ancêtres font apparaître l’espoir d’un « printemps, enfin reconnaissable ».
*
Il est normal et sain que les poètes s’expriment sur tous les sujets, sans se cantonner à des thèmes inoffensifs ou déconnectés de l’actualité. Il est donc bienvenu que des poètes s’emparent de cette tragédie qu’est la guerre en Ukraine. Cependant, c’est extrêmement délicat, s’agissant d’une guerre encore en cours. Se pose la question de la légitimité de nous autres Français, à prendre la parole à propos de ce conflit. Celle-ci ne va pas de soi, et c’est au poète de la construire par la justesse de ses mots. Les poètes qui y ont, à mon sens, le mieux réussi, sont ceux qui n’ont pas voulu donner de leçon, et qui ont eu à cœur de dire la réalité de cette guerre, non en la racontant, mais en sélectionnant des éléments précis qui la rendent immédiatement concrète. Une nuit d’insomnie dans l’écoute des bombardements, les questions inquiètes des enfants, la photographie d’un soldat mort, le remplacement des parcs pour enfants par des cimetières, sont des éléments concrets qui suffisent en eux-mêmes à dire l’horreur de la guerre, de toute guerre. A la lecture de cette anthologie, on ne peut que faire le vœu que cette guerre trouve, le plus rapidement possible, une issue paisible.
Références de l’ouvrage
Collectif, Poèmes pour l’Ukraine, édité par « Les poètes de l’amitié — Poètes sans frontières », aux éditions « France Libris », en 2024, à Dijon. ISBN : 978-2-38268-519-8. Prix : 15 €.


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