Le rôle des contes dans la construction de l’enfant

De plus en plus d’élèves d’élémentaire me disent qu’ils n’ont jamais entendu parler de la Belle au Bois dormant ou du Chat Botté. C’est un vrai problème, au-delà de la seule question du manque de culture générale : les contes de fée jouent un rôle important dans la construction d’un enfant.

Un constat alarmant

Quand j’étais petit, les enseignants se plaignaient déjà que les enfants ne lisaient plus de contes, mais ils connaissaient au moins la version de Disney. Aujourd’hui, je constate que beaucoup d’enfants ne connaissent même pas ces adaptations animées. J’ai lu aux enfants, en lecture offerte, la Belle au Bois Dormant : beaucoup entendaient ce titre pour la première fois. Ils étaient incapables d’évoquer ce conte. En ce moment, je travaille avec eux sur Jacques et le Haricot magique : seule une très petite minorité en avait déjà entendu parler.

Il y a à cela plusieurs causes. Disons-le sans détours : certains parents ne font plus correctement leur travail de parents, et ne lisent plus d’histoires à leurs enfants. Mais ceux-là sont en fait très peu nombreux. Il y a aussi ceux qui sont au contraire très investis, mais qui préfèrent lire autre chose, ceux qui les trouvent trop violents ou trop complexes.

Et puis il y a l’école. Il y a plein de professeurs qui veulent bien faire, mais qui se lassent d’enseigner chaque année les mêmes ouvrages, et qui donc vont en chercher d’autres. Ces enseignants sont pleins de bonne volonté, mais ils ont oublié une chose : si l’école n’enseigne pas ces contes traditionnels, qui le fera ? Alors, oui, je me doute qu’au bout de quelques années on n’a plus envie de parler du Petit Chaperon Rouge, mais il faut s’astreindre à le faire. Parce que si l’école ne le fait pas, personne ne le fera.

Construire une culture commune, une grammaire du récit

L’étude des contes traditionnels permet de construire une culture commune. Ils sont des références que nous sommes tous supposés avoir.

Lorsque l’élève étudiera, plus tard, des œuvres littéraires plus complexes, il pourra s’appuyer sur sa connaissance des contes traditionnels, qui sont des récits relativement simples, et qui constituent un univers de référence supposé connu de tous.

Les professeurs du collège et du lycée pourront s’appuyer sur ces références universelles pour faire comprendre des œuvres plus complexes. Si on n’a pas ces références, on risque de mal comprendre ensuite des romans plus longs, où les personnages sont plus élaborés et les situations plus ambiguës.

Les contes présentent en effet des archétypes, des figures universelles. Le conte permet d’identifier rapidement des rôles psychiques, puisque les personnages sont simples (la princesse, le loup, le prince charmant…).

Le conte propose un schéma narratif simple (situation initiale, élément perturbateur, péripéties, résolution, situation finale). Être capable de repérer ce schéma narratif rend ensuite capable de faire de même avec des œuvres plus complexes (ainsi un roman comme Le Rouge et le Noir de Stendhal fait-il se succéder deux schémas quinaires).

Les contes mettent en œuvre également un schéma actanciel aisément identifiable. Le schéma actanciel, élaboré par Algirdas Julien Greimas, est un modèle qui réduit tout récit à six rôles fondamentaux (Sujet, Objet, Destinateur, Destinataire, Adjuvant, Opposant) organisant les relations et la dynamique de la quête initiatique.

Les contes traditionnels offrent en outre un répertoire de structures symboliques simples mais puissantes — des lieux, des objets, des situations — qui deviennent autant de clés de lecture pour des œuvres plus complexes : ainsi, la forêt, omniprésente dans des récits comme Hansel et Gretel ou Le Petit Chaperon rouge, n’est pas seulement un décor mais un espace d’égarement, de danger et d’épreuve, où l’individu quitte le monde familier pour affronter l’inconnu et se transformer.

C’est ce que montre la lecture structuraliste des contes. Vladimir Propp et Julien Greimas ont montré que les contes mettent en oeuvre des fonctions essentielles que l’enfant s’habitue à reconnaître. L’enfant intègre ainsi une sorte de grammaire du récit, il se constitue une banque de situations, qui lui permettront ensuite de comprendre des histoires plus complexes, où les rôles seront moins nets, où les personnages seront plus nombreux et plus ambigus, où davantage d’éléments resteront implicites.

Un rôle important dans la construction de l’enfant

Dans Psychanalyse des contes de fées (1976), Bruno Bettelheim défend une idée forte : les contes de fées ne sont pas de simples divertissements pour enfants, mais des outils psychologiques essentiels à leur développement. Il voit dans les contes de fées une sorte de “thérapie narrative” naturelle :
ils permettent à l’enfant de mettre en forme ses angoisses, de s’identifier à des figures héroïques et de construire progressivement son équilibre intérieur.

Par exemple, Le Petit Poucet confronte les enfants à la peur de l’abandon par les parents. Cendrillon permet d’exorciser des disputes dans la fratrie ou des tensions avec les beaux-parents. Le Chat Botté montre comment la ruse permet de compenser des injustices. Le Petit Chaperon Rouge apprend à se méfier des inconnus.

Les contes offrent un cadre sécurisé, — où l’enfant sait qu’il ne risque rien puisque ce n’est qu’une histore, — dans lequel se confronter à ses angoisses, mettre en scène des conflits familiaux, comprendre que les difficultés font partie de la vie.

Oser enseigner les contes

Il est donc important d’enseigner les contes traditionnels, et il faut oser le faire. Je pense en effet que cela demande un certain courage, car l’enseignant peut se dire que ces textes anciens sont devenus trop difficiles d’accès, ou encore que les contes sont trop violents pour les enfants. Or, je pense que but du professeur n’est pas d’abandonner toute exigence, mais de donner les moyens aux élèves, même faibles, d’accéder à ces textes que tant de générations ont connues avant eux. Je pense qu’il faut partir du texte original, quitte à le mimer, à l’illustrer, à le mettre en scène, plutôt que de se contenter d’une version simplifiée.

S’il peut paraître réducteur de se contenter d’une lecture psychanalytique des contes, en revanche Bruno Bettelheim a probablement raison quand il dit qu’il faut éviter d’édulcorer les contes. Les adaptations modernes trop “douces” ou trop parodiques appauvrissent la portée symbolique et psychologique des récits. Bettelheim prend le contrepied d’une critique fréquente : la cruauté dans les contes (abandon, mort, châtiment) n’est pas traumatisante si elle est symbolique. Au contraire, elle permet à l’enfant d’exprimer et de maîtriser ses propres angoisses. Bien sûr, cela suppose que la lecture elle-même ait lieu dans un cadre sécurisé, où l’enfant n’est pas laissé seul avec ces angoisses, et où on lui permet précisément de les dépasser.

Nous, enseignants, devons faire des contes un passage obligé. Cela ne veut pas dire qu’il faut n’enseigner que cela, bien sûr. Mais si l’école n’enseigne pas ces contes traditionnels, personne ne le fera.

Je suis également totalement d’accord avec Nathalie Leblanc, conseillère pédagogique départementale, quand elle dit qu’il faut considérer avec précaution les réécritures des contes, leurs versions parodiques, etc. Celles-ci ne sont intéressantes que pour des personnes qui maîtrisent l’histoire de départ. Il convient, en somme, de faire les choses dans le bon ordre. Les enfants doivent d’abord être exposés au conte traditionnel et ce n’est qu’ensuite qu’ils peuvent apprécier des parodies.

Les adultes y trouvent leur compte

Enseigner les contes traditionnels est aussi très savoureux pour les adultes, car ces textes très riches ont plusieurs niveaux de lecture. Perrault en particulier fait souvent des clins d’œil aux adultes qui lisent l’histoire aux enfants. On s’en rend compte par exemple dans La Belle au Bois dormant, où Perraut dit que la Belle n’est plus très à la mode après cent ans de sommeil. Et ces textes très riches peuvent être étudiés à un niveau supérieur, ce que j’ai eu la chance de faire en khâgne avec les cours passionnants de mon professeur Daniel Caro.

Quelle mise en œuvre ?

En pratique, comment s’y prendre ? Je propose des exploitations pédagogiques complètes de Le Chat Botté, de Peau d’Âne, de La Reine des Neiges, de La Belle et la Bête… Et ce corpus va s’étendre au fil des années. N’hésitez donc pas à explorer les différentes pages de ce site, en espérant que vous trouverez de quoi enseigner avec plaisir les contes traditionnels.


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