La poésie sur les murs : enquête à Cividale del Friuli

Actuellement en vacances dans le Frioul, cette magnifique région autonome du Nord-Est de l’Italie, j’ai été attiré par une grande fresque sur un mur. Des portraits, des vers, pour dire au passant, au visiteur, au touriste, que le Frioul est une terre de poésie. Excellente initiative, n’est-ce pas ? Voici donc que la poésie sort du livre et va au-devant des habitants. Portrait des poètes concernés.

Deux portraits, deux citations, deux univers

La fresque occupe un mur entier d’un bâtiment moderne, en périphérie du village de Cividale del Friuli, classé UNESCO pour son passé romain et lombard. Deux portraits accompagnent une représentation stylisée du village de Cividale, immédiatement reconnaissable à son célèbre Pont du Diable qui permet d’accéder au centre historique. Et à côté de chaque portrait, on trouve une citation, la première en italien, la deuxième en frioulan.

Sur fond ocre, on peut lire : « Annodammo la nostra infanzia ai capelli delle nuvole », et le poème est signé Pierluigi Cappello. Sur fond gris, la citation est la suivante : « Jo e tè e intôr il mônt ch’al cole », et le poète s’appelle Amedeo Giacomini.

On voit d’emblée le souci de présenter des poèmes en deux langues : l’italien et le frioulan. Les habitants sont très fiers de leur identité frioulane, de leur langue locale, issue du latin avec des éléments celtiques, slaves et germaniques. Deux langues, donc, mais aussi deux univers poétiques différents.

Le premier poème, en italien, se traduit sans difficulté. « Nouons notre enfance aux cheveux des nuages. » J’aime cette légéreté aérienne… Pour le poème en frioulan, j’ai dû faire appel aux ressources de mon téléphone portable, ce qui m’a permis d’avoir instantanément accès à une proposition de traduction dont la qualité n’est pas garantie, mais qui donne une idée du sens de la citation : « Toi et moi, et autour le monde qui s’écroule ». Une citation beaucoup plus grave et poignante.

Qui est Pierluigi Cappello ?

Pierluigi Cappello, né en 1967 à Gemona del Friuli et mort à l’âge de cinquante ans à Cassacco, est une des voix importantes de la poésie du Frioul. Lauréat de nombreux prix littéraires recensés par Wikipédia, il est l’auteur de huit recueils poétiques selon la même encyclopédie. Il a également dirigé la collection « La Barque de Babel » selon son site Internet. Le site internet précise qu’une association a été créée, suite à la mort prématurée du poète, pour entretenir sa mémoire et valoriser son oeuvre. Selon Chat-GPT, la citation inscrite sur la fresque correspondrait à l’incipit d’un poème plus long intitulé « Le parole ».

Qui est Amedeo Giacomini ?

Le deuxième poème est donc écrit en frioulan, et il est signé Amedeo Giacomini. Né en 1939 et mort en 2006, ce poète a d’abord commencé par écrire en italien, et c’est le tremblement de terre de 1976, qui fit près d’un millier de morts et des dizaines de milliers de sans-abris, qui l’a poussé à écrire en frioulan. Par ailleurs, Amedeo Giacomini enseignait la philologie à l’université d’Udine. Il était un ami proche de Pierluigi Cappello, et il connaissait bien aussi Andrea Zanzotto. L’article du Wikipédia italien qui lui est consacré est très élogieux, en en faisant le meilleur représentant de la vitalité et des contradictions de son époque. Un article de presse paru à l’occasion de sa mort le compare à rien moins que Pasolini.

Le projet « Città della Poesia »

Cette fresque n’est pas isolée. Elle fait partie d’un projet artistique « Città della poesia », imaginé par Simone Mestroni. Le principe est simple et génial : peindre des portraits de poètes, y associer un vers, souvent le premier d’un poème, et transformer ainsi la ville en espace de lecture. Le projet est né à Udine, chef-lieu de la province du même nom, au cœur du Frioul, puis s’est étendu à d’autres villes environnantes, dont Cividale del Friuli. Au-delà de l’aspect esthétique, l’ambition semble aussi de sortir la poésie du livre, de la rendre accessible à tous et de provoquer une rencontre inattendue, ce qui ne peut que me séduire, moi qui défends une « littérature portes ouvertes ».

Je pense que le projet de Simone Mestroni est une initiative à saluer, car il permet de faire aller la poésie à la rencontre des gens, là où elle a trop souvent tendance à paraître élitiste et inaccessible. Ces portraits qui surgissent au détour d’une rue permettent de maintenir vivante la mémoire de ces poètes contemporains disparus, et de montrer que leur poésie fait partie de nos vies. Tant de murs sont ternes et gris dans nos villes modernes, que je suis sûr qu’il y a moyen d’étendre l’idée un peu partout dans le monde !

Vue d’ensemble de la fresque

Ces deux photographies (ci-dessus) représentent le Pont du Diable qui permet d’entrer dans le centre historique de Cividale del Friuli en franchissant le fleuve Natisone. Elles vous permettent de voir « en vrai » le paysage représenté par la fresque, quoique sous des angles différents.

Quelle joie, donc, de voir la poésie contemporaine ainsi promue ! Cet art que l’on dit élitiste, inaccessible, incompréhensible, voici qu’il s’affiche directement sur les murs, exposé à la vue de tous, allant à la rencontre des passants, des habitants comme des touristes. Je pense qu’il est important pour les habitants de savoir que le pays qui est le leur est aussi une terre de poésie, cela fait partie de leur identité et cet ensemble de fresques leur permet de se l’approprier. Et c’est important pour les touristes aussi, eux qui viennent pour tout autre chose, que de savoir que les paysages qu’ils photographient, les villes qu’ils visitent, les espaces qu’ils fréquentent sont aussi habités par des poètes. Alors vive Cividale del Friuli, terre de poésie !


De nouvelles citations poétiques trouvées à Udine

Je me permets d’actualiser cet article pour y ajouter de nouvelles photos. Comme je le disais dans le corps de l’article, le projet est né à Udine, chef-lieu de province. En me promenant dans le centre historique de cette ville, j’ai eu l’occasion de tomber sur d’autres fresques.

Cristina Campo

Amore oggi il tuo nome
al mio labbro è sfuggito
come al piede l’ultimo gradino
ora è sparsa l’acqua della vita
e tutta la lunga scala
è da ricominciare.
L’ho barattato
amore con parole.
Buio miele che odori
dentro diafani vasi
sotto mille e seicento anni di lava
ti riconoscerò
dall’immortale silenzio.

Cristina Campo
Amour, aujourd’hui ton nom
à mes lèvres a échappé
comme au pied la dernière marche
maintenant s’est répandue l'eau de la vie
et tout le long escalier

est à recommencer.
Je l’ai troqué,
l’amour, contre des paroles.
Sombre miel qui embaumes
dans des vases diaphanes
sous mille six cents ans de lave
je te reconnaîtrai
à ton silence immortel.

Cristina Campo, de son vrai nom Vittoria Guerrini (1923-1977), est une poétesse italienne. À cause d’une malformation cardiaque congénitale, elle vit une enfance difficile et isolée. Grâce à sa famille qui fréquentait les milieux culturels, elle rencontre notamment le poète Mario Luzi, le psychanalyste Gianfranco Draghi ou encore la femme de lettres Margherita Pieracci Harwell, qui supervisera la publication de ses œuvres posthumes. Elle meurt à l’âge de 53 ans. Ses œuvres traduites en français ont été publiées chez Arfuyen et Gallimard.

Giorgio Gaber

"Un bambino crede nelle fate
se ci credi anche tu"
G. Gaber

« Un enfant croit aux fées
si toi aussi tu y crois »

Wikipedia nous apprend que Giorgio Gaberščik, plus connu sous son nom de scène Giorgio Gaber, né le 25 janvier 1939 à Milan et mort le 1er janvier 2003 à Camaiore, fut un chanteur, compositeur, acteur et dramaturge italien. Il invente le genre du « théâtre-chanson » et s’inspire beaucoup de Jacques Brel.

Alda Merini

L’amore,
quello che io cerco
non è certo dentro il tuo corpo
che adagi su donne facili
senza alcuno spessore.

Alda Merini
L’amour,
celui que je cherche
n’est certainement pas dans ton corps
que tu poses sur des femmes faciles
sans aucune épaisseur.

Alda Merini (1931–2009) est une poétesse italienne née et morte à Milan. Elle publie très jeune ses premiers textes, avant de connaître, à partir des années 1960, de longues périodes d’internement en hôpital psychiatrique. Après une phase de silence éditorial, elle revient sur la scène littéraire dans les années 1980 avec des recueils majeurs, dont La Terra Santa, inspiré de son expérience de l’internement. Son œuvre, marquée par une forte intensité lyrique, mêle amour, spiritualité, érotisme et expérience de la folie dans une langue à la fois simple et incandescente. Aujourd’hui, elle est reconnue comme l’une des grandes voix de la poésie italienne du XXᵉ siècle.


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Un commentaire sur « La poésie sur les murs : enquête à Cividale del Friuli »

  1. «  L’espace est silence. ». Silence qui devient espace pour que la parole s’y fasse voir pour s’ y faire entendre. «  Espace vide », de P. Brook, comme LE lieu du Théâtre, celui qui se crée entre la Scène et le Public.

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