Les 4 et 5 juillet, au théâtre de l’Impasse, à Nice, la troupe de théâtre de l’association Polychromes proposera une adaptation théâtrale des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, dans une version modernisée, contemporaine, queer et passablement drôle…
Porter sur scène un monument de la littérature
Après avoir repris des extraits de la célèbre série Palace de Jean-Michel Ribes, après avoir adapté Cuisine et dépendances d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, après avoir porté à la scène le conte de La Belle et la Bête, la troupe de théâtre s’attaque à un monument de la littérature française. Il y a, clairement, une montée en gamme, rendue possible par le fait que la troupe est désormais bien unie, que ses membres se connaissent depuis plusieurs années, et qu’ils commencent à avoir un peu d’expérience.
Les Liaisons dangereuses sont en effet un grand classique de la littérature française du dix-huitième siècle, un chef d’oeuvre du libertinage, dans une époque où une certaine aristocratie cultivait des moeurs tres libérées. Ce roman épistolaire, composé de 175 lettres à travers lesquelles se dévoile l’intrigue, a été maintes fois adapté au théâtre, au cinéma et à la télévision. Tout récemment, la série télévisée Merteuil, diffusée en 2025 sur HBO, a montré l’actualité du roman. Quelques années avant, c’était Netflix qui s’emparait des Liaisons, avec le film de Rachel Suissa. Impossible de ne pas mentionner également Sexe Intentions, une suite de plusieurs films américains où l’histoire est transposée à New York, sortis entre 1999 et 2004.
Un travail collectif de transposition
Michaël Brice, le metteur en scène et l’animateur de la troupe, y tient : la création de la pièce est le résultat d’un travail de coécriture où chacun, à partir des grandes orientations données, peut proposer des répliques, des façons de jouer et d’incarner les personnages. D’où l’intérêt de porter à la scène, non pas une pièce déjà existante, mais un roman. La pièce se veut résolument contemporaine, drôle, parodique, sans rien perdre de la tension dramatique du roman libertin. Et bien sûr, la marque de fabrique de l’association Polychromes est de permettre à des comédiens amateurs LGBT de trouver sur scène un espace où s’exprimer. L’adaptation se veut ainsi résolument queer.
Qu’on ne s’étonne donc pas si le duo Valmont-Merteuil s’écrit ici au masculin, entre rivalité et tension sexuelle. De même, Cécile de Volange, la jeune ingénue victime des manigances du duo libertin, devient-elle Kévin de Volage, un jeune adolescent naïf et fan des réseaux sociaux. Madame de Rosemonde, que j’ai le plaisir d’incarner, devient une sorte de drag-queen ficanasse. Ces transpositions permettent le sourire et la parodie tout en maintenant la tension dramatique entre les personnages.
Des enjeux très actuels
Si Les Liaisons dangereuses continuent de fasciner, ce n’est sans doute pas seulement pour leur parfum de scandale aristocratique. Le roman de Laclos parle encore puissamment de notre époque : stratégies de séduction, manipulation psychologique, fabrication d’une image publique, rapports de domination… Les lettres deviennent aujourd’hui des messages privés, des captures d’écran, des publications Instagram ou TikTok. Derrière les perruques du XVIIIe siècle, ce sont déjà des mécanismes très contemporains qui apparaissent. Laclos montre comment l’amour peut devenir, dans certaines sphères, avant tout un jeu de pouvoir…
Le choix des Liaisons dangereuses pour une troupe de théâtre LGBT fait particulièrement sens. Le théâtre amateur possède une liberté particulière : celle de pouvoir expérimenter, détourner, mélanger les registres sans l’obsession de la rentabilité ou du prestige institutionnel. Chez Polychromes, cette liberté devient aussi un espace d’expression pour des personnes qui ne trouvent pas toujours leur place ailleurs. Le théâtre cesse alors d’être seulement un spectacle : il devient un lieu de rencontre, de jeu et parfois même de réinvention de soi.
Pour ma part, incarner cette version déjantée de Madame de Rosemonde promet d’être une expérience assez jubilatoire. Derrière la caricature et l’humour, elle est aussi le témoin ironique des catastrophes sentimentales qui se jouent autour d’elle. Le théâtre oblige à sortir de soi, à oser le ridicule, l’excès, la présence physique. Incarner quelqu’un d’autre que soi-même, agir comme on ne se permettrait pas de le faire dans la vraie vie, se dépasser soi-même, c’est tout cela que je viens chercher au théâtre. Et chaque répétition, grâce au talent de Michaël Brice, grâce à l’énergie et à la cohésion de la troupe, est toujours un pur moment de plaisir.
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Entre fidélité au roman de Laclos et réinvention queer contemporaine, cette adaptation promet donc un curieux mélange de satire sociale, de comédie grinçante et de tensions sentimentales. Ceux qui connaissent déjà le roman y redécouvriront ses mécanismes sous un jour inattendu ; les autres pourront simplement se laisser entraîner dans ce drame libertin moderne, où les réseaux sociaux remplacent parfois les lettres cachetées. Alors, rendez-vous les 4 et 5 juillet au théâtre de l’Impasse, à Nice !

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