L’être humain a une fâcheuse tendance à rejeter ce qui est différent. L’amour entre personnes de même sexe a ainsi été désigné à travers une multitude de termes insultants, qu’il n’est pas sans intérêt d’étudier de façon lexicologique. D’abord, afin de mieux comprendre les mécanismes de l’insulte, et de noter la grande diversité de termes fleuris qui ont tenté de jeter l’opprobre sur ce qui n’est pourtant qu’une simple différence. Ensuite, parce que c’est l’occasion d’un voyage dans un monde linguistique que j’ai peu souvent l’occasion d’explorer dans les colonnes de ce blog : celui des parlers argotiques, extrêmement riches et vivants. Partons donc en exploration dans le monde des insultes homophobes !
Nous ne nous intéresserons pas ici aux mots neutres ou scientifiques désignant l’homosexualité, mais aux termes péjoratifs et insultants qui ont servi, au fil des siècles, à stigmatiser les homosexuels. Leur histoire est souvent plus complexe qu’on ne l’imagine.
Pédé et ses dérivés : une origine grecque
Parfois même abrégée en « PD », « pédé » est probablement l’insulte homophobe la plus courante. Le mot est une apocope de « pédéraste », lui-même du grec παιδεραστης «qui aime les jeunes garçons». Le mot désigne à l’origine un type de relations qui existait dans la Grèce antique, entre un homme mûr et un jeune homme, telles que présentées par exemple dans Le Banquet de Platon. La pédérastie grecque ne désignait pas l’homosexualité au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais une institution sociale et éducative très codifiée, dans laquelle un homme adulte prenait sous sa protection un adolescent afin de contribuer à sa formation intellectuelle, morale et militaire. Ce mot explique une confusion qui persiste encore aujourd’hui, chez certains homophobes, entre homosexualité (amour consenti entre deux personnes du même sexe) et pédophilie (attirance pour des personnes très jeunes nécessairement non consentantes).
Le mot pédale apparaît comme une variante populaire de pédé, probablement influencée par le mot pédale, qui a favorisé des jeux de mots, par plaisanterie, en lien avec l’attitude du cycliste sur sa selle. Le mot a été popularisé par le film Pédale Douce, de Gabriel Aghion, sorti en 1996.
Le dictionnaire du CNRTL propose encore « pédoque », terme moins fréquent mais dérivé de la même racine, avec le suffixe dépréciatif en -oque que l’on retrouve dans des mots d’argot comme vioque (« vieux »), plastoc (« plastique »), etc.
Lope, lopette, lopaille : l’argot largonji
C’est un voyage intéressant dans l’univers de l’argot que nous propose la famille de mots lope, lopette, lopaille. Initialement, il y a le mot français copain, qui signifie littéralement celui avec lequel on partage le pain. Ce mot s’est suffixé en copaille au XIXe siècle en argot, au sens d’homosexuel. Et c’est alors que ce mot s’est transformé.
Il faut savoir que, dans certains milieux comme celui des bouchers, on aime parler de façon codée, de manière à ne pas être compris par le reste de la population. Le largonji, avec l’une de ses variantes le loucherbem, consiste à prendre un mot, à lui ôter sa première lettre, remplacée par un l-, première lettre rejetée à la fin du mot, suivie du suffixe em. Le mot « copaille » devient donc « lopaillekem ». Par apocopes successives, on obtient ensuite lopaille et lope. Le mot lopette est obtenu par suffixation en -ette (diminutif féminisant).
Tante, tata, tantouze, tapette : les injures féminisantes
Les termes tante, tata ou encore tantouze appartiennent à une famille d’injures qui reposent sur un même procédé : la féminisation de l’homme homosexuel. En substituant un terme féminin à un homme, ces mots cherchent à nier sa virilité et s’appuient sur le stéréotype selon lequel l’homosexualité masculine serait synonyme d’efféminement. Le mot tata n’est qu’une variante plus familière et enfantine de tante, tandis que tantouze renforce encore la valeur injurieuse du terme par l’ajout d’un suffixe expressif.
Le suffixe -ouze est en effet fréquent dans l’argot populaire, où il apporte souvent une nuance péjorative ou moqueuse. On le retrouve notamment dans bagouze (« bague »), piquouze (« piqûre ») ou encore partouze. Plus largement, cette famille de mots illustre un mécanisme très répandu dans l’histoire des insultes : l’association du féminin à une prétendue faiblesse ou infériorité, ce qui révèle autant les préjugés sur l’homosexualité que ceux qui ont longtemps pesé sur la condition féminine elle-même.
Le mot tapette est obtenu par dérivation du substantif tape à l’aide du suffixe diminutif -ette. Une tapette, c’est donc, au départ, une petite tape, comme dans la comptine enfantine (« le premier qui rira aura une tapette »), ou encore un petit instrument destiné à taper, comme la tapette à mouches, ou encore un maillet destiné à enfoncer les bouchons. D’après le lexicologue Alain Rey, le sens de « homosexuel passif », attesté en 1859, dérive de la valeur sexuelle du verbe taper (cf. l’expression « se taper quelqu’un »), avec l’influence possible de tante, tata.
Hors du dictionnaire : Tarlouze, fiotte, tafiole
Le mot tarlouze est absent à la fois du dictionnaire Trésor de la Langue Française informatisé mis en ligne par l’Atilf (CNRS) et du précieux Dictionnaire historique de la langue française publié par Alain Rey chez Le Robert. D’après le Wiktionnaire, le mot dérive du québécois tarla qui signifie « étourdi, imbécile », avec adjonction du suffixe dépréciatif -ouze. Le site lalanguefrancaise.com reprend exactement la même définition, au mot près. Le Dictionnaire de la Zone, spécialisé dans les mots d’argot, dit plus prudemment que l’étymologie de ce mot demeure inconnue.
Le mot fiotte est également inconnu du TLFi. Le Dictionnaire de la Zone y voit la contraction de fillotte « petite fille », en franc-comtois. Je me demande s’il n’y a pas également, dans l’esprit des gens, un rapprochement phonétique avec fion « anus ». Toujours est-il que le suffixe diminutif -otte a ici un sens dépréciatif.
Ce même dictionnaire fait de tafiole une resuffixation de tafiotte, lui-même présenté comme un mot-valise formé à partir des mots tapette et de fiotte désignant tous les deux un « homosexuel ».
Les dérivés de l’arabe
Le parler des banlieues emprunte également volontiers à l’arabe, comme le Dictionnaire de la Zone permet de s’en rendre compte. On rencontre ainsi, dans les cités, des mots comme chbeb (d’un mot arabe signifiant « beau »), zamel (d’un mot arabe maghrébin signifiant « homosexuel », lui-même de l’arabe zamel « animal, collègue, compagnon »). On trouve également des emprunts au verlan, comme dèp (pour « pédé ») et razdep (pour « pédéraste »).
« Gouine »
Le mot gouine, parfois anciennement écrit gougne, est le féminin de gouain, gouin « salaud, lourdaud », lui-même possiblement emprunté à l’hébreu goy, goyim au sens de « non juif ». Le mot gouine signifiait anciennement « prostituée », et il s’est spécialisé au sens de « femme homosexuelle, lesbienne ». Selon Alain Rey, le mot a connu un dérivé gougnotte, d’où dérive également le verbe gougnotter (« avoir une relation homosexuelle avec une femme »).
*
Ce voyage linguistique et étymologique montre surtout le grand nombre des injures homophobes. Puisant dans le grec, dans l’argot, dans le largonji, dans le québécois, ces insultes ont, presque toutes, un point commun : elles féminisent l’homme homosexuel pour le ridiculiser, ce qui est tout à la fois homophobe et misogyne. Ces insultes, il est important de ne pas les normaliser, de ne pas les rendre acceptables. C’est en en comprenant le sens, en s’intéressant à leur étymologie, qu’apparaît leur violence. Certes, les homosexuels les récupèrent parfois eux-mêmes, par retournement du stigmate, et c’est leur droit, montrant par là-même qu’ils assument pleinement d’être ce qu’ils sont. Puisse la société évoluer, afin qu’elle soit plus respectueuse des différences, et que plus personne ne soit moqué, ridiculisé ou injurié.
Sources
- Atilf/CNRS, Trésor de la langue française informatisé, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, consulté le 5 juillet 2026.
- Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, réimpression mise à jour de mars 2006, en trois volumes.
- Wiktionnaire, dictionnaire participatif en ligne.
- Cobra le Cynique, Dictionnaire de la Zone, site web, URL : https://www.dictionnairedelazone.fr/index.php, consulté le 5 juillet 2026.


Laisser un commentaire