Boris Lazić, poète, chercheur, traducteur, a récemment publié un nouveau recueil de poésie, après avoir traduit et publié une anthologie bilingue, un « nouveau pont de l’esprit » entre Nice (France) et Novi Sad (Serbie). Il a généreusement accepté de répondre à mes questions, et je l’en remercie vivement. Cet entretien nous permettra de mieux connaître tout à la fois l’homme, le chercheur, le traducteur et le poète. Il m’a également permis de publier plusieurs de ses poèmes en français. Entretien.

LittPO.fr : Si tu le veux bien, avant d’en venir plus précisément à ton recueil, j’aimerais que tu racontes un peu ton parcours, afin que les gens qui ne te connaissent pas te situent un peu.

Boris Lazić : Je suis né à Paris, de parents d’origine serbe venus en France en 1964, suite à la libéralisation des régimes de visas dans la Yougoslavie titiste. L’oncle maternel de mon père, un ancien partisan de l’armée de Tito, vivait déjà à Lyon. Notre famille était francophile. Mon grand-père, soldat serbe de la Grande guerre, avait combattu auprès des alliés Français et avait déjà séjourné en France. Il y a d’ailleurs cette anecdote familiale, qui prête à sourire de nos jours, mais en dit assez sur le siècle passé. S’étant décidé à émigrer, mon grand-père dit à mon père :  « Si tu as décidé de partir, pars. Mais tu n’iras pas en Allemagne ! »

LittPO.fr : Quelle a été ta langue maternelle ?

B.L. : Ma langue maternelle est le serbe, et le français ma langue de naissance. J’ai passé ma petite enfance entre Paris et la Voïvodine, une province du nord de la Serbie, à la croisée des influences danubiennes et slavo-byzantines. Je suis allé à l’école primaire à Paris, puis en banlieue parisienne. J’ai fait mes années de Lycée dans l’ancienne Yougoslavie, puis mes études de lettres de nouveau à Paris (Paris-IV Sorbonne). En somme, je passais l’année scolaire en France et les grandes vacances dans le pays d’origine. C’est là-bas, au Lycée, que j’ai écrit mes premiers poèmes, en français d’ailleurs ! À la maison, on passait d’une langue à une autre sans y penser.

LittPO.fr : Et ensuite, quel a été ton parcours ?

B.L. : Avant d’étudier les lettres, j’ai fait, dans ma jeunesse, des études en théologie. J’en ai gardé un amour pour l’exégèse et les exercices de traduction. Il me semble que toute ma pratique littéraire, à titre de traducteur, repose encore sur la méthode assimilée à la fac, faite de rigueur et de précision. Coller au plus près du texte, respecter le champ lexical, le contexte immédiat, le contexte proche, etc. J’ai fait des études en littérature comparée (DEA, Paris III Sorbonne-Nouvelle) et suis Docteur en lettres slaves. En tant qu’enseignant (de langue et de littérature serbe), j’ai travaillé à titre de lecteur ou Maître de langue dans les UFR d’Etudes slaves à Lille-III, Paris-IV Sorbonne, l’INALCO et à l’Université d’Aix-Marseille.

LittPO.fr : Quels ont été tes thèmes de recherche ?

B.L. : Dans l’esprit des études poursuivies par Milorad Pavić, j’ai étudié le XVIIIe siècle serbe et les mutations des formes littéraires du baroque et du classicisme orthodoxe, surtout en ce qui touche à l’intégration des formes littéraires occidentale (introduction du sonnet, de la rime, de l’alexandrin et plus généralement de la culture profane). En somme, je me suis intéressé à l’occidentalisation des Slaves orthodoxes. En parallèle, je traduis mes contemporains : du français vers le serbe et vice versa. On peut trouver certains de mes travaux sur le site universitaire de serbica.fr.

LittPO.fr : Tu viens de publier un nouveau recueil de poésie. Peux-tu nous en dire plus ?

B.L. : Ce livre est en serbe mais un volume de mes poèmes de langue française devrait paraître sous peu. Il s’agit d’un canzoniere post-moderne, d’un roman en vers, consistant en une longue réminiscence d’un amour de jeunesse qui hante mes rêves. Il s’agit d’une jeune femme qui parfois, en rêve, prend les traits de mon anima et, d’autres fois, d’une ennemie. Je reprends, seul, le fil d’un dialogue interrompu. Il y est aussi question de mes débuts littéraires (en littérature serbe, mais depuis Paris !), de souvenirs de la petite enfance dans le XVIIIe arrondissement, de sorte que les motifs parisiens et slaves s’entrecroisent sans cesse. Le vers est libre, le souffle bref et les commentaires en fin de volume ne constituent, au final, que des poèmes en prose à forte teneur onirique. Bref, une évocation, un regard en arrière. Je souligne le caractère français de certains moment de grâce, comme la musique de Rameau, un poème d’Aragon ou d’autres surréalistes qui, d’un simple vers, me ramènent à mes racines parisiennes, aux mélodies premières, à l’enfant que j’étais. Il s’agit, certes, d’un livre sur l’amour, mais aussi sur l’identité.

LittPO.fr : Tu évoques Aragon. Quels sont les poètes qui t’ont le plus marqué ?

B.L. : En France, il y aurait Louise Labé, Théophile de Viau, Nerval, Baudelaire, Éluard, Borne, Cadou, Jaccottet, Levé, l’anthologie de la poésie française de Gide, celle des poètes surréalistes de Bédoin… Certains par leurs thèmes (souvent l’identité), d’autre par leur dandysme ou l’aspect formel de l’œuvre.

À l’international : Li Po, Kabir, E. Dickinson, T. Ujević, Dario, Trakl, Borges, Ungaretti, Rilke, Celan, I. V. Lalić. Parmi les antiques : Catulle. Il y a ceux de ma jeunesse et ceux de la maturité, parfois les mêmes, mais pas souvent. Je n’ai pas relu Prévert ni Neruda depuis longtemps. Il faudrait peut-être m’y remettre !

LittPO.fr : Est-ce que tu aurais des poèmes de toi à nous faire découvrir ?

POEMES POUR LA REVUE
BORIS LAZIĆ

COUT DE TÊTE,

DEWAERE

Diverses digressions permettent de donner

du volume à l’ouvrage qui, faute de variété,

pourrait lasser. Toutefois,

On peut commencer in medias res

Vlan ! Tête coupée qui d’un coup

Chute dans le panier, car

Tout est question de technique :

Quel que soi votre choix, remuez là

Où ça fait mal, où ça dérange,

Provoque du gène… mêlé de l’agrément,

Du plaisir de l’irrévérence.

Gardez à l’esprit que rien n’est aussi

Tonifiant qu’une gifle, aussi jouissif

Qu’une tête de satisfait, soudain, hébétée.

LA DIFFÉRENCE

Les gens sont, certes, mesquins.

Mais

Il ne faut pas en faire un poème.

L’azur, limpide, est

Aussi pur qu’un vers bien fait,

À défaut de nos caractères.

Voilà ce qui importe.

Plus il y a de lumière,

Plus il faut s’en pénétrer.

La nuit noire est tout aussi belle,

Lorsqu’elle se couvre d’étoiles.

Alors tout être est comme

Argenté, toute ardeur

Récompensée. À force de ciseler

Mes vers, j’aspire à

L’obtention d’une telle surbrillance.

La patine est ce qui fait,

Je pense, toute

La différence.

ODE À CAMILLE CLAUDEL

J’ai du mal avec ton frère

Camille

J’ai du mal

Si tu savais le nombre d’amies

Qui petit à petit sombrent

Dans la folie

Enfin

Dans l’excès

De paranoïa

Des femmes seules et vieilles qui craignent

D’être dénigrées

Vexées bafouées volées

Kidnapée puis cadenassée

Comme du temps

De ton frère

Camille

Pour le bien des autres

Pour la tranquilité des familles

L’excision

Des temps modernes est aussi

Violente que l’ancienne

Le pur outil de plaisir

De connaissance

De fruits à venir

On l’extrait ici aussi

Plus jamais tu ne sculptas ne dessina ne rit

Camille

Mon amie

Elle me parle au téléphone elle a peur

On la vole le CNL bafoue son oeuvre

La prend pour une folle

Elle est seule

Avachie dans sa piaule à Paris

Délaissée misérable

Elle se fait des idées je la console

On développe une stratégie

Pour sauver le livre du naufrage

C’est- à-dire

Une année de sa vie

(Sur le plan financier)

Dieu merci point d’hôpital psychiatrique

Pour elle

Sinon des nuits blanches

Quelques rixes malhabiles par lettres interposées

Avec la Bureaucratie

J’ai du mal avec ton frère Camille

Quel taré le mec

Quel faux-cul

Dans son queue-de-pie d’ambassadeur

Rodin

Je trouve a plus d’excuses

Et puis il est mort

Sans avoir pu t’aider

Sans avoir pu leur dire merde à ces chacals

Endimanchés

Donc

Voilà et pour en finir

Les Cinq odes

Évidemment que je les lit

Que je les estime

Et c’est bien ça qui me fait chier

Quel taré le mec

Quel faux-cul

PRETEXTE

(Poème du fils d’ouvrier)

Ce qui reste

C’est l’idée du long voyage depuis notre avenue jusqu’à la

Porte de la Villette

Ce qui reste est sédiment

Aussi noir qu’une mare de café au crépuscule de

L’aube

Tout un tat de rêves déchirés froissés jetés par

Les réveils-matins

L’acte est rédhibitoire il te visse à tes gestes

Tu n’es qu’un enfant

Tu n’as pas de rituel rien des mouvements parentaux

Qui t’arrachent aux ciels

Des chambres noires du cortex tu te rappelles

Qu’il leur fallait vaincre

La fatigue

Se dominer se vaincre prendre plaisir au jour naissant dans la mare

Y lire ou pas son avenir

Être là et ailleurs dans le même temps

Immigrer de son mal

S’immiscer dans l’apport journalier du travail accomplit

En bon ouvrier ouvrière

En bon amant amante de la bête-métro qui s’ébroue

Comme une invitation

À la découverte d’autrui de soi voyage

Ce que père fit toute sa vie

Le travail manuel n’étant qu’un prétexte

À la recherche de compagnie

TU ES LÀ

Tellement envie de t’entendre !

Tellement besoin de ta voix !

Où es-tu, jeune femme ?

Femme, l’es-tu encore, cette enfant

Qui transpire la joie de vivre sur les photographies

D’enfance, mais aussi sur celles (deux, trois)

Ou nous sommes ensemble.

Gardes-tu mes lettres ? Je crains que

Leur lecture ne me couvre de honte

A présent. Oh ! J’ai tellement besoin de ta voix !

Tellement envie de t’entendre !

Si je te parle, si je m’adresse à toi,

C’est que, quelque part, il me semble

Que nous parlons, qu’il s’agit d’un

Echange. Ceci n’est pas un monologue.

C’est un poème et il t’est dédié.

EUGENE G.

Preuve d’une bonne oreille,

Grindel s’efface devant

Éluard.

Tout poète

Qui se respecte

Associe son vers à son nom

Devenu,

En quelque sorte,

Ouverture, clef

De voûte

Timbre par lequel surgit –

La singularité. Ferme

Socle

Sur lequel l’ouvrage repose.

Désormais Eluard,

Il peut chanter !

L’ORIENT, L’AUTOGESTION

Je découvrais l’orient

En classe de neige

Les doigts des Khmers en exils

Ne supportaient pas un tel froid

Je ne savais rien d’Angkor Vat

Ni du romancier

Pilleur d’antiquités

Je lisais en cachette les ébats de

Lucrèce Borgia

Aux éditions Elvifrance

Sous un pin

Dans le parc départemental

Ce

Trésor de paresses

On se l’arrachait des mains

Moi et Sébastien

Les idoles sont diverses

Les effarés, eux, sont identiques à ceux

Du cahier d’écolier :

Deux frères

Dont le cadet dépasse l’ainé

D’une demi-tête

Et le hèle

Hors des voyelles

Mortes, maternelles. Que savait-on

De l’autre

Sinon qu’il était aussi

Inconfortable de prononcer son nom

Que celui du padre d’Espagne

Où du Fils des nations et

Nationalité

Couvert de médailles de la tête

Aux pieds

(En passant par les fesses,

Rebelles

À

L’autogestion)

Notice bio-bibliographique

Boris Lazić est né en 1967, à Paris. Poète, prosateur, traducteur. Docteur en Etudes slaves, il a travaillé comme lecteur de langue et littérature serbe dans les Universités de Lille III, Paris-IV Sorbonne, Inalco et Aix Marseille et participé à divers colloques à Paris, Poitier, Bordeaux, Nice, Belgrade, Cetinje, Banja Luka, La Réunion. Auteur d’une œuvre poétique considérable en langue serbe, il s’exerce aussi à l’écriture de poèmes en langue française ainsi qu’à la traduction littéraire du français et de l’anglais vers le serbe et du serbe vers le français. Outre les publications dans les revues universitaires de référence, les études et traductions de Boris Lazić sont disponibles sur le site académique http://www.serbica.fr

Ouvrages traduits du serbe par Boris Lazić

Poésie

Jovan Zivlak, Poèmes choisis, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1999.

Danilov, Maison de la musique de Bach, Atelier prisme, Genève, 2004.

Danilov, Homère de banlieue, Atelier prisme, Genève, 2006.

Duško Novaković, Cinéma lumière, Belgrade, 2007.

Nina Živančević, Journaliste de guerre, L’Harmattan, Paris, 2009.

Petar Petrović Njegoš, La lumière du microcosme, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2010.

Rade Drainac, Bandit ou poète, Slavitude, Paris, 2023.

Radomir Uljarević, Etranger d’où viens-tu? Slavitude, Paris, 2026.

Neuvième art

Gradimir Smudja, Vincent et van Gogh II, Delcourt, Paris, 2010.

D. Ianos, D, Kovačević, M. Stojanović, La croix sanglante II, Delcourt, Paris, 2021.

D. Ianos, D, Kovačević, M. Stojanović, La croix sanglante III, Delcourt, Paris, 2024.

D. Ianos, D, Kovačević, M. Stojanović, La croix sanglante, Intégrale, 2025.

Anthologies

Anthologie de la poésie serbe contemporaine, Infini cercle bleu, Paris, 2011.

Nouveau pont de l’esprit : 23 + 22 poétesses et poètes de la Côte d’Azur et de Novi Sad, Anthologie bilingue. DNK, 2024.



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