Il arrive que le soir ne sache plus très bien que faire de nous.

Longtemps, nous marchons dans les ruelles encore chaudes, parmi les devantures qui s’éclairent, les tables qui se remplissent et les étals qui se referment. La vieille ville s’anime de senteurs chaudes et de rengaines démodées où l’on vient oublier son désarroi. Nous faisons mine de participer à ces verres levés, à ces chemisettes blanches, à ces cris lancés. Il y manque quelque chose. On chante ce soir sous les tentures des terrasses. Les restaurants ont sorti leurs tables et leurs chaises dans la rue. Les acrobates brésiliens se trémoussent au rythme des percussions. Seules quelques piécettes dans leur casquette, au sol. C’est, paraît-il, soir de match. Déjà, les téléviseurs géants affichent leur vert synthétique. La mousse déborde des chopes de bière. On fume le narguilé sur un muret. On hurle au micro du karaoké. Les buts se devinent aux cris qui éclatent simultanément des bars, des rues et des terrasses. Les amoureux s’embrassent autour de la fontaine. Au-dessus des écrans, le ciel arbore un subtil indigo. Imperceptiblement, les façades s’assombrissent. À mesure que l’atmosphère se teinte de mystère, les rires se font plus sourds, les cris plus diffus, retardant l’adieu par un dernier verre, un dernier refrain, une dernière cigarette, quelques mots encore échangés debout dans la rue, que la nuit déjà disperse. Par-delà les toits, à peine discernable derrière le ronronnement continu des boîtiers de climatisation, on entend la mer, la mer qui n’avait cessé d’être là, berçant comme à son habitude nos moiteurs désemparées, veillant sur nos ivresses passagères, ouvrant sur la ville qui refuse de s’endormir la tendresse de ses bras bleus, attentive à ses tristesses, à ses histoires d’amour mal racontées, à ses rengaines usées, pardonnant par avance aux petits êtres que nous sommes de nous détourner de la grande ligne de l’infini qui s’efface dans la nuit.

Gabriel Grossi, Cagnes-sur-Mer, dimanche 16 août 2026.



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