Lettre ouverte aux candidats à la présidentielle sur l’école

Mesdames et messieurs les candidats à l’élection présidentielle,

Depuis quelques semaines, vous parlez beaucoup de l’école. Vous parlez de niveau, de résultats, de PISA, de groupes, de programmes, d’autorité, de rémunération, d’autonomie, d’effectifs… Tant mieux. L’école mérite d’être au cœur de la campagne présidentielle. Mais il y a un grand absent dans tous ces discours : l’enfant.

Il me semble que, avant de vouloir « réformer », « refonder », voire « révolutionner » l’école, il importe de prendre en considération l’enfant dans sa globalité. Je voudrais attirer votre attention sur le fait que les programmes, les réformes, les circulaires parlent toujours d’enfants théoriques, non d’enfants réels. En tant qu’enseignant, ce dont je voudrais vous parler aujourd’hui, c’est de la situation concrète des enfants qui fréquentent nos classes. Avant de concevoir une énième réforme du système éducatif, venez donc voir comment vont les enfants d’aujourd’hui. Demandez-vous dans quel état les enfants arrivent à l’école.

Car ce qui est cloisonné dans les bureaux des ministères ne l’est pas dans la vie d’un enfant. Lorsqu’un enfant franchit les grilles de l’école, il arrive avec tout un bagage parfois très pesant. Dans la vie réelle d’un enfant, il n’y a pas de frontière entre l’élève et l’enfant. Et, depuis quinze ans que j’enseigne, je me fais constamment le même constat : les enfants n’arrivent pas à l’école dans l’état où ils devraient être. C’est là que réside l’écart le plus grand entre l’idée que je me faisais de mon métier de professeur des écoles et sa réalité concrète. Nous devons, de plus en plus, accueillir des enfants qui ne sont pas disponibles pour apprendre. Des enfants qui ne vont pas bien.

Quand un enfant fait sa première rentrée à l’école élémentaire sans être accompagné par ses parents, il n’est pas disponible pour apprendre. Il découvre un univers absolument nouveau, des adultes qui sont pour lui des inconnus, des espaces qu’il n’appréhende pas encore, sans y avoir été préparé, sans avoir bénéficié d’un geste d’affection qui lui donne du courage et de la confiance, sans avoir compris ce qu’il fait là.

Quand un enfant arrive à l’école le ventre vide, il n’est pas disponible pour apprendre. Vous me direz que c’est là quelque chose qui doit être exceptionnel. Je le pensais aussi. Mais, dans l’une des écoles où j’ai travaillé, j’ai entendu un élu municipal affirmer en conseil d’école que le repas de la cantine était le seul véritable repas d’un tiers des enfants de l’école. Ce n’est donc pas une réalité aussi marginale qu’on veut bien se l’imaginer. Mais comment apprendre le ventre vide ? Comment apprendre, lorsque le seul goûter que l’enfant conserve pour la garderie du soir, est un vieux McDo froid ?

Quand ce n’est pas le ventre qui est vide, c’est le cartable. Il n’est pas rare, dans une classe, de rencontrer un ou deux élèves qui arrivent à l’école avec un cartable vide, sans ses cahiers, voire sans même un crayon pour écrire. Comment voulez-vous qu’un enfant investisse son travail d’élève, dans ces conditions ?

Il n’est pas davantage disponible pour apprendre, l’enfant qui explique qu’il a besoin d’avoir sa console avec lui, dans son lit, pour s’endormir. Il y aurait beaucoup à dire sur le temps d’écran, sur la quantité de sommeil des enfants. Sur les cernes qui se retrouvent, immanquablement, sous les yeux des enfants, les lendemains des soirs de match. Le premier réflexe est d’accuser les parents, qui bien entendu ont une part évidente de responsabilité, mais bien souvent, quand on creuse un peu les récits familiaux, quand on reçoit les parents d’élèves pour comprendre les raisons d’un mauvais comportement ou de résultats en baisse, on se rend vite compte que les parents, généralement, aiment leurs enfants, ont les meilleures intentions du monde, mais n’ont pas les moyens concrets, pas tant les moyens financiers, mais aussi les moyens temporels, intellectuels, culturels, de fournir une bonne éducation à leurs enfants. Quand les parents vont mal, qu’ils ont du mal à joindre les deux bouts, qu’ils sont eux-mêmes en proie à la dépression, les enfants n’arrivent pas sereins à l’école.

Trop d’enfants, de fait, n’ont pas cette sérénité, cette insouciance qui est nécessaire pour être disponible aux apprentissages. Quand une enfant dont les parents se séparent me demande, en rompant le fil du cours, si elle a encore une maman, elle n’est pas du tout disposée à s’intéresser à une notion de grammaire ou de calcul. Aussi voudrais-je pointer une réalité très insuffisamment évoquée : les enfants n’arrivent pas à l’école le cerveau trop vide, comme on l’entend parfois, mais au contraire trop plein d’un grand nombre de préoccupations parasites. Beaucoup d’enfants n’ont pas de difficultés strictement intellectuelles, en d’autres termes ils ne sont pas bêtes, mais, pour le dire très simplement, ils ne vont pas bien. Et tant que ce sera le cas, on pourra faire toutes les réformes scolaires qu’on veut, on ne changera pas grand-chose.

Je ne crois pas, de fait, qu’il y ait une crise de l’école en tant qu’institution. Je pense au contraire que l’institution scolaire résiste plutôt bien dans une société traversée de tensions et de difficultés. L’école fait beaucoup, mais elle ne peut pas tout, et on ne peut pas tout lui demander. Je ne crois pas du tout que la priorité soit de réformer une nouvelle fois l’école. Ce qu’il faut réformer, c’est ce qu’il y a tout autour. On fait bien plus, pour lutter contre l’échec scolaire, en réduisant le chômage des parents, par exemple, qu’en changeant les programmes. Les enfants ont besoin, pour apprendre, d’être disponibles aux apprentissages, et donc d’être sereins et insouciants. Cette sérénité passe par une stabilité émotionnelle, une sécurité financière, un cadre de vie agréable, un environnement sain… Ce sont là des leviers puissants, mais qui, bien entendu, ne s’actionnent pas simplement en rédigeant une circulaire ! Le logement, la santé, la famille, la culture, l’environnement : autant de leviers pour moi beaucoup plus essentiels que le basculement d’une notion d’une année sur l’autre ou le calcul du nombre de mots lus à la minute.

Nous avons tous tendance à nous faire une image caricaturale et idyllique de l’élève. Mais ce que nous prenons pour des conditions « normales » d’existence sont en réalité des conditions favorisées. Et très nombreux sont les enfants qui, en réalité, ont une vie bien dure, pour une raison ou pour une autre. J’ai l’impression que bien des difficultés présentées comme scolaires ou intellectuelles sont en réalité des difficultés sociales ou psychologiques, autrement dit liées aux conditions de vie de l’enfant en dehors de l’école. Mon ressenti personnel, mais je suis loin d’être le seul à le partager, est celui d’un relatif retour de la misère. Je pensais, avant d’enseigner, que Cosette appartenait au XIXe siècle, mais en vérité, il y a des Cosette du XXIe siècle, et il y en a plus qu’on ne croit.

Face à cette réalité, l’école est plus fragilisée que renforcée par la multiplication des réformes, des dispositifs et des injonctions. L’école n’a pas besoin d’une énième réforme, elle a besoin de moyens, elle a besoin de temps. Le temps du pédagogique n’est pas le temps du politique. Apportez à l’école, non pas du changement, mais de la stabilité, du soutien, et de la confiance. Ce qui fonctionne, c’est le concret, le quotidien, le contact avec les élèves, avec les familles. Chaque fois que j’ai vu un élève en grande difficulté faire de gros progrès, c’était le résultat d’une action concertée entre un enfant motivé, des parents aidants et des enseignants engagés. Cela demande du temps, de la communication, du respect mutuel, et de la confiance.

Aider l’école, c’est nécessaire, c’est indispensable. Il faut des moyens, y compris et surtout humains. Psychologues de l’Éducation nationale, RASED, médecine scolaire, infirmiers, AESH, enseignants spécialisés, remplaçants… C’est toute une cohorte de métiers qui doivent graviter autour de l’enseignant afin de permettre la progression de tous les élèves. Il faut du temps, afin de permettre la coordination des différents acteurs. Il faut de la confiance, afin que les enseignants puissent s’atteler sereinement et sans pression à la progression de leurs élèves, plutôt qu’à répondre à des injonctions contradictoires et changeantes. Il faut réellement prendre en compte la santé mentale des élèves : c’est un secteur qui n’en est qu’à ses balbutiements, alors qu’il s’agit là d’un levier important. Je le disais plus haut : un enfant ne peut pas apprendre correctement s’il ne va pas bien. Et, trop souvent, cette condition est considérée comme allant de soi dans les textes. Je pense qu’une très grande part des difficultés d’apprentissage sont liées au fait que la vie de nombreux enfants en dehors de l’école ne leur permet pas d’apprendre correctement.

Il faut que l’inclusion cesse d’être simplement le fait de scolariser un enfant à besoins particuliers dans une école ordinaire : ce n’est un progrès que si tous les dispositifs qu’il aurait trouvés dans un établissement spécialisé lui sont accessibles dans l’école ordinaire. C’était sans doute une bonne intention que de refuser la mise à l’écart des enfants handicapés, car ceux-ci doivent être pleinement considérés comme des membres de la société. Cependant, on s’est généralement contentés de les inscrire dans des écoles ordinaires, niant de fait leurs besoins particuliers, en supposant simplement que la présence d’un accompagnant non formé suffise. Ces accompagnants, les AESH, sont en nombre très insuffisant, au point que les mutualisations vont jusqu’au ridicule, mais, même lorsqu’ils sont présents, ils ne suffisent pas à compenser l’absence des moyens que l’enfant handicapé aurait trouvé dans un établissement spécialisé, lequel dispose de psychomotriciens, d’ergothérapeutes, d’infirmiers, de médecins, de psychologues, de psychiatres…

Oui, aider l’école, c’est nécessaire, c’est indispensable, mais ce n’est pas suffisant. C’est, selon moi, une illusion de croire qu’il peut y avoir une école fonctionnelle dans une société dysfonctionnelle. La société peut administrativement séparer l’éducation, la santé, le logement, la justice, la politique familiale ou la lutte contre la pauvreté ; l’enfant, lui, traverse toutes ces réalités simultanément. Le chômage entre à l’école sous la forme de l’inquiétude familiale ; la crise du logement sous celle de l’enfant qui dort mal ; la pauvreté sous celle du ventre vide ou du matériel manquant ; les difficultés d’accès aux soins sous celle d’un trouble qui reste sans prise en charge ; les tensions familiales sous celle de l’enfant incapable de se concentrer. Les problèmes de la société changent de nom lorsqu’ils franchissent le portail de l’école, mais ils ne disparaissent pas. Dehors, on les appelle pauvreté, mal-logement, souffrance psychologique, violence, isolement ; dedans, ils deviennent absentéisme, agitation, difficultés de concentration, retard scolaire, comportement perturbateur.

L’école est indispensable pour lutter contre les inégalités, mais elle ne peut y arriver seule. L’école peut certes compenser beaucoup de choses, en apportant de la culture, du savoir, de la sérénité. Mais on lui demande parfois implicitement de panser tous les maux de la société. On peut perfectionner autant qu’on veut l’enseignement de la lecture, mais l’enfant qui dort huit ou neuf heures dans une chambre calme et celui qui dort mal dans un logement surpeuplé et insalubre ne commencent pas leur journée avec les mêmes ressources. Pour améliorer l’école, il faut aussi agir ailleurs que sur l’école. Il faut des politiques culturelles, sanitaires, sociales, environnementales à la hauteur. En somme, on ne peut durablement exiger d’une institution scolaire qu’elle produise seule de l’égalité, de la sérénité et de la réussite lorsque l’environnement dans lequel grandissent certains enfants produit de l’inégalité, de l’insécurité et de l’angoisse. L’école, miroir grossissant de la société, en catalyse toutes les difficultés. À problème global, il faut donc des solutions holistiques.

L’école a donc besoin de politiques de long terme, indépendantes des échéances électorales, indifférentes à « l’affichage politique » trop souvent privilégié par des élus sommés par les conditions mêmes du jeu démocratique de faire la promotion de leurs actions plutôt que de réellement agir pour l’intérêt général. L’école a besoin d’une société unie, dans laquelle le souci de l’autre compense la recherche égocentrique du bonheur individuel, autrement dit d’une fraternité réelle. Une école sereine ne peut exister que dans une société sereine. L’école, loin d’être un îlot coupé du monde, peut certes amortir certaines tensions de la société, mais elle ne peut pas en être parfaitement étanche. Enfants, parents, enseignants font partie d’une société réelle. Les problèmes de santé, de pauvreté, de violence, de logement entrent chaque matin dans les classes : c’est là-dessus qu’il faut agir en priorité. S’assurer que les enfants viennent à l’école avec le sourire. L’école ne peut pas, ne doit pas, être un lieu où l’on angoisse d’aller, où l’on a peur d’être jugé, où l’on ne se sent pas à sa place. La sérénité du cadre des apprentissages est primordiale. Et c’est à la société toute entière, non à l’école seule, de la garantir.

Qu’est-ce que la sérénité ? Vaste question, hautement philosophique, à laquelle je ne répondrai ici que pour ce qui intéresse l’enfant et l’école. La sérénité, ce pourrait être d’abord la sécurité et la prévisibilité. Pour un enfant, savoir qu’on viendra le chercher, savoir où il dormira, savoir qu’il mangera, savoir que les adultes qui s’occupent de lui seront encore là demain, savoir qu’une erreur scolaire ne provoquera pas une humiliation, savoir que les règles ne changeront pas arbitrairement, savoir qu’en cas de problème, un adulte l’écoutera. Oui, ce sont des choses qui paraissent aller de soi, des choses dont j’étais convaincu, avant d’être enseignant, que cela était acquis pour la quasi-totalité des enfants. Mais c’est fondamental. Un enfant serein peut se permettre de s’intéresser à quelque chose qui n’a aucune utilité immédiate. Pour s’intéresser à l’accord du participe passé, aux tables de multiplication ou à l’Empire Romain, il faut avoir l’esprit libre de toute préoccupation encombrante, il faut être serein, conscient que rien d’essentiel ne manque. La curiosité est un luxe psychologique que l’enfant ne peut pleinement s’offrir que lorsque ses besoins les plus fondamentaux – manger, dormir, être soigné, être aimé et respecté – sont suffisamment sécurisés.

Précision importante : la sérénité, le bien-être ne signifient pas que tout doit être facile et uniquement ludique. L’exigence et la bienveillance ne sont pas contradictoires. La sécurité permet précisément de prendre le risque intellectuel de l’erreur. C’est parce que l’enfant se sent bien, que ses besoins vitaux sont satisfaits, qu’il est entouré de camarades et d’adultes qui eux-mêmes sont sereins, qu’il va pouvoir prendre goût à l’effort, accepter de ne pas tout réussir du premier coup, accepter d’essayer, de tâtonner, de chercher, de se tromper, de s’ouvrir à l’inconnu, et d’apprendre.

Alors, chers candidats à la Présidence de la République, êtes-vous partants pour cela ? Êtes-vous prêts à traiter concomitamment, de façon systémique, l’ensemble des conditions qui font qu’un enfant arrive à l’école en étant disponible aux apprentissages ? Êtes-vous prêts à soutenir les familles dans le très difficile rôle de la parentalité ? Êtes-vous prêts à déployer dans les écoles toute la panoplie d’adultes nécessaires à une prise en charge correcte de tous les enfants, quelles que soient leurs différences et leurs besoins particuliers ? Êtes-vous prêts à faire réellement confiance aux enseignants, à leur expertise pédagogique, en évitant l’accumulation stérile des réformes et la pression pour le rendement ? Êtes-vous prêts à offrir aux enfants, tout simplement, une enfance heureuse ?



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