« Avé Césaire ! » s’exclame le poète Marc-Alexandre Oho Bambe, prouvant par cette adresse l’importance que revêt pour lui le poète martiniquais. Aimé Césaire est l’une des voix majeures de la poésie française du XXe siècle. Aujourd’hui, je voudrais consacrer cet article, non pas à une présentation générale du poète, car je l’ai déjà fait dans un précédent article, mais à la langue du poète. Je me suis donc replongé dans les notes que j’avais prises lors des cours d’agrégation de Patrick Quillier, pour vous expliquer pourquoi la langue d’Aimé Césaire est si spéciale.

En effet, j’ai véritablement rencontré la langue d’Aimé Césaire en préparant l’agrégation. Je garde de cette année-là le souvenir très concret de l’épais volume violet rassemblant son œuvre, lourd entre les mains, dense sur la page, et des passionnants cours de Patrick Quillier. À mesure que j’avançais dans cette lecture, une évidence s’imposait : il existe une langue de Césaire, immédiatement reconnaissable. Césaire n’écrit pas un français commun. Sa langue déborde, prolifère, éclate. Elle affectionne les mots rares, les termes scientifiques, les archaïsmes, les régionalismes et les vocables venus des réalités antillaises. Il faut souvent ouvrir le dictionnaire, tant le poète semble puiser dans toutes les strates et toutes les marges du français. Cette richesse lexicale n’est pourtant pas une simple virtuosité. Chez Césaire, la langue est inséparable du combat contre l’impérialisme colonial. Comment écrire dans la langue de la puissance coloniale lorsqu’on entreprend précisément d’en contester la domination ? Césaire répond en poète : il ne renonce pas au français, il s’en empare. Il l’étire, le bouscule et le rend intensément vivant. La langue de la domination devient ainsi, entre ses mains, une langue d’insoumission.

Une langue née de l’Histoire

Pour comprendre la langue de Césaire, il faut d’abord comprendre d’où il parle.

Aimé Césaire naît en 1913 à Basse-Pointe, en Martinique, dans une île française depuis le XVIIe siècle, marquée par la colonisation, l’économie de plantation et la mémoire encore proche de l’esclavage, aboli en 1848. Il grandit donc français, fréquente l’école de la République et apprend une histoire, une littérature et une langue venues de métropole. Aux enfants martiniquais, comme à tous les enfants de France, on parle d’ancêtres gaulois…

Excellent élève, Césaire quitte la Martinique pour Paris en 1931. Au lycée Louis-le-Grand, puis à l’École normale supérieure, il découvre paradoxalement l’Afrique et le monde noir depuis la capitale de l’Empire. Sa rencontre avec Léopold Sédar Senghor est décisive. Avec lui et d’autres intellectuels noirs, il participe à la naissance de la négritude : il s’agit de revendiquer une histoire, des cultures et une identité que le discours colonial avait dévalorisées. En 1935, dans L’Étudiant noir, Césaire emploie pour la première fois ce mot appelé à devenir célèbre.

C’est dans ce contexte qu’il commence à écrire le Cahier d’un retour au pays natal. Le titre dit déjà beaucoup : pour Césaire, revenir au pays ne signifie pas contempler avec nostalgie une Martinique de carte postale. Il regarde au contraire la pauvreté, les séquelles de la colonisation, l’aliénation culturelle, mais aussi la possibilité d’une dignité reconquise. Le retour géographique devient une reconquête de soi.

Lorsque Césaire revient effectivement en Martinique en 1939, l’Histoire le rattrape. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’île est administrée par le régime de Vichy, dans un climat autoritaire et raciste. Avec Suzanne Césaire, René Ménil et quelques autres, il fonde en 1941 la revue Tropiques. Sous couvert de littérature et de réflexion culturelle, celle-ci constitue aussi un espace de résistance. La rencontre, cette même année, avec André Breton conforte Césaire dans une voie poétique qui fait de l’image, de l’inattendu et de la liberté du langage des moyens de briser les cadres imposés.

Après la guerre, sa parole devient également politique. Élu maire de Fort-de-France et député de la Martinique en 1945, Césaire participe en 1946 à la transformation de la Martinique en département français. Mais son rapport à la France demeure traversé par une tension fondamentale : réclamer l’égalité ne signifie pas accepter l’effacement des différences. Dans le Discours sur le colonialisme, publié en 1950, il attaque avec une violence remarquable l’hypocrisie d’une Europe qui se proclame humaniste tout en ayant bâti des empires fondés sur la domination. En 1956, sa Lettre à Maurice Thorez accompagne sa rupture avec le Parti communiste français et affirme davantage encore la nécessité pour les peuples colonisés de ne pas laisser d’autres parler à leur place.

« Et à moi mes danses
mes danses de mauvais nègre
à moi mes danses
la danse brise-carcan
la danse saute-prison
la danse il-est-beau-et-bon-et-légitime-d’être-nègre »
(p. 56)

Voilà donc d’où parle Césaire. Il écrit dans la langue même qui lui a transmis Racine, Hugo ou Rimbaud, mais qui fut aussi celle de l’administration et de l’assimilation coloniales. Cette contradiction est essentielle. Césaire ne rejette pas le français : il refuse de le laisser intact. Il va s’en emparer, l’élargir, le violenter parfois, y faire entrer d’autres paysages, d’autres mémoires et d’autres mots. « Retourner le stigmate », comme on dit. Sa langue poétique naît précisément de cette histoire.

« Va-t’en, gueule de flic ! »: une langue insoumise

« Va-t’en, gueule de flic ! » La formule, qui ouvre l’un de ses poèmes, lance d’emblée une invective, un rejet, exprimé avec force :

Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t’en mauvais gris-gris, punaise de moinillon.

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal,
dans La Poésie, Seuil, p. 9.

Cette violence verbale est celle d’un exorcisme, proféré d’emblée avec force. Dans le Cahier d’un retour au pays natal, Césaire met en scène un sujet qui refuse progressivement la honte et le silence auxquels le monde colonial voudrait le réduire. La parole poétique se construit contre les discours qui ont parlé à la place du colonisé : discours de l’administration, de l’école, de la science raciale, de la prétendue « mission civilisatrice ». Il ne s’agit plus d’accepter les mots dans lesquels l’Empire décrit le monde, mais de reprendre le pouvoir de nommer.

D’où une poésie volontiers agressive. Césaire affectionne l’apostrophe, l’exclamation, l’anaphore, l’impératif, l’insulte même. Sa phrase accumule, martèle, accélère ; elle semble parfois moins écrite que proférée. Le poème peut prendre les allures d’une harangue, d’un réquisitoire ou d’une incantation. Cette oralité donne au texte une puissance physique : la révolte n’est pas seulement exprimée par les mots, elle passe dans leur rythme.

La « gueule de flic », c’est très vraisemblablement la métaphore de cet ordre occidental qui vient imposer sa loi sur les réalités caribéennes, perçu comme le lointain descendant d’un système esclavagiste certes aboli, mais dont les cicatrices demeurent vives à l’époque où écrit Césaire. Cette imprécation inaugurale donne le ton d’une poésie qui entend manifester sa liberté absolue et revendiquer la dignité de l’homme noir.

« Batouque », ou l’irruption d’un lexique rare

« batouque
quand le monde sera nu et roux
comme une matrice calcinée par les grands soleils de l’amour
batouque
quand le monde sera sans enquête
un cœur merveilleux où s’imprime le décor
des regards brisés en éclats
pour la première fois »

Aimé Césaire, « Batouque », dans La Poésie, op. cit., p. 125.

Lire Césaire, c’est souvent rencontrer des mots dont on ignore le sens. Je m’en souviens bien d’un : batouque. Le terme, venu du portugais batuque, désigne une danse d’origine africaine accompagnée de percussions, mais aussi, par extension, le rythme produit par celles-ci. Le mot surgit dans le poème avec tout ce que le français courant ne pouvait contenir à lui seul : un rythme, une histoire, une mémoire culturelle.

Et batouque est loin d’être une exception. Le vocabulaire de Césaire est d’une richesse parfois déroutante. Le poète puise dans la botanique, la zoologie, la géologie, la médecine ; il ressuscite des mots anciens, accueille des termes régionaux, emprunte à d’autres langues. La lecture oblige régulièrement à interrompre sa course pour ouvrir un dictionnaire — lequel ne suffit d’ailleurs pas toujours. Mais cette difficulté n’est pas un défaut qu’il faudrait contourner : elle appartient pleinement à l’expérience de lecture. Je vous déconseille de vous arrêter à chaque mot rare, car vous perdriez le fil de la lecture. Laissez-vous simplement imprégner par cette langue riche et colorée.

et le matin de musc tiédissait dans la mangle une main de soleil
et midi juchait haut un aigle insoutenable

p. 311

Prenons « mangle ». Le lecteur peut ignorer que le mot désigne la formation végétale caractéristique des mangroves. Pourtant, avant même d’en vérifier le sens, il entend comment ce mot inhabituel dépayse le vers : le paysage antillais n’est pas traduit dans les termes familiers du lecteur métropolitain, il impose son propre lexique.

Car le mot rare, chez Césaire, ne relève pas simplement d’une démonstration d’érudition. Il possède une matière. Avant même d’en connaître exactement la définition, on en entend les consonnes, les voyelles, les heurts et les résonances. Le mot est choisi autant pour ce qu’il signifie que pour ce qu’il fait au vers. Batouque, avec ses consonnes qui claquent, semble déjà contenir quelque chose de la percussion qu’il désigne. Le lexique césairien est sonore avant même d’être savant.

Cette profusion permet surtout de faire entrer dans le français poétique des réalités que celui-ci avait peu l’habitude de nommer. La flore et la faune tropicales, les paysages volcaniques, les cultures africaines et antillaises ne sont pas traduits dans un vocabulaire rassurant pour le lecteur métropolitain : ils arrivent avec leurs propres noms, accompagnés par un ensemble varié de noms inhabituels, de vocables spécialisés, régionaux ou étrangers. Césaire ne simplifie pas le monde pour le rendre immédiatement familier. C’est au lecteur de se déplacer. Voilà peut-être ce que produit, au fond, l’irruption du mot rare. Là où la langue coloniale tendait à ramener l’ailleurs à ses propres catégories, Césaire multiplie au contraire les noms, les espèces, les matières, les singularités. Sa poésie rappelle que le monde est infiniment plus vaste que le vocabulaire dont nous avons l’habitude.

La poésie de Césaire : une œuvre épique

Il y a quelque chose d’épique dans la poésie de Césaire. Non qu’elle raconte, à la manière de l’Iliade ou de la Chanson de Roland, les exploits d’un héros légendaire : son épopée est celle d’un peuple qui cherche à reprendre possession de son histoire et de sa voix. Dans le Cahier d’un retour au pays natal, le « je » ne reste jamais longtemps solitaire. Derrière lui surgissent les humiliés, les esclaves, les colonisés, tous ceux que l’Histoire a privés de parole. D’où cette formule célèbre : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ».

C’est là un trait profondément épique. Depuis l’Antiquité, l’épopée ne raconte pas seulement les aventures d’un individu : à travers Achille, Énée ou Roland, c’est une communauté tout entière qui se représente, raconte ses origines et construit une mémoire commune. Césaire renverse cependant la perspective. Il ne chante pas les vainqueurs dont les hauts faits remplissent les livres d’histoire, mais ceux que ces mêmes récits ont relégués dans leurs marges. Il entreprend en quelque sorte l’épopée des vaincus. Cette dimension explique l’ampleur extraordinaire de sa parole. Le poème césairien convoque les continents, les océans, les siècles, l’Afrique, les Antilles, l’Europe, l’esclavage, la traite et la colonisation. Les images deviennent volontiers cosmiques ou telluriques : volcans, séismes, tempêtes, végétations gigantesques. Le destin individuel se dilate jusqu’aux dimensions de l’Histoire. Cette dimension volcanique, tellurique, apparaît avec force dans le poème qui commence par les mots « Moi qui Krakatoa » :

« Moi qui
Krakatoa moi qui tout mieux que mousson moi qui poitrine ouverte moi qui laïlape

moi qui bêle mieux que cloaque moi qui hors de gamme moi qui
Zambèze ou frénétique ou rhombe ou cannibale

je voudrais être de plus en plus humble et plus bas toujours plus grave sans vertige ni vestige jusqu’à me perdre tomber dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte.
Dehors une belle brume au lieu d’atmosphère serait point sale »

L’épopée césairienne raconte également le redressement d’un pays humilié, d’une conscience tentée par la honte et le dégoût, pour parvenir progressivement à l’acceptation de soi et à la reconquête d’une dignité. À défaut d’un héros terrassant des monstres, Césaire met en scène une parole qui apprend à se tenir debout.

C’est peut-être là que sa poésie rejoint le plus profondément l’épopée : elle cherche à transformer un « je » en « nous ». Une histoire longtemps racontée par les conquérants peut enfin être racontée depuis l’autre rive. Et la langue immense, excessive, érudite et indisciplinée de Césaire prend alors tout son sens : à une histoire collective confisquée, il fallait rendre une parole à sa mesure.

« Et elle est debout la négraille… inattendûment debout »

Tout le mouvement du Cahier d’un retour au pays natal pourrait presque se résumer à ce verbe : se mettre debout. Au commencement du poème, Césaire retrouve une Martinique marquée par la misère, la résignation et les séquelles de la domination coloniale. Mais quelque chose se transforme progressivement. Celui qui regardait son peuple avec douleur finit par parler avec lui et pour lui. Et voici que « la négraille », terme violemment péjoratif retourné contre ceux qui méprisent les Noirs, apparaît « debout ».

« Et elle est debout la négraille
la négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
debout
et
libre »

Le choix du mot est essentiel. Césaire aurait pu écrire « le peuple », « les Noirs » ou quelque terme plus noble. Il choisit « négraille », avec toute la violence historique et sociale que le mot transporte. Mais précisément, il se l’approprie. Le terme destiné à rabaisser devient le sujet grammatical d’un redressement : ceux que le langage dominant avait nommés pour les mépriser peuvent reprendre ce nom et lui imposer une autre signification.

Et surtout, ils sont « debout ». Le mot revient avec insistance dans le passage, comme si sa répétition accomplissait elle-même le geste qu’elle décrit. Être debout, c’est évidemment refuser l’abaissement et la soumission ; c’est retrouver sa dignité, regarder en face celui devant qui l’on devait courber la tête. Le corps devient ici une image politique. À l’histoire de l’asservissement répond le mouvement inverse du redressement.

L’adverbe « inattendûment » ajoute quelque chose à cela. Ce redressement n’était pas prévu. Il déjoue le scénario écrit par l’ordre colonial, qui prétendait précisément assigner chacun à sa place. La poésie de Césaire fait surgir ce que cet ordre considérait comme impossible : une parole noire qui ne demande plus la permission de parler, qui ne cherche plus à correspondre au regard porté sur elle et qui se définit désormais elle-même.

On comprend alors pourquoi la langue de Césaire devait être si singulière. Il ne suffisait pas de dénoncer le colonialisme dans un français parfaitement docile. Il fallait faire subir à la langue elle-même quelque chose de ce redressement : retourner les mots, bouleverser les hiérarchies du vocabulaire, accueillir le rare et l’étranger, faire éclater les images et donner à la phrase une puissance capable de porter une voix collective.

Car chez Césaire, se tenir debout et prendre la parole sont peut-être un seul et même geste. Le colonisé cesse d’être l’objet du discours des autres pour devenir le sujet de sa propre parole. Après des siècles pendant lesquels d’autres ont nommé, décrit, classé et raconté les peuples colonisés, voici que la voix change de côté. Elle parle désormais depuis ceux que l’Histoire avait voulu faire taire. Et elle est debout.


Image d’en-tête générée par IA à partir du portrait d’Aimé Césaire diffusé par Wikipédia.



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Une réponse à « La langue d’Aimé Césaire »

  1. Merci ! Merci pour ce voyage dans la langue de Césaire !! Batouque !!!

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