Le français, une langue difficile ?

Le français, une langue difficile ? Allons donc ! Elle n’est pas composée de milliers d’idéogrammes comme le chinois, elle ne comporte pas de déclinaisons comme le latin ou l’allemand. Plus simple en apparence, la langue française comporte malgré tout une indéniable complexité, qui explique que sa maîtrise exige de longues années d’étude.

1. La prononciation et l’orthographe

L’une des principales difficultés est que le français est une langue qui ne se prononce pas toujours, tant s’en faut, comme elle s’écrit. Une langue comme l’italien, par exemple, ne comporte aucune lettre muette, et il suffit de connaître quelques règles simples, comme le fait que les caractères « sc » notent le son que nous écrivons « ch » de notre côté des Alpes, pour écrire l’italien sans trop de peine. De fait, il est plus difficile de se tromper sur la graphie d’un mot en italien qu’en français.

Prenons, par exemple, en français, le mot « oiseaux ». Eh bien, dans ce mot, aucune, je dis bien aucune, des lettres qui sont écrites ne se prononce de façon standard. Le « o » ne se prononce pas « o », et ainsi de suite. L’orthographe de ce mot n’a donc rien d’intuitif, alors même qu’il s’agit d’un mot extrêmement banal et courant. Mais bon, une fois qu’on sait que o+i=wa, que eau=o, que s se prononce z entre deux voyelles, et que la marque de pluriel x reste muette, on parvient quand même sans trop de peine à oiseaux=wazo.

Ceci dit, la prononciation de l’anglais est quand même, à mon avis, autrement plus compliquée, du moins plus imprévisible. Ainsi, pipe se prononce « païpe » (et pipeline, « païpelaïne »), mais recipe (recette) se dit récipi. Ne me demandez pas pourquoi. La prononciation de mots comme la prononciation de mots comme « thought », « through » ou « though » est tout aussi déroutante.

Sans parler de langues comme le chinois mandarin, où de très ténues variations de ton peuvent engendrer des mots radicalement différents les uns des autres. Contrairement au français, où l’intonation est le plus souvent une simple marque d’expressivité (on change de ton pour marquer une émotion), l’intonation en chinois est partie prenante de l’information littérale.

2. La morphologie et l’orthographe grammaticale

Ce qui complique les choses en français, c’est que beaucoup de marques grammaticales (pluriels des noms et des adjectifs, terminaisons verbales) ne se prononcent pas. Quand on récite à l’oral « je parle, tu parles, il parle, nous parlons, vous parlez, ils parlent », on n’entend que trois formes différentes. Les trois formes du singulier et la dernière personne du pluriel sont homophones, mais s’écrivent pourtant de façon différente. On est donc obligé d’apprendre ces formes, alors même qu’elles font partie du langage le plus courant. Une difficulté que ne connaissent pas, par exemple, les Italiens.

Tout ça, parce que nos ancêtres ne parlaient pas très bien latin. Le latin oral populaire, déjà, n’était plus la langue de Cicéron telle que l’apprennent les collégiens. De génération en génération, la langue s’est d’autant plus déformée que peu savaient l’écrire, donnant progressivement naissance aux différentes langues romanes. Et les syllabes finales – celles, donc, qui portaient des informations grammaticales essentielles – ont été très touchées par ces déformations.

Si nos élèves passent des années à apprendre, à mémoriser et à appliquer les règles d’accord les plus élémentaires, c’est parce que ces marques sont, pour la plupart, absentes du langage oral. Il est donc impossible de se contenter d’un simple bain linguistique pour retenir ces règles, et il faut en passer par une fréquentation assidue du monde de l’écrit. Les jeunes Italiens ou Espagnols ne rencontrent pas ce problème, avec des marques de pluriel clairement audibles, et des finales orales différentes à chaque personne. Si l’on conjugue, par exemple, le verbe parler au présent en italien, on obtient parlo, parli, parla, parliamo, parlate, parlano, c’est-à-dire six formes bien différentes entre elles, y compris à l’oral.

Il existe aussi des langues qui n’ont pas de conjugaison du tout. Il n’en reste que des vestiges en anglais contemporain, par exemple ce fameux s qu’il ne faut pas oublier à la troisième personne, mais celui-ci est toujours audible. Il me semble qu’en chinois, les verbes ne varient pas en personne comme c’est le cas dans les langues indo-européennes.

3. La syntaxe

En ce qui concerne cet autre dimension de toute langue qu’est la syntaxe, je ne crois pas, en ce point précis, que le français soit aisément identifiable comme plus simple ou plus complexe qu’une autre langue. La langue française n’a pas de système de cas qui permette d’identifier aisément la fonction d’un mot dans une phrase. Aussi l’ordre des mots est-il déterminant.

La place de l’adjectif avant ou après le nom auquel il se rapporte est une difficulté pour les étrangers, qui ne peuvent s’appuyer sur aucune règle infaillible, mais pour les jeunes français, c’est par immersion qu’ils placent instinctivement les adjectifs au bon endroit. Ils savent qu’on dit « une bonne glace » et non « une glace bonne », sans avoir eu à l’apprendre.

Aussi, je ne crois pas que le français se distingue particulièrement par la complexité de sa syntaxe, si ce n’est le fait qu’il existe un fossé très large entre le français standard et le français de la rue. On n’écrit pas comme on jacte, et cela peut être source de difficultés pour les élèves, qui doivent se former à des usages nouveaux à l’école.

4. La conjugaison

L’apprentissage de la conjugaison demande également du temps. La langue française possède de nombreux tiroirs verbaux, pour exprimer un grand nombre de nuances temporelles, modales et aspectuelles. En outre, il n’y a pas une seule conjugaison pour chaque temps verbal, mais bien plusieurs, puisqu’il y a trois groupes, dont le troisième est lui-même très hétérogène.

C’est pour cette raison que, si l’on recense toutes les conjugaisons du français, il faut un livre entier pour les recueillir. C’est ce qui est fait dans le Bescherelle, où chaque page présente un type de conjugaison différent. Il y a donc de très nombreuses façons de conjuguer un verbe. Et pour couronner le tout, les verbes les plus irréguliers (être, avoir, aller, faire, dire…) sont parmi les plus couramment employés.

Cependant, il y a malgré tout des régularités, des similitudes d’une conjugaison à l’autre, qui font qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre cinquante conjugaisons différentes.

La conjugaison anglaise, bien qu’elle ait des exceptions avec des verbes irréguliers, reste globalement plus simple et régulière que dans d’autres langues, comme le français. Les verbes ne changent pas beaucoup en fonction des personnes et des temps, et l’utilisation d’auxiliaires pour les formes interrogatives, négatives et les temps composés simplifie encore davantage la structure verbale.

Le niveau de difficulté de la conjugaison italienne est, à mon sens, assez proche de la conjugaison française, avec peut-être un peu moins d’irrégularités malgré tout. Les Italiens utilisent davantage le subjonctif que nous, ce qui aide les élèves puisqu’ils ont à l’oreille les formes qu’ils apprennent, mais cela fait malgré tout davantage de formes à retenir, là où elles sont chez nous quasiment désuètes.

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Nous autres, adultes, avons tendance à oublier les nombreuses années qu’il nous a fallu pour maîtriser notre langue maternelle, tout simplement parce que les processus impliqués sont désormais automatisés en nous, si bien que nous n’avons plus à réfléchir pour écrire correctement. Or, en tant que professeur chargé d’enseigner cette langue française, je me rends bien compte que notre langue est loin d’être si facile. Ce sont bien des années entières qui sont nécessaires, même sans entrer dans certaines subtilités.

La cause principale de ces difficultés, c’est le fait que l’oral n’est souvent d’aucune aide, dans la mesure où les marques de pluriel ou les terminaisons verbales comportent de nombreuses lettres muettes. Contrairement aux jeunes Italiens ou Espagnols, les élèves doivent apprendre ces terminaisons par cœur, sans pouvoir se fier à ce qu’ils entendent. Il y a un vrai fossé entre la langue orale et la langue écrite.

L’écart entre ce qui est écrit et ce qui est prononcé s’explique en grande partie par l’évolution historique de la langue française, où l’orthographe est restée relativement stable malgré les changements phonétiques. L’étude de la phonétique historique montre que ce sont hélas les syllabes finales, donc celles qui portent les marques grammaticales, qui ont été le plus affectées par les altérations historiques.

Comparé à des langues plus phonétiques comme l’espagnol, l’italien ou le turc, où la correspondance entre écriture et prononciation est plus directe, le français exige un apprentissage plus rigoureux des règles orthographiques et grammaticales. Cependant, cette difficulté est relative. D’autres langues, comme l’anglais ou le danois, présentent également des décalages importants entre l’orthographe et la prononciation, et des langues comme le chinois ou l’arabe introduisent des défis supplémentaires avec leurs systèmes d’écriture complexes. Ainsi, bien que le français pose certaines difficultés, il n’est pas nécessairement plus difficile à apprendre que d’autres langues, et les défis qu’il présente sont contrebalancés par des règles relativement cohérentes une fois maîtrisées.

(Image : Pixabay, libre de réutilisation)


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