Poésie et peinture : les « livres de dialogue »

L’art de l’illustration dans les livres ne date pas d’hier : que l’on songe aux manuscrits enluminés du Moyen Âge pour s’en convaincre. Mais il est une pratique assez particulière, qui confère à l’illustration un rôle bien particulier, en ce qu’elle relève du dialogue de deux artistes : la création à quatre mains d’un livre par un poète et un artiste plasticien.

Pas de simples illustrations

Parfois appelés « livres d’artistes », ces ouvrages méritent pleinement le nom de « livres de dialogue », comme les désigne Yves Peyré. Ce terme reflète parfaitement l’essence de ces créations, où l’interaction entre les deux artistes va bien au-delà d’une simple collaboration. Leur travail ne se limite pas à juxtaposer des éléments, mais à les faire dialoguer de manière profonde et significative.

En effet, le travail du plasticien ne se limite pas à une présence décorative qui viendrait embellir l’œuvre du poète. Au contraire, le peintre et le poète interviennent d’égal à égal, chacun apportant sa propre vision et son interprétation. Leur interaction peut se manifester de différentes manières : parfois, texte et image se superposent sur la même page, créant ainsi un espace partagé où chaque élément enrichit l’autre ; d’autres fois, ils occupent des pages séparées, mais restent en dialogue constant à travers le livre.

La dynamique de création peut également varier. Parfois, c’est le texte qui préexiste et qui inspire le peintre ; dans d’autres cas, c’est l’inverse. Cette flexibilité permet aux deux artistes de s’influencer mutuellement, chaque œuvre devenant le fruit d’une véritable symbiose artistique. Que le texte précède l’image ou que l’image suscite le texte, chaque « livre de dialogue » est une invitation à découvrir une nouvelle forme de création, où les frontières entre les arts s’estompent pour laisser place à une création commune, née du dialogue.

Quelques « couples » célèbres

L’un des ouvrages les plus aboutis sur cette question est Peinture et poésie d’Yves Peyré (aux éditions Gallimard). Il s’agit d’un ouvrage de grandes dimensions, où sont reproduites en couleurs de nombreux exemples de ce partage artistique, à travers la collection de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

La somme d’Yves Peyré permet de se rendre compte que, loin d’être une pratique marginale, de très grands créateurs, peintres et poètes, ont sacrifié à cette pratique du livre de dialogue. Jugez plutôt, à partir de ces quelques exemples glanés en feuilletant l’ouvrage :

  • Edgar Allan Poe, Stéphane Mallarmé et Édouard Manet ;
  • Paul Verlaine et Pierre Bonnard ;
  • Blaise Cendrars et Fernand Léger ;
  • Paul Eluard et Max Ernst ;
  • Tristan Tzara et Hans Arp ;
  • Jacques Dupin et Joan Mirò ;
  • Alain Jouffroy et René Magritte ;
  • Francis Ponge et Jean Fautrier ;
  • Claude Simon et Joan Mirò ;
  • René Char et Alberto Giacometti ;
  • André du Bouchet et Pierre Tal Coat ;
  • E. M. Cioran et Pierre Alechinsky…

Livres rares, livres-objets…

Cette liste est assez impressionnante, non tant par la quantité de noms, que par le nombre de grandes voix de la poésie et de la peinture qui y apparaissent. Parmi les artistes qui ont pratiqué le « livre de dialogue », il y a vraiment des géants de l’art. Cette pratique paraît donc très importante, et pourtant, on en parle extrêmement peu.

Cela n’est un paradoxe qu’en apparence. Les « livres de dialogue » sont souvent, sinon des ouvrages uniques, du moins des objets produits à quelques dizaines d’exemplaires seulement. Souvent, il s’agit de productions artisanales, si bien que chaque exemplaire diffère légèrement des autres. Ces livres-objets, où la forme du livre importe autant que son contenu, sont rares par définition. Ils intéressent les collectionneurs, les passionnés, mais le grand public n’y a que rarement accès.

Il y a, bien sûr, parfois, des expositions, des bibliothèques qui les mettent en vitrine, des musées qui les exposent, mais les « livres de dialogue » demeurent difficiles à se procurer, ce qui explique qu’on en parle peu, alors que de très nombreux poètes se sont adonnés à cette pratique enrichissante, où chacun est amené à réfléchir sur son propre art, et à changer un peu ses habitudes pour faire en fonction de l’autre.

L’objet-livre réinventé

On notera d’ailleurs que ces « livres » n’ont pas toujours la forme d’un livre au sens traditionnel. J’en ai déjà vu en forme d’éventail ou de rouleau, par exemple. Leur place est alors peut-être davantage dans une vitrine que sur le rayonnage d’une étagère.

Je me souviens ainsi de Marie-Claire Banquart déroulant un long rouleau, lui-même conservé dans une très belle boîte, lors d’une lecture en marge du colloque de Cerisy qui lui était consacré. Je me souviens également que Béatice Bonhomme, qui a beaucoup travaillé avec des plasticiens, a amené à l’Université de Nice, dans le cadre d’un séminaire de master « Poésie et peinture », un certain nombre de livres rares, dont certains en forme d’éventail, d’autres qui se déplient d’une toute autre façon qu’un livre traditionnel.

*

En conclusion, les « livres de dialogue » représentent une pratique artistique riche et méconnue, où la poésie et les arts visuels s’entrelacent pour créer des œuvres uniques et précieuses. Ces créations, bien que rares et souvent inaccessibles au grand public, témoignent de la profonde complicité entre poètes et plasticiens. Elles nous invitent à repenser notre conception du livre, qui n’est plus seulement un support de lecture mais un objet d’art à part entière. Pour ceux qui ont la chance de les découvrir, ces livres offrent une expérience singulière, un véritable dialogue entre les arts qui mérite d’être exploré et célébré. Ces livres nous montrent ce que peuvent l’échange, la collaboration, le partage et l’amitié.

Pour en savoir plus

PEYRE Yves; Peinture et poésie, Le dialogue par le livre, Gallimard. (Voir la couverture ci-contre.)
• GROSSI Gabriel, « La plume et le pinceau », Nu(e), n°48, p. 87-111. Article sur les rapports entre poésie et peinture chez Jean-Michel Maulpoix.


(Image d’en-tête : La bibliothèque de livres anciens du Trinity College à Dublin, Nic McPhee, Wikimedia Commons, libre de réutilisation)


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