Je viens de trouver sur le blog « Lire, dit-elle », cette intéressante citation d’Yves Bonnefoy qui fera l’objet de ma réflexion du jour : «Le lecteur de la poésie n’analyse pas, il fait le serment de l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense.» Un tel propos nous amène à nous demander ce qu’est réellement le fait de lire de la poésie.
Lire de la poésie n’est pas un acte anodin. On ne lit pas de la poésie comme on feuillette un magazine, c’est-à-dire machinalement, sans y penser, en survolant les mots. Le lecteur de poésie est fortement sollicité par sa lecture.

Beaucoup ne lisent pas du tout de poésie, par méconnaissance, peut-être, mais peut-être aussi par appréhension. La poésie demande peut-être une forme d’initiation, sans laquelle on resterait un peu intimidé. Or, il me semble que les poèmes ne sont pas des textes nécessairement plus ardus que d’autres. La difficulté se trouve peut-être, en définitive, moins sur le plan intellectuel que sur le plan personnel.
Je ne crois pas que les textes poétiques soient fatalement obscurs, difficiles à comprendre, farcis de mots rares, de tournures complexes. Il s’agit là, me semble-t-il, d’un préjugé. Les poètes contemporains privilégient souvent une écriture de la nudité et du dépouillement, qui fait que la complexité — laquelle est cependant bien réelle — ne se situe pas sur le plan de la compréhension de la lettre du texte.
Cependant, complexité il y a. Mais elle résiderait plutôt dans le fait que, pour réellement apprécier un poème, il faut être disponible à ce qu’il a à offrir. Il s’agit alors moins d’analyser ce que le poème veut dire, que de se montrer capable de ressentir l’émotion qu’il veut partager. Et cela, en définitive, n’est pas si simple.
Si l’on admet que les poètes cherchent à exprimer quelque chose qui relève de l’indicible, il apparaît que l’essentiel réside alors moins dans le contenu littéral que dans la capacité des mots à marquer le lecteur, à le toucher dans son être même.
Quand James Sacré nous parle d’escargots, il nous parle moins de gastéropodes que d’un certain univers familier, celui de l’enfance passée, tout en s’identifiant à la fragilité de ce petit animal et en s’émerveillant face à la beauté de sa coquille en spirale.
Quand Antoine Émaz nous parle de son jardin, c’est moins le jardin en lui-même qui importe que la sérénité d’un instant pourtant absolument banal en apparence, où le silence est propice à une forme de recueillement contemplatif.
Quand, dans Début et fin de la neige, Yves Bonnefoy nous parle de la neige, c’est moins du phénomène météorologique en lui-même qu’il nous entretient, que d’une sensation unique, celle de toucher le « vrai lieu », tout en ayant le sentiment d’un printemps rempli d’abeilles…
Aussi, peut-être, faudrait-il éviter de trop réfléchir face à un poème. Peut-être faudrait-il, dans un premier temps du moins, faire taire les commentaires incessants de notre pensée, trop prompte à s’égarer dans tous les sens, à élaborer des constructions intellectuelles qui font peut-être écran à la réalité même du poème.
Aussi Yves Bonnefoy affirme-t-il que « le lecteur de la poésie n’analyse pas ». Il faudrait avant tout se laisser pénétrer de ce que le poème a à nous dire, avant même de chercher à le décortiquer. Cependant, il me semble que l’analyse littéraire a des vertus qu’il ne faudrait pas balayer trop vite. Sans doute est-il un peu réducteur de refuser toute approche analytique.
En présentant l’auteur et le lecteur comme des « proches », Yves Bonnefoy rejoint Baudelaire qui s’exclamait, en tête des Fleurs du Mal, « mon semblable, mon frère ». C’est mettre en évidence le fait qu’un poème s’inscrit dans une situation de communication qu’on a peut-être trop tendance à oublier. On a parfois l’impression que les poèmes existent de toute époque, comme s’ils étaient éternels, imprimés sur le papier comme s’ils étaient gravés dans le marbre. Or, un poème est aussi une parole écrite par un poète, adressée à des lecteurs qu’il ne connaît pas. Ce ne sont pas des mots en l’air, mais un message adressé à des destinataires, fussent-ils théoriques.
En somme, faudrait-il faire taire en nous la machine intellectuelle, au profit d’une réceptivité et d’un accueil de cette parole qui s’inscrit dans une véritable situation de communication. « Demeurer dans l’intense », cela serait alors rester fidèle à cette échange. Rester avec le poète, comme si on le regardait dans les yeux, au lieu de se réfugier derrière des analyses.
En somme, si un poème est intense, c’est parce qu’il engage bien plus que nos seules facultés intellectuelles. Un poème n’est pas un traité de philosophie, ni même un roman. Il requiert de nous davantage que nos facultés de compréhension. Un poème nous touche dans notre être même, il résonne avec nos propres convictions.
Or, il me semble que l’analyse, si elle est correctement menée, peut précisément aider à ce que cette rencontre ait lieu. Certes, sans doute vaut-il mieux laisser, dans un premier temps, toute la place à la sensation pure, sans trop chercher à intellectualiser. Mais ensuite, analyser le poème peut aider à réellement écouter ce qu’il a à nous dire.
Analyser un poème, c’est aussi lui offrir une deuxième chance lorsque la première lecture n’est pas très convaincante. Peut-être n’étions-nous tout simplement pas suffisamment disponibles pour réellement savourer le poème. Peut-être étions nous trop préoccupés par autre chose. Passer par l’analyse permet de rencontrer des éléments qui étaient restés inaperçus au premier abord.
Analyser un poème, c’est aussi révéler comment il parvient à toucher un lecteur. L’analyse ne se substitue alors pas au ressenti personnel et individuel, elle vient au contraire l’étayer, l’expliquer, la démontrer.
Il peut sembler présomptueux de prétendre tout avoir compris d’un poème à la première lecture. Après la fulgurance initiale, l’analyse laisse place à un temps plus long, qui permet un approfondissement.
En somme, analyser n’est pas interdit. Ce n’est pas une pratique qu’il faudrait bannir au profit d’une seule approche immédiate. Le tout est de rester fidèle au poème. Bonnefoy parle précisément de serment.
Le lecteur, nous dit Bonnefoy, fait le serment de demeurer dans l’intense. Peut-être peut-on alors s’autoriser à utiliser des outils d’analyse, du moment que l’on reste fidèle à ce serment. Demeurer dans l’intense, ce serait alors rester dans une relation authentique avec le poème. Rester réellement avec le poème, sans lui substituer des problématiques qui n’en émanent pas, sans remplacer le poème, — qui est dans son essence même un objet singulier, un produit de l’altérité, — par nos propres fantasmes personnels.
Lire de la poésie, disais-je, n’est pas un acte anodin. C’est entrer dans un dialogue entre soi-même et l’autre. C’est accepter d’être transformé par des mots qui ne sont pas les nôtres. Lire de la poésie, c’est donc une école de tolérance, d’ouverture d’esprit, de développement de la sensibilité. Et il me semble que l’on ne peut guère persévérer dans cette voie sans se sentir, à un moment ou un autre, l’envie de soi-même écrire, à son tour, des poèmes…
Et pour vous, qu’est-ce que lire de la poésie ? N’hésitez pas à donner votre point de vue dans les commentaires !



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