Née en 1958 dans l’Eure-et-Loir, Béatrice Machet est une poète française intéressante à plus d’un titre : son attachement pour la danse classique, son intérêt pour les poètes amérindiens qu’elle a traduits, son lien fort avec la Nature… Jeudi prochain, elle sera l’invitée du Jeudi des mots, soirée poétique organisée par Marilyne Bertoncini au café culturel « Chez Pauline », à Nice. Elle a généreusement accepté de répondre à mes questions. Qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée.
- Comment êtes-vous venue à la littérature ? Est-ce un héritage familial ? Est-ce que l’école a joué un rôle ?
Je suis d’abord venue à la littérature par une soif d’apprendre à lire : je maîtrisais la lecture dès l’âge de quatre ans et demi et je me souviens très bien de cette sensation de victoire à prendre un livre et à le déchiffrer toute seule, plus besoin des adultes pour lire des histoires !
Par la lecture j’ai accédé à des mondes lointains et/ou imaginaires, puis la musique et les images de la poésie ont intensifié ce plaisir jusqu’à gribouiller de temps en temps quelques vers ou quelques pastiches de poèmes célèbres. Mais je suis vraiment venue à la littérature par la pratique de la danse. Quand j’ai arrêté la danse classique à l’âge de 16 ans, j’ai compris que dans mon cas, dans mon corps, écrire était encore une façon pour moi de danser, que ça m’était important voire nécessaire, que ne pas pratiquer une forme d’activité artistique pourrait me « tuer », j’en avais une conscience aigüe.
Ma famille proche me poussait à envisager de poursuivre des études scientifiques afin d’avoir un choix de « beaux métiers » à exercer. Mes familles paternelle et maternelle étaient constituées de gens plutôt ouverts et « de gauche », mais qui considéraient que seuls les fils ou filles de riches pouvaient devenir des artistes, les autres, issus des classes laborieuses, devaient avoir un « vrai métier ». Aussi je me suis trouvée en conflit avec mes parents quand j’ai émis le souhait de faire des études littéraires bien que détentrice d’un bac « C », la voie royale de l’époque ! J’ai donc, tout en suivant çà et là des cours en tant qu’auditrice libre à la fac de lettres, été inscrite en fac de médecine-pharmacie.
L’école n’a joué de rôle dans ma vocation d’écriture qu’à l’adolescence. Quand je suis arrivée au lycée, aussi bien en seconde qu’en première, mes professeurs de français, deux femmes très investies dans leur métier (que je remercie publiquement !), ont établi avec moi un dialogue et m’ont encouragée à explorer plus avant mes capacités et ma sensibilité, cette forme d’intensité qu’elles avaient décelée dans mes réponses, quand parfois je m’exprimais à l’oral en classe. Elles avaient conscience que la poésie était en quelque sorte « ma maison » ! Quant à ma professeur de philosophie, en terminale, bien que bonne élève dans toutes les matières, elle clamait que j’étais une littéraire égarée parmi les scientifiques ! (Ce qui me laissait caresser le projet de faire hypokhâgne-khâgne… faut-il regretter ?…)
- Comment s’est faite la bascule entre le fait d’écrire et se dire que l’on peut publier ?

(Image reproduite avec autorisation)
À l’université, j’ai côtoyé des étudiants engagés politiquement qui éditaient une petite revue et c’est comme ça que mon premier texte a été publié. Puis, par le biais des auteurs de science-fiction que je connaissais, j’ai appris l’existence de la revue Encres-Vives qui a publié quelques-uns de mes poèmes, j’avais 24 ans et tout à coup un doute m’a envahi : étais-je vraiment légitime en tant que « poète » ? Pourquoi chercher à publier ? Vanité ? Désir de reconnaissance ? Est-ce que dans cet élan je prétendais que mes écrits valaient mieux que ceux des autres ? Complexe de supériorité ? Cela m’a troublé quelques temps mais au fond de moi il y avait aussi, sincère et fort, un désir de partage.
Deux ans plus tard j’ai rencontré Jean-Hugues Malineau, venu faire escale à la maison que j’occupais avec un premier compagnon, journaliste et auteur. À table il s’est mis à parler de René Char, j’ai participé à la discussion, et là tout de go et sûr de lui, il m’a dit : « On ne peut pas parler de René Char comme tu le fais si on n’écrit pas soi-même, montre-moi tes cahiers ». Il a lu, m’a conseillé de continuer et d’aboutir cette ébauche de manuscrit. Ce que j’ai fait. Et les éditions Clapas ont accepté de le publier.
Enfin, lors d’une soirée lecture à la médiathèque de Mouans-Sartoux où j’étais invitée ainsi que 3 ou 4 autres auteurs, j’ai lu ce qui deviendrait plus tard le recueil intitulé « MUER ». Dans le public se trouvait Jean Princivalle, responsable des éditions L’Amourier, qui après la lecture s’est présenté et m’a demandé de lui envoyer ce manuscrit car ce que j’avais lu lui avait plu. Voilà comment les choses se sont enclenchées. J’étais en quelque sorte « lancée » !
- Le Printemps des Poètes indique que votre passion de l’écriture vient de la danse. Pouvez-vous expliciter ce lien ?

Premièrement : la danse est une écriture éphémère dans l’espace, l’écriture fixe la danse de la vie sur la page…. Les deux se complètent.
Deuxièmement : il y a dans l’acte de danser un rapport au souffle que l’on retrouve dans la pratique de l’écriture quand comme moi, on dit à voix haute ce qu’on couche sur le papier. Il y a aussi un même lâcher-prise quand danser ou écrire vous font « décoller » : vous vous oubliez et, soit le langage, soit la danse, soit encore les deux, s’emparent et se servent de vous, personne exercée à une « technique », pour exécuter leurs desseins !
Voici pour illustrer ces propos, quelques extraits du recueil MUER, dans la partie intitulée « Alléger » :
Avec ou sans peau
le chant de la lumière
se tient parfois cambré :
un œil en arrière d’où vient le monde ?
un œil au-devant où vais-je ?
L’équivalent : la danse.
Son énoncé articule ce que la bouche tait
et la matière peut-être prononce ce que ne savons pas répéter.
quand le corps se fait idéogramme
chorégraphie et calligraphie
procèdent du même souffle
génèrent le même écrit
Virer : même parfois
pour oublier
qu’on ne peut aller plus loin…
tourne et vrille en toi profond
ce mouvement de vie
qui interdit aux vases de se déposer
drague de vagabondages en dérives
emmêle les surfaces
éclaircis les eaux
jusqu’à la transparence
danse et mue
jusque sur les grèves
jusqu’aux creux des anses
danse
jusqu’à la flottaison
glisse toi dans l’envol
traverse la rumeur
ourle avec la vague le tissu de la liberté
drape ta fougue
et revêts un instant les parures invisibles du vent
[…]
Danse et mue
la chair
sourit s’offre
coalise ses poussières
et court tout son flot de tendresse
pour polir les galets
dans le lit du vocabulaire
pour lustrer les rigueurs
les raisons
les envies
[…]
danse l’éveil
substantiel ou immatériel
du fin fond du regard jusqu’aux confins de l’univers
sans filets
telle la danse du veilleur.
Sa mue frise le désert
de présences éternelles
Danse la rencontre des silences
et l’étincelle
l’émotion sans gouvernail dirige
la sérénité dans l’embrasure
danse et mue
entre deux rochers
à la merci du rasoir
Béatrice Machet, Muer
(extraits reproduits avec autorisation de l’auteur)
- Vous êtes entrée en littérature par la Science-Fiction. Que vous a apporté ce genre passionnant ? Qu’est-ce qui vous a ensuite orienté vers la poésie ?
Si je suis entrée en littérature par le biais de la science-fiction, c’est parce que mon premier compagnon était un des représentants de ce qu’on a appelé la science-fiction politique française. Très consciente des problèmes de l’environnement, elle se faisait l’écho de préoccupations relayées dans des journaux comme La Gueule Ouverte.
La science-fiction était pour moi une façon de militer, de faire entendre une réflexion, de proposer des solutions. D’imaginer ces solutions dans le cadre d’un modèle de société différent, loin de la consommation, de la domination, de l’exploitation et de la prédation… C’était une utopie en marche en quelque sorte. J’ai donc commis deux petites nouvelles. Un de mes auteurs de S.F. favoris est Philip K Dick.
Ce que cette période, très courte, de ma vie m’a apporté : la fréquentation de gens aux talents extraordinaires comme Enki Bilal, Arthur C. Clarke, John Brunner, Yves Frémion, Jean-Pierre Andrevon, Joëlle Wintrebert, Emmanuel Jouanne, Frank Margerin, F’murr… Mais en parallèle, j’écrivais déjà de la poésie et Joëlle Wintrebert a très bien compris que ma vraie place était dans le cercle des poètes plutôt qu’avec les auteurs de S.F, c’est elle qui m’a donné l’adresse de Michel Cosem, une de ses connaissances, responsable d’Encres Vives.
- Comment avez-vous connu les poètes amérindiens dont vous êtes spécialiste et traductrice ?

Ma première approche des cultures amérindiennes s’est faite par le biais de la télévision et des westerns. Quand j’avais 9-10 ans, j’allais les dimanche après-midi chez des voisins qui laissaient les enfants regarder la télé, chose interdite par mes parents. J’ai donc constaté combien mes camarades aimaient les westerns diffusés, alors qu’ils me donnaient la chair de poule. J’avais la conviction que ce genre de films était basé sur un mensonge, ça me révoltait.
J’ai donc cherché à comprendre pourquoi. Je me suis documentée, j’ai cherché la véritable histoire des Indiens d’Amérique, pas celle racontée par les colons mais celle qu’ils rapportent eux-mêmes : maladies, génocides, déportations, massacres, confinement sur des réserves, interdiction de pratiquer leurs cérémonies, etc.
Une fois jeune adulte, maîtrisant l’anglais, j’ai continué à m’informer en m’intéressant aux principes de leurs cultures, leurs philosophies. Je me suis initiée à quelques langues comme le Lakota, l’Apache, le Cherokee. Puis j’ai commencé à militer pour des organisations comme CSIA, ou NITASSINAN : je correspondais avec des détenus Indiens (plutôt prisonniers politiques, c’est-à-dire membres de l’American Indian Movement, que des droits communs ou des criminels), je préparais également des colis avec couvertures, habits, qui étaient expédiés sur les réserves où il fait moins quarante en hiver et où il n’y a pas de bois de chauffage.
Ce n’est qu’une fois intégrée dans le milieu de la poésie, une fois tissés des liens avec éditeurs et revues, que m’est venue l’idée de traduire les auteurs contemporains « Native Americans » afin de faire connaître leurs écrits et leurs cultures en France, sans véhiculer de stéréotypes. J’ai alors écrit à Joseph Bruchac, poète et éditeur, membre de la nation Abenaki, qui m’a fait confiance et qui m’a orientée vers d’autres auteurs avec qui j’ai travaillé sur les traductions. Cela n’a pas toujours été facile de convaincre les auteurs. Ils se méfient, vous testent, ne veulent pas être utilisés pour des fins carriéristes… Mais, humainement, cela m’a beaucoup apporté et continue de m’apporter énormément. Je me considère aujourd’hui comme imprégnée de leurs cultures, mais jamais je ne me dirais Indienne, je n’ai pas besoin d’usurper quelconque identité !
- Qu’est-ce qui vous a touché en eux ?
Ce qui m’a touché, c’est l’incroyable force de résistance et de résilience de ces peuples, ce qui implique une culture et des principes puissants sans quoi ils auraient déjà disparu. Et ces principes viennent d’une profonde compréhension du vivant, de la planète, du cosmos, ce qui exige le respect, la reconnaissance, l’ouverture. L’aventure humaine est comprise, est vécue comme part de l’aventure du vivant et du cosmos, sans qu’il y ait à revendiquer domination et place hiérarchique spéciale dans ce grand tout interdépendant.
Notre capacité de comprendre implique de nous que soyons responsables pour l’ensemble de la terre, l’humain a une place de gardien, son rôle n’est pas d’être prédateur ou dictateur ou envahisseur, au détriment d’autres peuples ou d’autres espèces… Cette compréhension fine à la fois pragmatique, pratique, symbolique et spirituelle de la vie, vient d’un rapport au territoire : « the land », là-où les Indiens naissent, sont élevés, vivent et meurent. Chaque pierre, arbre, montagne, etc., vous a vu naître, et raconte une histoire qui est reliée à une autre histoire : celle des ancêtres.
Il est capital de savoir d’où l’on vient, sans quoi on ne sait pas où l’on va. Et c’est le territoire, la relation forte et organique qu’on entretient avec lui qui fait l’humain, ce pendant des générations, selon des principes de vie collectifs. Un individu ne peut être épanoui qu’en prenant conscience que le collectif, ce plus grand que soi, est à mettre au centre de sa vie. Générosité, solidarité, sincérité, droiture, éthique, courage, altruisme, sont des valeurs reconnues dans ces cultures amérindiennes. Quand un (ou une) Indien(ne) prend la parole, il ou elle parle ses ancêtres et son territoire : littéralement, n’est pas cela la poésie ?
J’ajoute que dans les conseils, on ne prenait de décision qu’après avoir envisagé les conséquences jusqu’à la septième génération qui suivrait, voilà ce que nos politiques à courte vue et guidés par le désir de bénéfices et dividendes immédiats, feraient bien de faire aussi ! Ce sont là, résumés, les aspects qui me touchent le plus, en plus de la grande dignité dont les amérindiens bien souvent font preuve, que ce soit dans leurs gestes, paroles, maintien, relations humaines et non-humaines. Les récits mythologiques, réelles encyclopédies de ces peuples, sont d’une grande beauté, à la fois poétiques et réunissant tout ce qu’il faut savoir pour être pleinement membre de ces communautés.
- De quelle ethnie êtes-vous proche (car « amérindien » est un terme très large) ?
Les peuples dont je me sens la plus proche sont les Sioux (Lakota, Dakota, Nakota) parce que c’est la langue Lakota que j’ai commencé à apprendre (un peu !) et parce que parmi eux on a des figures comme Crazy Horse qui valent bien nos saints à qui est voué un culte ! Mais je me sens aussi très proche des peuples Apaches, parce qu’ils ont montré un sens de la résistance et de l’adaptation inégalé. Et que leur organisation sociale permet à la fois indépendance, épanouissement personnel, et cohésion forte de la communauté.
- Votre intérêt pour la science-fiction et pour la poésie amérindienne me conduisent à cette autre question : quel est votre rapport avec la Nature ? Quelle place a-t-elle dans votre imaginaire ?
Mon rapport à ce que l’on appelle communément nature, est un lien que je décrirai comme un lien d’appartenance. Arpenter l’espace autour de chez moi, connaître les sentiers et les recoins d’un périmètre autour de chez moi, y avoir des souvenirs, ramasser ici et là le bois mort, observer le cycle des saisons, méditer au bord de la rivière, dire bonjour au renard, à la buse, au sanglier, au putois, au blaireau qui je le sais pour les y avoir rencontrés plusieurs fois, partagent eux aussi ce territoire, guetter le premier chant des cigales, débusquer le lézard vert sous les cyprès, m’émerveiller de la floraison des violettes et des orchidées sauvages, me rouler dans l’herbe d’avril… mais aussi arracher et détourner le lierre, les ronces, la salsepareille qui « s’attaquent » aux peupliers, nettoyer le canal si besoin, ménager un espace où les prêles ne seront pas piétinées…
La nature est très concrète dans mon expérience, et si elle a valeur symbolique, c’est en tant qu’entité maternelle. Si je fais appel à mon imaginaire, c’est pour essayer de trouver un moyen de réciprocité envers elle. Je ne suis « animiste » que dans ce sens de petits gestes de soin, de reconnaissance, et d’interprétations « fantaisistes » qui me fait raconter des histoires quand je me promène avec ma petite fille par exemple ! C’est-à-dire que j’accorde aux éléments de cette « nature » un statut de sujet et non d’objet, ils ne sont pas à ma disposition, il y a comme un consentement mutuel à obtenir avant tout pour cohabiter harmonieusement, et pour que rien ne soit gaspillé, cruel ou violent gratuitement.
- Merci pour cet échange passionnant ! Pourriez-vous, en guise de conclusion, nous proposer quelques poèmes ?



- Je vous remercie, Béatrice Machet, d’avoir accepté de répondre à mes questions. Cet échange a été passionnant pour moi, et le « Jeudi des mots » qui arrive s’annonce prometteur. Merci pour tout !
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3 commentaires sur « Entretien avec Béatrice Machet »