Hommage à la poésie amérindienne

Béatrice Machet, poète, est aussi passeuse de poésie. Traductrice des poètes amérindiens, elle a, jeudi soir, à l’occasion du « Jeudi des mots », présenté cet univers, méconnu en France, avant de donner à entendre des extraits de ses propres poèmes. La soirée s’est terminée avec une scène ouverte.

Je vous ai présenté Béatrice Machet il y a quelques jours, à travers un entretien qu’elle a gentiment accepté de m’accorder. Elle était donc, ce jeudi soir, l’invitée de Marilyne Bertoncini et des « Jeudis des mots », qui ont lieu chaque mois au café littéraire « Chez Pauline », rue Bavastro, à Nice. L’entrée est gratuite, seules les consommations étant payantes. Outre les traditionnelles boissons, Pauline prépare aussi de délicieux croque-monsieur.

Un univers méconnu

Béatrice Machet

Tout le monde a déjà entendu parler des Indiens d’Amérique, mais très peu savent davantage à leur sujet que les stéréotypes véhiculés par l’industrie du divertissement. On visualise les coiffures de plumes, les tipis, les calumets de la paix, les totems… On a en mémoire des images de westerns. On imagine de vastes espaces naturels.

Tout ceci, bien sûr, n’est que stéréotype. Une telle méconnaissance s’explique sans doute par le centrage de notre civilisation sur elle-même, qui la conduit à mépriser tout ce qui n’est pas elle. Et, dans le cas particulier des Amérindiens, il y a aussi le fait que, pendant longtemps, l’Histoire moderne de l’Amérique n’a été racontée que par les Blancs, laissant dans l’ombre le discours des dominés.

Il est tout de même symptomatique que ces peuples sont nommés par nous et non par eux-mêmes. Que nous parlions d’Indiens à la suite de Christophe Colomb, ou de « Native Americans », employant un terme forgé à partir du prénom du navigateur Amerigo Vespucci, dans les deux cas c’est l’Occident qui nomme, qui définit, qui parle. Et, longtemps, l’Occident a parlé de peuples « primitifs », d’arts « premiers », voire, hélas, de « sauvages ».

Dès lors, qu’est-ce qu’être amérindien aux XXe et XXIe siècles, au-delà des clichés et des stéréotypes ? Découvrir la poésie amérindienne traduite par Béatrice Machet, et lue par différents amis des « Jeudis des mots », c’est donc donner voix à ces peuples malmenés par l’Occident.

Des similitudes de parcours

Les paysages de l’Arizona (Pexels)

Il y a des similitudes de parcours chez ces poètes contemporains, choisis par Béatrice Machet en respectant la parité homme-femme. Ils ont grandi soit dans une « réserve », soit en contact avec elle. Ils sont généralement issus d’un milieu très modeste, où l’accès à des études supérieures ne va pas de soi, si bien qu’ils représentent une exception plutôt que la règle.

Ils ont eu très nettement conscience d’être considérés comme membres d’une minorité, d’une culture particulière, peu reconnue par le reste de la société, en contradiction absolue avec le fait que leur peuple était présent en Amérique bien avant les autres composantes du « melting pot » américain.

Ces poètes cherchent à valoriser leur propre culture, sans repli sur celle-ci mais au contraire avec universalisme. Béatrice Machet a affirmé, à propos de l’un d’entre eux, qu’il ou elle cherchait à concilier le meilleur de la culture occidentale avec le meilleur de la culture amérindienne. Aucun repli sur soi donc, aucun traditionalisme excessif, mais au contraire une ouverture sur le monde, forts de ce que cette culture peut apporter, forts d’un regard différent sur le monde. Avec une certaine fierté dans le fait de porter les couleurs des nations amérindiennes, trop longtemps bafouées par l’Histoire.

Marilyne Bertoncini et son bâton de pluie

Béatrice Machet en est convaincue, ces peuples ont beaucoup à nous apprendre. Ils possèdent un respect de la Nature dont il devient urgent que nous nous inspirions. Ils peuvent nous apprendre à ne pas laisser trace de notre passage, aux antipodes de notre façon de vouloir marquer le sol de notre empreinte, et de le transformer sans cesse.

Une poète performeuse

Cela se ressent dans les propres poèmes de Béatrice Machet. Elle a notamment lu un beau texte racontant des promenades au bord du lac Michigan, en hiver, en reprenant une structure traditionnelle amérindienne, incluant notamment des phrases rituelles.

Béatrice Machet est performeuse autant que poète. Formée aux arts du son, elle est venue avec un ordinateur et des enceintes, grâce auxquels sa voix se mêle à d’autres, ainsi qu’à des bruitages, en une savante polyphonie qui donne écho au texte et le souligne. Ses poèmes, en langue française, invitent volontiers l’anglais, mais aussi le lakota, la langue des Sioux. Elle écrit parfois aussi directement en anglais.

Béatrice Machet
Béatrice Machet

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Béatrice Machet

Je voudrais donc conclure en remerciant Béatrice Machet pour ces instants très intenses, et en remerciant aussi Marilyne Bertoncini de l’avoir invitée. Ce soir, grâce à elles, je me suis ouvert à un monde que j’ignorais largement. Ce soir, j’ai réfléchi et j’ai rêvé. J’ai été transporté dans les grandes plaines du Midwest, j’ai côtoyé l’aigle et le bison, mais j’ai aussi songé à la dure condition des peuples amérindiens dans les réserves américaines. J’ai appris, avec stupeur et effarement, les injustices et les violences qui continuent de frapper ces peuples, et le fait que, aujourd’hui encore, en pratique, la justice n’est pas toujours la même pour tous.

J’ai tenu à écrire cet article à chaud, avec un souvenir encore frais de cette belle soirée de poésie. Bien évidemment, je n’ai pu retenir les noms et les caractéristiques individuelles des nombreux poètes qui ont été présentés. Je n’ai pu non plus insérer de citations de ces poèmes, et de ceux de Béatrice Machet elle-même. Mais cela va venir. J’ai voulu distinguer, en deux articles différents, le compte-rendu de la soirée, que vous venez de lire, et une présentation plus détaillée des poètes amérindiens, avec l’aide de Béatrice Machet qui a gentiment accepté de m’y aider. Je terminerai en indiquant que j’ai également acquis certains ouvrages de Béatrice Machet, qui s’ajoutent à ma pile à lire et aux ouvrages dont je rendrai compte prochainement.

Je vous invite, si vous ne l’avez pas encore fait, à lire l’interview que Béatrice Machet m’a accordée il y a quelques jours. Vous trouverez également sur ce blog des comptes-rendus d’autres soirées des « Jeudis des mots », ainsi que des articles consacrés à la poésie de Marilyne Bertoncini.


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6 commentaires sur « Hommage à la poésie amérindienne »

  1. Bravo à vous tous, oui! De la belle littérature …à découvrir encore…
    Il y a longtemps que nous sommes quelques uns à parler des conditions de vie des Amérindiens (Canada, Amérique du Nord et Amazonie!, en les rencontrant et écrivant des livres avec récits et poésie… Pour exemple, dans mon livre « Femmes Voix de liberté, il y a la légende  » La fille du grand serpent et de la pluie », légende amérindienne cosmogonique d’Amazonie que j’ai revisitée et racontée en france, portugal, maroc (2016, L’Harmattan). J’avais rencontré les Amérindiens Montagnais en 1996 au Québec, me parlant de leurs premières luttes pour l’éducation et leurs propres écoles en particulier.
    Mes étudiants espagnols et d’Amérique du Sud de l’Insa de Rennes (Ecole d’ingénieurs) en ont donné une suite (avec des élèves en études du Portugais), sur le site de  » A la Littérature », transmis à la BNF, comme tous nos écrits écrits et acceptés par ce site de Pierre Campion (pierre.campion2.free.fr/serandour) (2009-2012) .
    De plus, j’ai beaucoup conté dès août 1999, la légende Zuni « le petit garçon qui inventa « la Libellule, l’insecte à quatre ailes » de Tony Hillerman ( analysé sur pierre.campion2.free.fr/serandour_libellule.htm). « Les bâtons de pluie » y ont été confectionnés par les enfants de mon atelier d’écriture et peinture à Quimper. (André Gide lui-même a raconté comment il a pu assister à des représentations de ces nuits de rite Zûni).
    Mon dernier Recueil « Le chant de l’Oiseau. secrets d’enfance », Poésie s à l’Harmattan, 2022), raconte aussi ces légendes (par des extraits poétiques).
    Merci de votre lecture, Gabriel Grossi. Merci pour vos chroniques .

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  2. Le mot « amérindien » n’est plus utilisé par ceux et celles qu’il désignait. Les Premières Nations privilégient depuis longtemps le mot « autochtone » (« native », en anglais). Le choix d’une dénomination est aussi une forme de respect. Il existe des centaines de langues et de cultures autochtones en Amérique du Nord. Un ensemble plus diversifié que celui des pays européens. (Doit-on rappeler que l’anglais que traduit madame Machet n’est pas une langue autochtone ?) Le lakota n’est qu’une langue parmi d’autres qui ne lui sont pas apparentées. Je crois donc qu’il est un peu présomptueux de parler de « poésie amérindienne ». De l’autre côté des fantasmes français de grands espaces, d’aigles et de bisons, il y a des autrices et des auteurs autochtones qui ont été publiés et qui mériteraient d’être lus davantage, dans leurs propres langues ou en traduction anglaise ou française.

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    1. Le terme adéquat est « Native Americans », mais on ne peut pas dire en français « américains natifs », ce serait un calque qui n’est pas du bon français. Le terme « autochtone » n’est pas spécifique aux populations qui vivaient en Amérique du Nord, et il est parfois employé de façon très péjorative. Béatrice Machet emploie elle-même le terme « amérindien », qui a l’inconvénient d’en rester à l’erreur de Christophe Colomb, mais qui a l’avantage d’être compris en Europe. J’ajouterai que Béatrice Machet a traduit ces poèmes avec l’autorisation de leurs auteurs, et qu’elle connaît personnellement certains d’entre eux.

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