On me propose aujourd’hui de répondre à cette question qui fera donc la matière de la réflexion du jour : qu’est-ce qui vous ennuie ?
Qu’est-ce qui vous ennuie ?
Je ne crois pas avoir jamais connu ce sentiment de manquer d’occupation face à un temps qui ne passe pas. Je ne crois pas m’être déjà véritablement ennuyé. J’ai plutôt tendance à être peiné par le sentiment, en quelque sorte contraire, de n’avoir pas le temps de mettre en œuvre mes nombreux projets.
Pour prendre un exemple concret qui a directement trait à la vie de ce blog, je dois avoir une centaine d’articles à l’état de brouillon, qui sont autant d’idées en l’air à creuser, d’esquisses de poèmes à développer, de projets à concrétiser…
Je n’ai jamais considéré comme ennuyeux un trajet en voiture ou en transports en commun. Lorsque j’étais étudiant, je passais deux heures par jour dans le bus. Quand je n’avais pas envie de mettre à profit ce temps par des révisions, j’aimais à contempler le paysage ou à observer les autres passagers, qui étaient souvent toujours un peu les mêmes.
Je constate que bien des gens se sentent mal lorsqu’ils n’ont pas grand-chose à faire. Attendre semble aujourd’hui quelque chose d’insupportable. Sans doute, le progrès aidant, nous attendons de moins en moins, et moins nous attendons, moins nous sommes capables de supporter l’attente.
On nous explique aujourd’hui que nos élèves turbulents s’ennuient : ne savent-ils pas regarder par la fenêtre ? Sont-ils la première génération à être insensible aux formes mouvantes que dessinent dans le ciel les essaims d’étourneaux ?
On notera cependant que ce n’est qu’assez récemment que le terme d’ennui désigne l’inconfort de n’avoir rien à faire et de trouver le temps long. Ce substantif avait, jadis, un sens beaucoup plus fort. Un ennui, c’était un problème, un tourment. Le sens des mots a tendance à s’affaiblir avec le temps : il en va de même pour « gêne », qui a désigné une véritable torture et non un simple inconfort.
Au sens fort, « ennui » devient donc synonyme de souci, de tourment. Et le fait est que notre quotidien est généralement parsemé de désagréments plus ou moins préoccupants. Il importe d’en relativiser le poids, d’éviter de les ressasser constamment, et de centrer plutôt notre attention sur ce qui va bien, sur ce qui est beau, sur ce qui nous place dans une dynamique positive.
Aussi, pour éviter l’ennui au sens fort, on peut s’intéresser à l’ennui au sens courant. Ménager des plages d’ennui dans son emploi du temps, des moments où il ne s’agit plus d’agir mais de laisser être les choses, des temps contemplatifs où il ne s’agit pas même de se divertir, mais de s’autoriser à ne rien faire. Ce n’est d’ailleurs pas si facile. Ces temps d’ennui sont particulièrement salutaires, lorsqu’ils ne sont pas vécus comme une frustration, mais comme des occasions d’observer, d’écouter, de se mettre un peu en retrait du monde pour en devenir, pendant un instant, un observateur.
On ne peut, de toute manière, pas véritablement écrire de poésie, ni sans doute de littérature en général, si l’on n’est pas, ne serait-ce qu’un peu, capable de s’ennuyer. Certains y voient de la paresse quand il s’agit en réalité de tout autre chose : d’une disponibilité aux choses et aux êtres, d’une réelle attention portée à ce qui est, d’une relation ouverte avec le monde, seuls gages d’authenticité. Le poète y trouve en même temps l’inspiration et la sérénité.
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