« Le pain le soir » d’Emmanuel Godo

J’ai rencontré le poète Emmanuel Godo l’été dernier, à Aiglun, où Patrick Quillier, lui-même poète et professeur émérite de littérature, l’avait invité. Aujourd’hui, je vous présente l’un de ses poèmes.

Emmanuel Godo avait présenté de larges extraits de ses deux premiers recueils, intitulés Je n’ai jamais voyagé et Puisque la vie est rouge, et d’un recueil qui restait à paraître, intitulé Les Égarées de Noël. Or je viens d’apprendre via les réseaux sociaux que ce dernier livre est en librairie depuis le 9 mars. Je me suis dit que c’était le bon moment pour publier un article sur la poésie d’Emmanuel Godo. N’ayant pas le temps de me consacrer à une étude générale des deux recueils que j’ai en ma possession, j’ai décidé de me concentrer sur un seul poème, à savoir « Le pain le soir », publié vers la fin de Je n’ai jamais voyagé.

Voici, sans plus attendre, le texte de ce poème:

Ce poème est émouvant en ce qu’il consiste en un retour rétrospectif sur l’entreprise poétique d’Emmanuel Godo. Mais il apparaît bien vite impossible de séparer le jugement sur l’oeuvre et le jugement sur la vie. De fait, le mot « vie » apparaît sans cesse. Le poème propose donc une sorte de bilan, un jugement rétrospectif, un examen de conscience, marqué par l’emploi constant du futur antérieur. La phrase « J’aurai passé ma vie » devient un leitmotiv qui scande l’ensemble du poème, et qui marque la position surplombante du « moi d’aujourd’hui » qui juge, avec lucidité critique, le « moi du passé ».

Or, c’est avec une certaine sévérité qu’Emmanuel Godo considère sa propre expérience d’homme et de poète. Les termes qui renvoient à un constat d’échec sont nombreux. « Tourner autour », « à côté », « pas vraiment là » : Emmanuel Godo donne l’impression d’avoir manqué son but, de s’en être approché sans l’atteindre. L’anaphore de l’adjectif « incapable » renforce encore cette impression. Le poète se confie de façon touchante sur ses peurs (le mot apparaît deux fois), son manque de confiance, son ignorance ( « à ne pas savoir ce que cela veut dire »). Cette humilité est suffisamment rare en poésie pour être soulignée. Emmanuel Godo évoque un empêchement d’écrire, de s’exprimer (« incapable de vous les dire »), mais aussi une sensation d’être passé à côté de sa vie, comme s’il n’avait pas été « vraiment là », comme s’il avait peut-être trop réfléchi sa vie pour être véritablement disponible à la vie qui se déroulait sous ses yeux. La référence à « l’ombre projetée sur les murs de la caverne », allusion au célèbre mythe de Platon, place le poète du côté de l’illusion.

Ce jugement critique particulièrement sévère ne doit pourtant pas être lu comme le constat d’un échec. L’anaphore du mot « sauf » souligne la revendication d’une esthétique de la simplicité, faite de petits bonheurs humbles. La référence à la cuisine, possible allusion à l’esthétique d’un Guy Goffette, inscrit l’univers du quotidien. Réussir, en tant qu’homme ou en tant que poète, ne passe pas nécessairement par des triomphes grandioses. Il y a aussi les petites victoires du quotidien, qui ne sont pas moins importantes que les grandes. Cet ancrage dans le quotidien, dans la simplicité, relie Emmanuel Godo à des poètes tels que Guy Goffette ou encore James Sacré. Plus largement, on peut y voir aussi une tendance de la spiritualité à ne plus négliger l’ici-bas, l’incarnation : on se reportera sur ce point aux travaux universitaires d’Aude Préta-de Beaufort, qui a précisément étudié « la poésie comme exercice spirituel et comme incarnation ». Le poème d’Emmanuel Godo rappelle que des « éclats de rire », des « petits mots griffonnés », ont finalement une bien plus grande valeur que ce que l’on suppose ordinairement.

En effet, ils procurent « le courage de vivre » et « le bonjour des humbles », incarnant ainsi une éthique, une politesse, une force, trouvées dans l’ordinaire, le quotidien, la simplicité. On comprend ainsi que le titre du poème évoque le « pain », aliment humble par excellence, qui fait inévitablement penser à la Cène. Emmanuel Godo revendique également les « éclats de rire », manifestations de vie et de spontanéité, images d’une relation saine et authentique avec autrui. Il valorise « la joie du regard et des paroles sonores », magnifique expression qui fait de la poésie, bien plus qu’une suite de jolis mots, la manifestation « sonore » de rapports humains authentiques, qui passent par le « regard » et expriment une « joie » qui a quelque chose de spirituel. Le poète évoque la présence en lui d’une « lumière », laquelle se lit également comme une image de spiritualité. « Bivouaquer dans les abords de l’espérance », ce n’est pas se tenir si loin de la foi. Certes, ce ne sont que des « abords », mais si le but n’est pas atteint, le poète s’en est malgré tout bien rapproché.

Emmanuel Godo, dans ce poème, dresse ainsi un bilan critique non seulement de son expérience poétique mais aussi de sa vie. Ce bilan montre une conscience lucide de n’être pas arrivé au but qu’il s’était assigné, mais c’est pour mieux revendiquer une posture authentique, soucieuse de bien vivre au quotidien, avec simplicité et humilité. Par l’expression de « pauvre amour », Emmanuel Godo définit un idéal, tout imprégné de christianisme, où la vraie richesse se trouve dans la pauvreté, où l’essentiel est cet Amour divin auquel il faut être fidèle jusque dans les actes les plus banals de notre quotidien.

Mais cet idéal de simplicité n’est pas sans force, et on s’en rend compte à la forte présence du feu dans ce poème, et ce, au tout début du poème mais aussi à la toute fin. Relisons les premiers vers du poème :

"J'aurai passé ma vie à tourner autour de ma poésie
À la laisser gronder en moi comme un feu qui apaise"

Certes, le passage peut se lire comme l’aveu d’un relatif échec, au sens où « tourner autour » implique de s’être approché du but sans l’avoir atteint. Mais il revendique surtout une image très forte de la poésie, qui loin d’être une activité anodine, possède un feu invisible et souterrain, à l’image d’un volcan. On pense à la façon qu’avaient les Anciens de présenter la poésie comme un « furor divinus », une fureur divine. Elle est quelque chose qui « gronde », qui bouillonne à l’intérieur. L’oxymore « un feu qui apaise » est magnifique. Cette force intérieure « gronde » et l’apaise » à la fois. Ce feu reste souterrain, il n’explose pas de façon violente, mais il alimente le moteur de la vie. Emmanuel Godo emploie, un peu plus bas, le verbe « couver », comme on dit d’une « braise » qui semble endormie mais qui peut à tout moment se raviver en un foyer puissant. J’aurais volontiers parlé de « force tranquille », si cette expression n’avait pas été galvaudée en servant de slogan politique. Le poète reste ainsi un ardent défenseur de la « braise des mots ».

Et cette évocation du feu se retrouve à la fin du poème, soulignée par les répétitions, dans une expression qui retrouve les premiers mots du poème, témoignant d’une volonté de « bouclage » :

"J'aurai passé ma vie à vivre
À laisser ma poésie grandir en moi comme un feu qui rend les derniers feux
J'aurai passé ma vie à me simplifier pour n'être plus qu'un pauvre amour se réchauffant au feu des derniers feux"

La redondance de l’expression « passer [sa] vie à vivre » recèle une belle leçon de sagesse. Contrairement à ce que le poète a suggéré en d’autres points du poème, il n’est pas du tout resté « à côté » de la vie, puisqu’il n’aura poursuivi d’autre but que de « vivre ». Avoir passé sa vie à vivre, c’est s’être montré réellement vivant, c’est affirmer peut être aussi l’inutilité de la poursuite de buts chimériques quand le véritable enjeu est l’ici et maintenant de la vie. Le christianisme oppose traditionnellement l’ici-bas et l’au-delà, avec une tendance à mépriser le premier au profit du second : peu importent les souffrances et les difficultés vécues ici-bas puisque nous jouirons après notre mort d’une félicité éternelle au paradis. Emmanuel Godo prend en quelque sorte le contre-pied de cette posture en réhabilitant notre vie immanente. Il faut passer sa vie à vivre, et non pas à attendre la mort.

« Laisser ma poésie grandir en moi » : laisser faire, laisser être, sans nécessairement agir. Assister à cette expansion intérieure de la poésie, comme le mûrissement d’un fruit. « Comme un feu qui rend les derniers feux » : la comparaison fait de la poésie une réalité d’autant plus ardente à l’approche de la fin, de la mort.

En fin de poème, Emmanuel Godo exprime de façon condensée son idéal, fait de simplicité et de dépouillement, pour qu’il ne reste plus que l’Amour, un « pauvre amour » qui s’est détaché de tout ce qui est accessoire et superflu, pour qu’il ne reste que cet amour humble mais ardent, un amour pauvre en apparence mais riche en réalité de ce « feu des derniers feux », étincelle divine où se réchauffe l’âme et où puise la poésie.

J’espère que vous avez apprécié ce poème et la lecture que j’en ai faite. Je rappelle que les poèmes d’Emmanuel Godo sont publiés chez Gallimard, dans la collection « nrf » qu’on appelle parfois familièrement la « collection blanche », avec la parution toute récente d’un recueil intitulé Les Égarées de Noël, dont je vous parlerai sans doute prochainement. En attendant, je vous invite à découvrir les autres articles que j’ai consacrés à Emmanuel Godo :

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2 commentaires sur « « Le pain le soir » d’Emmanuel Godo »

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