Sabine Venaruzzo : une poésie au cœur de l’humain

L’humain, tel est bien le moteur de la poésie de Sabine Venaruzzo, cela qui la pousse à écrire et à consacrer sa vie à l’art. Elle est une vraie poète au sens de Rilke : écrire relève pour elle de la nécessité, voire de l’urgence. Écrire est d’emblée un acte tendu vers l’autre, un élan en direction de cette fraternité qui, bien que revendiquée officiellement par tous les frontons de mairies, fait encore trop souvent défaut à nos sociétés contemporaines. On s’en rend compte dans son recueil Et maintenant, j’attends, récemment réédité dans une édition bilingue franco-arabe.

Les vers de Sabine Venaruzzo vous porteront à la rencontre de Khojali, jeune Soudanais qui a subi l’épreuve de la migration, de Zachée, jeune Camerounais mort noyé en Haute-Saône, et de tant d’autres humains cabossés par la vie, maltraités par nos sociétés contemporaines, ballotés par l’indifférence et la violence. La poésie de Sabine Venaruzzo naît d’abord d’une indignation, d’une colère contre la perpétuation d’injustices qui ne devraient plus exister au vingt-et-unième siècle. Mais ce « non » est en même temps un « oui », un oui à la vie, à l’espoir, à l’amour, ode à une fraternité vraie qu’elle appelle de ses voeux et qu’elle pratique déjà, dans ses poèmes comme dans sa vie.

Le poème liminaire du recueil donne son titre à l’ensemble. Cette phrase, « Et maintenant, j’attends », est aussi le leitmotiv qui scande tout le poème. On imagine ces paroles dans la bouche de Khojali, en attente à Vintimille de connaître la suite de son destin après une dure et difficile migration. Mais ces paroles peuvent aussi être considérées comme endossées par la poétesse elle-même, interpellant l’humanité face à laquelle elle attend une réponse. Le poème lui-même utilise la première personne du singulier pour décrire cette expérience terrible de l’exil et de la migration.

"Je suis né dans un rouge paysage
Parfumé d'entrailles et de poussières
Où les balles se fondent dans les corps
Oui les enfants jouent aux billes de plomb

Et maintenant, j'attends"

Dès le premier quatrain, on est happé par ce récit en décasyllabes, mètre épique par excellence, où Sabine Venaruzzo nous plonge sans détours dans la violence de la guerre. À l’horreur de la guerre succède celle d’une traversée souvent mortelle :

"J'ai caché mon corps dans la blanche écume
Retenu des mains et des pieds sans tête
Mais ne pouvais secourir l'autre moi
La mort fauchait sans faille les plus faibles

Et maintenant, j'attends"

L’allitération en [f] fait entendre le couperet de la faux. Nous voici plongés au coeur de la détresse de ces humains qui ne parviennent pas à sauver leurs semblables, leurs frères, de l’assaut des vagues. Après la guerre, après la mer, la destination demeure inaccessible:

"Alors j'attends

Comme un Noir cramé
Dans un corps container
Au bord d'un pays
Qu'on appelle liberté"

Le poème se termine par ces vers qui donnent tout son sens à l’attente scandée dans le refrain. La liberté est désormais toute proche, presque tangible, juste là, mais le personnage reste « au bord » de ce pays sans pouvais y entrer.

En ouvrant son recueil par ce poème, en donnant au livre le titre de ce poème, Sabine Venaruzzo fait de ce recueil un cri de colère, une marque d’indignation, face à l’injustice d’une situation à laquelle nous avons notre part. La poète prend la parole pour la donner à ceux qui ne l’ont pas, ou trop peu, aux victimes d’un monde qui perpétue des injustices qui ne devraient plus exister au XXIe siècle.

"Il a intérêt à courir vite le temps
Depuis le temps que j'attends
J'ai les jambes gazelles
La map monde sous le pied
Je fuite à travers terres et mers
J'avance sur le jour et sur la nuit
N'importe quel jour et n'importe quelle nuit"

La fulgurance des images souligne la rapidité de cette fuite à corps perdu. Cette « course contre la montre » est animée par l’énergie du désespoir, avec l’impression qu’il ne se trouve nulle part de lieu accueillant, où rester. Courir coûte que coûte, pour rester en vie, comme si tout arrêt signifiait la mort.

Il y a pourtant des instants sereins dans ce recueil. « L’amour s’est assis sur un banc / Où le nuage se confond avec la lumière. » Simplicité d’un instant offert à la tendresse et à l’amour, baigné dans le « bleu du ciel ». Mais cette parenthèse n’est que de courte durée:

"L'amour s'est assis sur un banc
Tandis qu'un moteur tourne à vide
Et qu'une bombe éclate dans la ville"

Parcourir les poèmes de Sabine Venaruzzo, c’est être pris aux tripes par cette urgence. C’est se sentir intensément humain, violemment humain. Rendant hommage à Éluard, la poète écrit:

"J'écris je crie je gueule
Tant que je suis en vie
Dans le cri étouffé
De ton nom
Liberté"

Car Sabine Venaruzzo y croit encore. À la vie, à l’amour, à l’humain. Son recueil se termine par une invitation fraternelle: « Poétons ensemble ». Le néologisme ôte à la poésie ce qu’elle pourrait avoir de trop guindé. Il ne s’agit pas de poétiser mais de poéter. « Écrivons ensemble le poème universel qui rassemble nos parts d’humanité. » Ce passage à la première personne du pluriel est essentiel. Le poète n’est pas seul, isolé comme dans une tour d’ivoire, il est au contraire la voix du collectif. Le lecteur, le spectateur, sont inclus dans ce « projet poétique fondamental », au coeur de l’humain. C’est une main tendue, c’est une ronde, c’est un message d’amour et de fraternité.

Il y aurait encore beaucoup à dire, beaucoup à citer et à commenter, mais je préfère en rester là et vous inviter à découvrir ce livre par vous-même. Je vous laisse découvrir les belles illustrations de Salpy Baghdassarian qui terminent l’ouvrage, ainsi que les traductions en arabe que je suis bien incapable de commenter, mais qui ouvrent l’horizon de ce livre plein d’humanité, en le rendant accessible au delà de nos frontières.

"Sur le chemin rouge des frères abattus
Des corps renaissent dans une herbe folle
Des silhouettes s'enlacent
Et s'entassent
Et s'aiment
Dans l'infinie racine du temps"

Image d’en-tête : Pixabay


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3 commentaires sur « Sabine Venaruzzo : une poésie au cœur de l’humain »

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