Né à Bucarest en 1913, Ghérasim Luca, Juif roumain, a grandi dans une Roumanie fasciste. Il choisit de s’exprimer en français, dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, pour dire ce qui ne va pas de soi. Il choisit de souligner cette difficulté à dire en travaillant sur le bégaiement. Refusant la dictature du sens et le corset de la syntaxe, il décompose les mots en syllabes pour déplacer le sens. Ses poèmes, il faut les entendre plus que les lire. Je vous propose donc d’écouter Ghérasim Luca.
Voilà, en effet, un poème singulier, qui se lit comme une succession de bégaiements. Il y a une intention ludique, un plaisir à jouer sur les mots, les syllabes, les phonèmes, une jouissance dans ce travail d’articulation. Car c’est un exercice difficile, un vrai travail de comédien, que d’interpréter le bégaiement. La performance scénique est impressionnante et c’est pour cela qu’il faut regarder le poème plutôt que le lire. Si vous souhaitez avoir accès au texte, sachez qu’il est reproduit sous la vidéo lors qu’on la consulte directement depuis Youtube.
Ce travail fait de la langue non seulement un médium, un moyen d’expression, mais aussi l’objet même du poème. Ordinairement, nous utilisons la langue française, mais nous ne prêtons pas attention à elle. Elle est un moyen, que nous utilisons sans y prêter attention. Ghérasim Luca replace les mots sur le devant de la scène. Ces successions de syllabes nous font entendre la forme, la matière verbale et sonore, et pas uniquement le sens.
Mais, comme dirait Rimbaud, « ça ne veut pas rien dire ». Il y a une vraie progression dans le poème, du « pas » initial qui se décline vite en « papa », jusqu’au « je t’aime » final. Et l’on sent surtout que le propos est de l’ordre de l’urgence, de la gravité, au-delà du jeu sur les mots et les sons. On assiste ici à la difficile éclosion d’une parole douloureuse. Les propos tenus ne sont pas anodins.
« Je t’aime » est sans doute la phrase la plus importante qui soit, l’une des seules phrases qui mérite réellement d’être prononcée, et pourtant c’est aussi, trop souvent, une phrase galvaudée, récupérée par la publicité et le cinéma. C’est précisément le rôle de la poésie que de rendre leur poids aux mots. De leur restituer leur force, trop souvent diluée par le langage quotidien. Et Ghérasim Luca, par son travail sur le bégaiement, redonne à cette phrase son authenticité, sa force.
Le résultat n’est pas fait pour être agréable à écouter. Choisir le bégaiement, c’est représenter la parole comme difficile, douloureuse, ce qui rend le « je t’aime » final encore plus puissant. Les mots sont comme arrachés au silence, à la souffrance. Il y a quelque chose de l’ordre de la lutte dans la performance, une lutte solitaire avec soi-même, une lutte pour parler de sujets que l’on pressent difficiles (le père, la passion, l’amour).
Je connaissais déjà un peu le travail de Ghérasim Luca, mais je remercie la poétesse Marina Skalova d’avoir attiré mon attention sur ce poème, à l’occasion d’un atelier d’écriture qui s’est déroulé à Breil-sur- Roya pendant le Festival Poët Poët 2023. J’espère que ce poème atypique vous aura interpellé. Ce n’est pas un poème qui est fait pour être « beau », aussi pressens-je qu’il déroutera certains d’entre vous. Moi, je le trouve intrigant, curieux, dérangeant et poignant.
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