Vivante. C’est l’adjectif par lequel je qualifierais la poésie réunionnaise, au sortir de la conférence que Carpanin Marimoutou, professeur à l’Université de la Réunion, a tenue aujourd’hui dans les locaux du CTEL.
Carpanin Marimoutou intervient en tant que co-auteur, avec Patrick Quillier, d’une anthologie de la poésie réunionnaise, qui rassemble 66 poètes du XVIIIe siècle à nos jours, de langue française et/ou créole et/ou autre, répartis en cinq sections qui comportent toutes le mot « créole » dans leur titre.
Les origines de la poésie réunionnaise
La doxa, telle qu’elle est véhiculée par Wikipédia, fait de la poésie réunionnaise une poésie « régionale » au sein de la littérature française. C’est rattacher trop fermement la poésie réunionnaise à la France, qui n’est qu’une de ses influences. L’article de Wikipédia, de fait, évoque beaucoup des auteurs qui ont parlé de la Réunion depuis Paris, notamment Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie.
Pourtant, la poésie réunionnaise ne trouve pas ses origines chez les académiciens français. Elle existe depuis bien avant l’arrivée du « colonisateur », quoique sous des formes non écrites. Elle est pétrie d’influences malgaches, tamoules, africaines. On sait que les esclaves organisaient des soirées de poésie, où le chant et la danse avaient toute leur part. On a donc tort de faire naître la poésie réunionnaise avec Evariste de Parny ou Antoine de Bertin. Bernardin écrit Pierre et Virginie parce qu’il y avait des esclaves et des marrons. Son livre est souvent présenté comme une pastorale alors que l’auteur a dit: « Impossible d’écrire une pastorale dans une île d’esclaves. »
Le titre même des Chansons madécasses d’Evariste de Parny montre qu’il y a d’autres voix, plurielles, dans la voix de Parny. Il fait entendre, dans son oeuvre, des échos de ces voix orales, non écrites, qui sont la véritable origine de la poésie réunionnaise. Ce fait n’est presque jamais relevé.
Un creuset multiculturel
Carpanin Marimoutou a pris le temps de revenir sur l’histoire du peuplement de l’île, résolument multiculturelle. Contrairement aux Antilles, où le contact entre Européens, Africains et Américains date d’environ 500 ans (Christophe Colomb), l’Océan Indien est un lieu de brassage multiculturel depuis l’Antiquité. Les îles de l’Océan Indien n’ont pas attendu le colonisateur européen pour voir circuler les marchandises, mais aussi les idées, les récits, les textes, les musiques, les voix… L’Océan Indien bruit de langues et de rencontres. Cette dimension multiculturelle n’a pas toujours été suffisamment perçue par les premières descriptions de la poésie réunionnaise.
La poésie réunionnaise, du XVIIIe siècle à nos jours, est donc habitée par une pluralité de voix. La bouche du poète exprime toujours davantage que sa personne même, elle fait entendre de façon acousmatique ces voix plurielles.
Cela s’entend dès les Chants madécasses d’Évariste de Parny. Les langues créoles sont un espace d’écoute, de rapports de force, d’agonistique. La poésie réunionnaise de langue française est constamment en contact avec d’autres langues, parlées par des personnes qui ne sont pas seulement des subalternes, mais aussi des résistants, des gens qui ont une culture. D’ailleurs, le chant VI a été écrit à Pondichéry, en Inde donc, et non sur l’île de la Réunion.
La parole des personnes esclavagisées n’a pas été publiée, mais elle influence celle des Bertin, Parny, Lacaussade… Chez Lacaussade, on entend le tambour. Chez Leconte de Lisle, aussi d’une certaine manière. Ces poètes rendent compte des paysages avec des yeux qui ne sont pas seulement européens. La voix des subalternisés se fait entendre en sous-texte.
Le « kabar fonnkèr »
Et ça continue comme ça jusqu’à aujourd’hui, avec des langues qui hantent les poètes. Le « kabar » désigne la poésie vivante orale, des espaces de discussion, des joutes poétiques, comme il s’en pratique aussi à Madagascar, à Mayotte ou en Inde.
Aussi, dans la poésie réunionnaise, nulle tour d’ivoire, nul enfermement solipsiste. La parole poétique se perçoit comme un élément d’un dialogue. On parle parce que quelqu’un va répondre. Ces échanges de voix se pratiquent dans tout l’Océan Indien, et marquent la spécificité de la poésie réunionnaise par rapport aux Antilles. Ce n’est pas une « poésie coloniale » au sens habituel de ce terme. Le colonisateur a une langue, une culture. Le colonisé en a plusieurs.
« Méfiez-vous des Blancs » (Parny)
« Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île. On leur dit : voilà des terres, que vos femmes les cultivent ; soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères. // Les Blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. (...) Méfiez-vous des Blancs. »
Parny va écrire en français des poèmes inspirés par la langue et les formes poétiques malgaches, et il écrit des poèmes en prose dont il se révèle le véritable inventeur, avant Aloysius Bertrand et Charles Baudelaire. L’hybridation du vers et de la prose permet de traduire le rythme malgache. Et c’est quelque chose qui se continue aujourd’hui : la poésie réunionnaise est polyphonique, dialogique.
Et ce chant à voix multiples intègre une dimension mystérieuse : le Blanc ne comprend pas tout de ce que disent les esclavagisés. Certains propos sont tenus secrets, hors de portée du maître. Le rapport est asymétrique : les esclaves savent ce que dit le maître tandis que le maître ignore certains propos des esclaves. La parole poétique intègre des mots issus d’autres langues (tamoul…) et se moque aussi en secret du maître, de façon parodique et satirique.
L’infini insulaire
La poésie réunionnaise s’écrit donc en relation (amicale ou hostile) avec d’autres langues. Au coeur de l’océan Indien, elle est en contact avec l’Afrique, l’Inde, la Chine, Madagascar, les Comores… Fait peu connu du grand public, il y a eu des maharajas africains. Cet infini insulaire n’est pas universel mais pluriversel. Il y a un refus de patrimonialisation, de figement dans une forme cristallisée. La poésie d’un Boris Gamaleya est, à ce titre, essentielle car elle refuse toute patrimonialisation.
Sauf dans ses premiers poèmes, Leconte de Lisle apparaît anti-réunionnais. Lui, il patrnonialise. Il fige dans une forme éternelle, conformément à l’esthétique parmassienne dont il se réclame. Il gomme les aspects trop « locaux » de sa poésie, allant jusqu’à vérifier que les mots qu’il emploie ont bien été utilisés par d’autres poètes et ne sont pas des régionalismes. Il estompe ce métissage propre à la culture réunionnaise, où les autres langues sont certes non écrites mais où elles « passent » dans les textes français, influencés par elles.
Les fables du XIXe siècle
Au 19e siècle, la poésie réunionnaise s’écrit désormais en langue créole, et cela passe par le genre de la fable, mais selon des modalités très différentes de ce que l’on a pu connaître en France avec La Fontaine. La fable est un genre plastique qui permet d’écrire selon les particularités du lieu. Les fables créoles, en vers, paraissent en 1820 et verront 14 éditions au cours du 19e siècle. Ces contes valent moins par l’histoire contée que par leurs sonorités, qui font entendre le malgache, le tamoul, le français réapproprié et moqué par le colonisé. Cela s’écrit aussi à la manière d’une pièce de théâtre : le conteur s’adapte à son auditoire. Il y a des jeux de rôles, sociaux, politiques, raciaux. On parle de « zouérole » en créole. Cette dimension théâtrale va ritualiser la parole, et ça va donner les kabar (mot d’origine malgache).
Contrairement aux Fables de La Fontaine, on ne raconte pas une action, on met en scène la parole et sa bigarrure, sa diversité. Il s’agit, d’une « forme-sens », comme dirait Meschonnic, qui donne à voir l’adéquation d’un langage et d’un lieu. La parole se définit par le son. Les poèmes sont des possibilités de chant. Les poètes réunionnais sont tout aussi bien chanteurs et musiciens. Un poème est écrit pour être entendu, repris, chanté, performé.
Leconte de Lisle
Leconte de Lisle est le seul poète réunionnais qui a trouvé grâce aux yeux de Baudelaire et de Rimbaud. Baudelaire parle de la « langueur » de la poésie des colonies, d’un « air provincial »… C’est un malentendu d’un Occident colonialiste, féru d’ailleurs et d’exotisme.
Leconte de Lisle efface tout ce qui est proprement réunionnais. Il fait du grand vers pompeux, comme Heredia. Il fait de la littérature française. Il a pris soin de bien vérifier que les mots qu’il utilise étaient employés avant lui par les poètes français. Il décrit des paysages lus ailleurs et transposés dans l’espace tropical. Il patrimonialise.
C’est tout le contraire de Lacaussade, mulâtre, qui n’hésite pas quant à lui à employer des mots locaux. L’île est inhabitable chez Lisle, alors que chez Lacaussade il y a la Réunion réelle, les marrons, les esclaves en lutte.
Albany (XXe s.)
Albanie commence à écrire des poèmes en langue française dans un style globalement parnassien. Puis il se tourne vers la créolité. Il veut trouver une langue. Zamal, son premier recueil, est une sorte de cahier d’un retour au pays natal. Il relate un voyage de Marseille à La Réunion. Au début, les références sont occidentales, et plus le poète se rapproche de sa destination, plus il s’empare des rythmes créoles. Le texte français parle de « villages oubliés » alors que le texte créole dit : « Villages, ne croyez pas que je puisse vous oublier. »
Boris Gamaleya (mort en 2019)
Ce poète rassemble en lui un peu tout ce que nous avons dit jusqu’à présent, pour en faire autre chose. « Regardez ce que nous avons écrit, mais n’y attachez pas d’importance, réécrivez. »
Aujourd’hui
La poésie reste très vivace sur « l’île des poètes ». Dans les années 1970, elle s’est mêlée aux réflexions sur la créolité, les luttes anticoloniales… Il y a énormément de poètes. Les « kabar fonnkèr » drainent beaucoup de monde. Des centaines de personnes prennent la parole. Les poètes sont aussi musiciens et chanteurs, et les groupes de musique empruntent leurs paroles aux poètes. Les thématiques sont reprises aux thèmes des années 1970-80 (identité…). L’importance des langues continue d’être essentielle, par exemple chez Christine Salem, prêtresse malgacho-comorienne, qui écrit aussi dans des langues d’ancêtres. Un poète a dit: « Personne ne nous obligera à choisir parmi nos ancêtres ». Salem ne patrimonialise pas, elle invente un langage d’ancêtre. Une langue inventée mais on comprend, car on a le rythme, le son.
La poésie, en réunionnais, c’est le « fonnkèr », « fond du coeur », mot forgé par Carpanin Marimoutou pour désigner la poésie sans omettre le corps, le coeur, les tripes. Le poète, c’est le « fonnkézer », le faiseur de poèmes.
☆
Merci à Carpanin Marimoutou pour cette conférence passionnante, dont j’espère avoir rendu compte de façon suffisamment précise. Je garderai un très bon souvenir de ce moment car le professeur réunionnais, très authentique dans sa démarche, se montre d’emblée très sympathique. La journée s’est prolongée en poésie avec un autre événement qui a immédiatement suivi, une lecture de poèmes par James Sacré, Claude Ber et Jacques Demarcq, dans les locaux des éditions Unes, avenue Pauliani à Nice. Mais cela, je le raconterai dans un autre article…
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