Distinguer voix passive et construction attributive

Dès que l’on sort des exemples proprets des manuels, la grammaire française est riche en subtilités. Souvent, plusieurs analyses différentes d’une même phrase viennent à l’esprit, et il s’agit alors d’argumenter pour choisir la meilleure. Même des phrases en apparence très banales peuvent poser problème. Aujourd’hui, penchons-nous sur la distinction assez subtile entre voix passive et construction attributive.

À l’origine de cet article, une question posée par un.e collègue sur un groupe de profs (ici anonymisée) :

Pourquoi la question se pose

Les deux constructions sont très proches entre elles. Dans les deux cas, nous avons le verbe être, qui intervient soit comme premier élément du verbe à la voix passive, soit comme « copule » permettant de relier un sujet et son attribut.

Le deuxième élément, dans les verbes à la voix passive, est un participe passé. Et, dans les constructions attributives, l’adjectif attribut peut parfois également être issu d’un participe passé.

En somme, parfois, rien ne distingue formellement les deux constructions. Autant dire que de telles phrases sont hors de portée d’élèves de primaire ou de secondaire, alors que des cas ambigus se retrouvent parfois dans les manuels.

Le complément d’agent ne résout pas tout

La présence d’un complément d’agent suffit à prouver qu’il s’agit d’une phrase à la voix passive. La souris est mangée par le chat : il n’y a ici aucun doute sur le fait que « est mangée » est le présent passif du verbe manger.

Mais attention : le complément d’agent n’est pas un élément obligatoire dans une phrase à la voix passive. Autrement dit, si sa présence suffit à prouver la voix passive, son absence n’indique rien. Ainsi, la phrase « Mon téléphone est posé sur la table » est bien du présent passif, même s’il n’est pas précisé par qui est posé le téléphone. Le participe passé « posé » désigne bien une action, et non l’état dans lequel serait le téléphone. On peut transposer à la voix active : « Quelqu’un a posé mon téléphone sur la table. »

Les tests pour trancher

Voix passive

  • Présence d’un complément d’agent (non obligatoire)
  • Possibilité de transformer la phrase pour la remettre à la voix active

Construction attributive

  • Le p.p. est davantage un adjectif qu’un verbe : la mer est salée.
  • Le p.p. peut être modifié par un adverbe à la façon d’un adjectif: Les carottes sont trop cuites.
  • Le p.p. peut être modifié par un préfixe propre aux adjectifs : Cet homme est connu ⇒ Cet homme est inconnu. Or, « inconnu » est un adjectif et non un participe passé (le verbe inconnaître n’existe pas). Donc « connu » fonctionne ici comme adjectif et non en tant que verbe.

« Les oiseaux sont perchés sur la branche »

Dans l’exemple qui posait problème, s’agit-il du présent passif du verbe percher » à la troisième personne du pluriel, ou du verbe être suivi d’un participe passé employé comme attribut du sujet ?

On ne peut pas dire Ils sont très perchés : on n’a donc pas un fonctionnement adjectival du participe passé. Et le complément « sur la branche » fonctionne comme un complément circonstanciel de lieu qui complète le verbe « percher ». C’est la même structure que « Le téléphone est posé sur la table, » déjà analysée plus haut.

C’est pourquoi, pour moi, la phrase « Les oiseaux sont perchés sur la branche. » s’analyse comme une phrase à la voix passive.

Encore une fois, les deux structures sont vraiment très proches, formellement et sémantiquement. Si je dis Les carottes sont trop cuites, on parlera de construction attributive, et si je dis Les carottes sont cuites par le cuisinier, on parlera de voix passive. Pourtant, formellement, on a quasi la même chose. Et sémantiquement, le verbe être, qu’il soit copule ou simple auxiliaire, introduit bien l’état dans lequel sont les carottes. Les carottes sont dans l’état suivant : cuites. Il s’agit donc de nuances très fines… et par là-même passionnantes.


Source : j’ai vérifié les informations en utilisant la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul (Puf).

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8 commentaires sur « Distinguer voix passive et construction attributive »

  1. Bonjour Gabriel,

    Merci pour vos billets, que j’apprécie beaucoup, notamment ceux concernant les subtilités de la grammaire et ceux traitant de votre manière de l’enseigner !

    Votre billet d’aujourd’hui m’a beaucoup intrigué, car les moyens de trancher que vous avez listés ne me semblent pas produire un résultat acceptable, et j’aimerais vous demander votre avis. En effet, j’ai beau trouver votre analyse des deux exemples ambigus tout à fait cohérente avec ces critères, pourtant je n’arrive pas à me persuader que ces phrases seraient à la voix passive.

    Je comprends la voix passive comme une phrase où le sujet grammatical subit une action, et une construction attributive comme une phrase qui décrit un état du sujet grammatical. Est-ce correct ? Si ce n’est pas le cas, je tiendrai une bonne raison pour ma méprise !

    Cette distinction apparaît dans vos derniers exemples : « Les carottes sont trop cuites » (qui décrit l’état des carottes – construction attributive) et « Les carottes sont cuites par le cuisinier » (qui décrit l’action qu’elles subissent – voix passive).

    Ainsi, votre exemple « Mon téléphone est posé sur la table » me semble être une construction attributive, car je pense que cela décrit l’état du téléphone ( « posé » employé comme adjectif attribut du sujet et « sur la table » complément de cet adjectif) et non pas une action que le téléphone subirait. D’ailleurs, quand vous transposez à la voix active, vous changez le temps du verbe : « Quelqu’un a posé mon téléphone sur la table », ce qui montre que l’action est finie et que la phrase « Mon téléphone est posé sur la table » décrit son état actuel. Une phrase à la voix active au présent, c’est-à-dire au même temps que celui de l’exemple, donnerait : « Quelqu’un pose mon téléphone sur la table », qui n’a pas, selon moi, le même sens que « Mon téléphone est posé sur la table », en tout cas tel que je comprends intuitivement cette phrase. Il en serait différent de la phrase au passé « Mon téléphone a été posé sur la table », qui est pour moi clairement une forme passive, car le téléphone y subit (ici au passé) l’action d’être posé par quelqu’un sur la table.

    Je me pose les mêmes questions concernant «Les oiseaux sont perchés sur la branche », car je n’arrive pas à saisir l’action que subiraient les oiseaux : quelqu’un peut-il les percher sur cette branche ? Il me semble que cette phrase décrit l’état dans lequel ils se trouvent, donc serait plutôt une construction attributive, et pas une phrase à la voix passive.

    J’ai bien lu que la nuance entre les deux structures est souvent mince et je ne cherche pas à polémiquer, mais je serais heureux de bénéficier de vos lumières pour dissiper mes doutes.

    Merci encore pour votre blog !

    Aimé par 1 personne

    1. Je me suis posé la même question. Le problème est que l’on peut presque toujours parler d’état quand il y a l’auxiliaire être, que l’on soit à la voix active ou passive. Prenez le verbe mourir au passé composé. « II est mort. » Vous pouvez paraphraser en : il est dans l’état suivant : mort. Et pourtant, « mort » n’est pas un adjectif attribut. C’est juste le passé composé du verbe mourir.

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      1. Bonjour,

        Merci pour ces explications. Dans le cas de « Les oiseaux sont perchés sur la branche », je ne vois vraiment pas comment vous pouvez conclure à une construction passive. Les oiseaux ne sont pas perchés « par quelqu’un/quelque chose ». « Percher », dans ce contexte, est intransitif, me semble-t-il : ce n’est pas l’équivalent passif de « Quelqu’un a perché ces oiseaux sur la branche ». Pragmatiquement, je ne peux tirer que la conclusion suivante : « perchés » décrit l’état des oiseaux, c’est un adjectif (participe passé à fonction adjectivale, si vous préférez).

        Je pense que vos tests sont partiellement faux, ils ne fonctionnent pas dans tous les cas…Qu’en pensez-vous ?Merci.

        Aimé par 1 personne

        1. Bonjour Modulator76,
          J’ai donné mes arguments dans l’article, en me fondant sur la GMF. Une argumentation inverse est tout à fait légitime, du moment qu’elle s’appuie comme la vôtre sur un raisonnement solide. Les deux tournures sont quasiment identiques dans les faits.

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      2. Bonjour,

        Merci pour ces explications. Dans le cas de « Les oiseaux sont perchés sur la branche », je ne vois vraiment pas comment vous pouvez conclure à une construction passive. Les oiseaux ne sont pas perchés « par quelqu’un/quelque chose ». « Percher », dans ce contexte, est intransitif, me semble-t-il : ce n’est pas l’équivalent passif de « Quelqu’un a perché ces oiseaux sur la branche ». Pragmatiquement, je ne peux tirer que la conclusion suivante : « perchés » décrit l’état des oiseaux, c’est un adjectif (participe passé à fonction adjectivale, si vous préférez).

        Je pense que vos tests sont partiellement faux, ils ne fonctionnent pas dans tous les cas…

        Qu’en pensez-vous ?
        Merci.

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