Parcours dans l’oeuvre de Patrick Quillier

Né en 1953 à Toulouse, Patrick Quillier a vécu et enseigné à la Réunion, en Afrique, en Hongrie… Il a cultivé lors de ces voyages son amour des langues. Agrégé de lettres classiques, professeur émérite de l’Université de Nice, Patrick Quillier s’intéresse aux poètes du monde entier. Il est le traducteur des oeuvres complètes de Fernando Pessoa dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade ». Il a longtemps enseigné la littérature comparée, cette passionnante discipline qui fait dialoguer des oeuvres issues de contextes et de cultures différents. Il profite désormais de sa retraite pour travailler à son oeuvre personnelle tout en tenant à faire se rencontrer et dialoguer les poètes, notamment lors des Rencontres d’Aiglun, qu’il organise dans le paisible village du moyen-pays niçois où il s’est établi. Je voudrais aujourd’hui m’intéresser au Patrick Quillier poète, en présentant ses recueils successifs.

1. Office du murmure (1996)

En feuilletant ce recueil, je suis d’emblée frappé par l’entrelacs permanent de la prééminence du corps et de l’érudition. Je ne crois pas me tromper en affirmant que Patrick Quillier a voulu battre en brèche la vieille dichotomie du corps et de l’esprit. Il n’y a pas d’un côté le corps et de l’autre l’esprit. Les poètes ne sont pas des êtres éthérés, de purs esprits dont la seule occupation serait de faire des rimes. D’ailleurs, le poète leur préfère les assonances et les allitérations, dans un jeu très subtil de ciselage sonore.

Un fin murmure flaire plaisir
aux flancs de ton oreille.
Un frisson fête ces faveurs,
effleure la folie, s'amarre enfin
au fond de ta gorge.
Il laisse une harmonie d'émois
sur la langue, une foi
fertile dans les mains. (p. 13)

On peut lire le recueil comme un chant du corps, une célébration de la sensualité. L’érotisme s’écrit à l’aide de termes rares, empruntés pour la plupart au vocabulaire technique de la musique. Il y a d’ailleurs en fin de recueil un glossaire définissant ces termes musicaux. C’est que c’est par et à travers l’oreille que le poète accède à la sensualité.

Sous l'archet de ma langue tes seins
donneront le trille de la gloire
précaire. Office
du murmure, balbutiements,
humeurs nocturnes en résurgences
de pétales. Oui, dans le concert
de nos doigts, tu étendras l'aubaine
de ta chair, souveraine des songes par tissage d'obscurités
sur la trame du sang très délié
de la ferveur. (p. 14-15)

Il me semble que l’on peut lire Office du murmure comme une ode à toutes les sexualités, dans une énergie plus dionysiaque qu’apollinienne, le corps étant un lieu ésotérique, alchimique, initiatique, en même temps qu’un lieu de plaisir.

Alchimie
jusques au cul,
l'anus donnant
le la
du bataclan
nomade.
Écoute l'avancée des hordes sur les dos, en cavalcades
de démons diserts. Prends ton assise au creux des corps,
dans l'anneau de tendresse où vient s'offrir cet homme,
dans l'antre dérobé que cette femme entend ouvrir pour vos
plaisirs. (p. 65)

*

Or la rose est le corps
des sirènes qui flottent
dans ta mémoire floue,
comme si je t'entendais
écouter
la claire audience
du chaos dans ta voix,
les battements de gorge de l'ivresse,
qui traversent
les rouleaux du poème. (p. 133)

2. Orifices du murmure (2010)

En 2010, quatorze ans après Office du murmure, Patrick Quillier publie Orifices du murmure, toujours aux éditions de La Différence. Il me semble y avoir une parenté d’inspiration entre les deux ouvrages, d’ailleurs suggérée par la proximité des titres. Les thèmes majeurs de l’ouvrage sont l’amour, le corps, la sensualité, le désir, la dimension auditive.

Une différence majeure par rapport au précédent ouvrage est le choix de la forme sonnet. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de sonnets réguliers mais bien plutôt d’un jeu de variations autour du fait de faire se succéder deux quatrains et deux tercets. Parfois, le mètre est très court, instaurant une musicalité aux vers :

Tu es le vent,
je suis la feuille :
je suis ton chant
et tu me cueilles. (p. 12)

Parfois, les vers sont plus longs :

La nuit et nos murmures sont toujours un même élan
vers les campagnes moelleuses, vers les bruits glissants,
je veux dire vers l'harmonie difficile des sens
tourbillonnant de cris, caresses et conversations.
(p. 48)

Parfois encore, on observe un allongement des longueurs métriques au fil du sonnet, ou bien au contraire une réduction pour finir avec un vers monosyllabique. Bref, les cent trente-huit poèmes du recueil sont l’occasion d’explorer les possibles de la forme sonnet, en même temps qu’ils racontent l’exploration amoureuse des corps. Car tous les orifices et tous les organes sexuels sont célébrés, dans une sexualité plurielle qui est avant tout joyeuse, débarrassée de toute honte inutile, mais aussi de tout vice. Le poète chante tout autant le « clitoris, / clou, girofle » que la rencontre de deux pénis, « c’est à dire le gland / frottant contre le frein », bref « l’amour selon tous les carillons exaltés du temps / devenu flot fertile de syllabes résonnantes ». Cet érotisme ne ressemble pas à celui d’un Jean Genet, en ce qu’il est chez Quillier heureux et joyeux. Le poète explique que ce choix du sonnet comme territoire de l’exploration amoureuse doit beaucoup au poète portugais « Pedro Tamen, poète tutélaire ».

Patrick Quillier précise que cette exploration du sonnet est un hommage à Shakespeare. Il a voulu présenter une version contemporaine de la poésie amoureuse shakespearienne. Certains passages font référence à des poèmes de Shakespeare, de manière explicite pour qui connaît la poésie du maître anglais. Patrick Quillier précise également que, si le recueil est paru en 2010, les poèmes ont été composés dans les années quatre-vingt-dix.

3. Voix éclatées (2018)

Patrick Quillier publie en 2018, aux éditions Fédérop, un imposant volume consacré à la première guerre mondiale. L’année même de sa parution, le livre reçoit le prestigieux prix Kowalski de la Ville de Lyon. L’ambition de cette vaste fresque épique est de donner voix à ceux qui n’ont pas eu droit au chapitre, de recueillir de nombreuses voix intégrées à la parole propre du poète. Ce livre polyphonique est l’aboutissement d’un impressionnant travail de documentation. Le poète a recherché des lettres de poilus, a confronté les points de vue français et allemand, s’est renseigné sur les acteurs locaux de la guerre dans les villages d’Aiglun et de Sigale, sans omettre les grandes figures historiques, masculines mais aussi féminines, de cette guerre mondiale. Le livre se présente comme le premier volume d’une vaste fresque historique destinée à devenir une épopée de l’Humanité. Si le poète a commencé par la première guerre mondiale, c’est sans doute pour faire coïncider sa publication avec le centenaire de la Grande guerre. Mais le projet d’ensemble, on le voit, est beaucoup plus vaste, comparable en termes d’ambition à la Légende des Siècles de Victor Hugo ou encore au Canto general de Pablo Neruda.

Ayant déjà consacré un article à ce livre hors du commun, je me permets ici d’y renvoyer.

4. D’une seule vague – Le chant des chants I (2023)

D’une seule vague se présente comme le premier volume du Chant des chants, une vaste fresque destinée à parcourir toute l’épopée du genre humain. Inspirée par Homère et Virgile, mais aussi par les voix épiques contemporaines (Neruda, Hikmet, Akhmatova, Césaire, Gamaleya, Pessoa…), elle répond, me semble-t-il, à un besoin d’épique dans nos sociétés contemporaines, un besoin de renouer avec une parole capable de porter la voix du collectif, un besoin de récit dans des temps difficiles, un besoin de nommer des héros, aussi galvaudé que puisse être ce mot, dans des temps obscurs.

Cet épais volume de près de cinq cent pages, paru en 2023 aux éditions La Rumeur Libre, renoue avec une tradition épique qui n’est jamais réellement morte, mais qui a longtemps cessé d’être mise en avant, au profit de formes brèves, ou courtes du moins, et de voix davantage centrées sur l’expression de sentiments personnels. Il s’ouvre ainsi sur l’évocation d’un oiseau dans le prélude, une chouette qui est comme intercesseuse, passeuse de parole, oiseau totem ou tutélaire, tandis que le premier vers du premier chant reprend le « Depuis Elam, depuis Akkad, depuis Sumer » de Césaire, sous une forme légèrement modifiée (Elad et Akkam).

D’une seule vague fera partie des livres de poésie qui seront présentés à Aiglun dans le cadre des Rencontres de parole organisées par Patrick Quillier et Hoda Hili. Je profiterai de cette occasion pour entrer plus avant dans cette oeuvre passionnante, et évidemment acquérir le recueil. Je n’en parle donc pas davantage maintenant, car je consacrerai un article spécifique à ce cantus cantorum. Affaire à suivre, donc…


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3 commentaires sur « Parcours dans l’oeuvre de Patrick Quillier »

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