« La Bible de ma mère » d’Emmanuel Godo

L’écriture de soi est sans doute l’un des genres les plus faciles en apparence à pratiquer et les plus difficiles en réalité. Il n’est nul besoin de respecter scrupuleusement des règles. Il n’est pas davantage nécessaire de se creuser la tête pour être original, puisque votre propre existence est par définition un sujet inédit. Mais, en réalité, personne n’est intéressé par le récit linéaire et exhaustif d’une vie.

Emmanuel Godo a choisi de raconter des moments de l’histoire familiale qui lui tiennent à cœur à partir d’objets. Un « faire-part » au papier jauni (p.24), une « petite enveloppe blanche » (p.15), une « photographie cadrée de blanc » (p. 18), une annonce de soutenance de thèse (p.72), un « renfoncement » dans une chambre (p.68), un mot écrit pour la fête des mères (p.66), « un polaroid épais » (p.54). C’est à travers ces objets que se construit l’histoire familiale, en même temps que l’histoire personnelle, entre mythographie et biographème. L’objet est à la fois un effet de réel, une marque tangible du passé, une preuve matérielle que le passé a bien eu lieu, et en même temps une source de rêverie, d’imaginaire, de recréation mentale des faits.

« Je me dis aujourd’hui que la maison, en escamotant les objets que j’aimais, m’apprenait l’art de la disparition, cet art avec lequel nous n’en aurons jamais fini. » (p.53-54)

Parmi ces objets, il en est un qui revêt une importance particulière et qui donne son titre à l’ouvrage : « la Bible de ma mère ». C’est un beau titre, à la Pagnol. Un livre marqué par le temps, imprimé en 1866, dont la couverture ne tient plus, mais qui porte trace de plusieurs générations de croyants. Un livre porteur de nombreux souvenirs. Et ce n’est évidemment pas n’importe quel livre, c’est la Bible. Un certain rapport à la religion apparaît ainsi. C’est entre ses pages que la mère a laissé cartes de visite, cartes d’anniversaire, faire-parts, hommages aux défunts… Petit à petit, l’histoire familiale et l’Histoire biblique s’entremêlent. Les noms de personnages bibliques côtoient ceux des membres de la famille. Les citations proviennent tout autant des Psaumes que des faire-part qui y sont insérés.

La Bible de ma mère n’est pas un livre sur la religion. La foi est simplement une donnée du quotidien, vécue avec simplicité. Emmanuel Godo y évoque autant « les Wings, Yes, Queen » que Isaïe ou Moïse. C’est par l’anecdote que se révèle l’essentiel.

« Les mots sont déjà venus, la nuit, me dire que j’étais poète. Mais écrire je ne sais pas, il me faudra toute une vie pour apprendre. Les cahiers s’entassent avec les dessins bizarres, les naïvetés, les esprits pauvrement pompeux. Ce que me dit la nuit, aussi, c’est que je suis le lion, que je protège la mère. La nuit ne souffle pas de simples idées, elle a des prophéties, elle a su que dans le corps dans le souffle une vérité : je suis le lion, le défenseur de la mère. »

Ce passage m’a beaucoup touché et il est à mon sens essentiel. S’y affirme une vocation de poète, en même temps que se décrit une relation privilégiée entre la mère et son fils, où l’individu de protégé devient protecteur. Le fils veille sur la mère à son tour, c’est une très belle image dont je me sens proche.

Sans dévoiler davantage le contenu de l’ouvrage, je vous invite à lire ce livre, à découvrir les nombreuses anecdotes qui le composent, et à y trouver la part d’universel qu’elles dégagent. Et la beauté. Il y a eu, dans l’histoire familiale, des morts tragiques, l’auteur parle de cancer mais aussi de suicide, et pourtant l’ensemble, loin d’être sombre, dégage une « paix étrange » (p. 95), surplombée par « le plus grand amour » (p. 95).

« De toute cette vie, il reste les souvenirs, les objets, l’impression d’être un roi en exil, un prince dont le royaume a été disséminé aux quatre vents. » (p. 95)

Références de l’ouvrage : Emmanuel GODO, La Bible de ma mère, Éditions de Corlevour / Revue Nunc, 2022, 97 p. ISBN : 978-2-37209-100-8.


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