Poème écrit suite à l’appel lancé par Marilyne Bertoncini et Ariel Tonello. Vous trouverez une version abrégée sur le site jeudidesmots.com. Voici la version intégrale.
— C’est là, quelque part…
— Dans le fond.
— Dans le noir.
— Dans le tréfonds.
— Dans l’obscur.
— Dans la nuit.
— Au profond du corps.
— Bien cadenassé.
— Soigneusement ligoté.
— Pour ne pas qu’il s’échappe.
— Surtout pas !
— Cela doit rester dedans.
— Cela ne doit pas sortir.
— Cela voudrait sortir.
— Cela essaye sans cesse.
— Comme une bête affamée.
— Comme un monstre enragé.
— Notre part d’inavouable.
— Notre matière noire.
— Notre énergie sombre.
— Notre monde d’ombre.
— Notre secret.
— Ce n’est pas un secret.
— C’est bien plus que cela.
— C’est pourtant bien enfermé.
— Ah ça oui ! Engeôlé, cadenassé, emmuré !
— Tu le laisses parfois sortir, avoue !
— Cela est arrivé.
— Tu prends le risque que ça sorte, que ça prolifère, que ça envahisse tous les pans de ton existence !
— Je le prends.
— Tu relâches parfois ta vigilance.
— Cela va se déchaîner, et rien ne pourra l’empêcher.
— Il arrivera un moment où tu ne pourras plus faire semblant.
— Cela se répandra comme une nuée toxique, comme une lèpre maudite, comme un orage cosmique.
— Rien ne l’arrêtera.
— La matière noire se déversera par tous les orifices, par tous les pores, par tous les interstices.
— Ô l’ouragan des mots ! Jouissance du verbe ! Explosion langagière !
— Comme une réaction en chaîne, un emballement inarrêtable, jusqu’à la folie !
— Cela sera excessif.
— Cela sera jouissif.
— Ça commence à monter. Tu es sûr que ça va tenir le coup ?
— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir.
— Ça ne va pas nous exploser en pleine figure ?
— Ah mais j’espère bien ! Que ça explose !
— Ça ne te fait pas peur ?
— Trop tard pour se poser la question ! Ça y est, la machine est lancée, les vérins s’agitent, les moteurs vrombissent, les clignotants s’affolent, les curseurs dégringolent ! Ça monte, ça progresse, ça va de plus en plus vite !
— Je sens cette énergie noire, en moi, qui monte, qui circule dans mon sang, qui agite mes tripes, qui prolifère dans mes viscères, qui affole mes hormones, qui bouscule mes cellules !
— Oh, oui ! Oui, oui, oui, oui !
— On n’écrit jamais qu’à l’encre noire. Puisant dans l’indicible du corps. Compte tenu de la mort.
— Souvenons-nous, chers amis, que nous sommes mortels, nous ne sommes qu’en sursis, nous avons dès notre naissance commencé notre lente dégradation vers la mort. La mort est la seule certitude. La mort ne ment pas. Elle ne fournit pas de passe-droit ni de dérogation. Elle nous prend aléatoirement, jeunes ou vieux à sa guise. Elle nous commande davantage qu’un chef, un patron ou même un roi.
— Noire, cette pulsion de mort en nous, soigneusement corsetée, ligotée, cadenassée, contingentée, comprimée, réprimée, repoussée, mais pourtant secrètement savourée, honteusement goûtée, sucée, sucrée, léchée.
— Encre, lait noir de la poésie. Pétrole iridescent de vapeurs soufrées, s’épandant en marée obscène. Noir élixir. Souffle monstrueux. Voix du corps, puisant dans l’indicible l’énergie du poème. Geyser noir du souffle. Nous écrivons sur un monceau de cadavres, sur le corps mort des poètes.
— Nous écrivons de tout notre corps, de toute notre chair, de toute notre encre, et voici que nous nous retrouvons vides, comme après une relation sans amour.
— Tout cela a lieu dans l’obscur…
— …dans les coulisses…
— …dans le tréfonds…
— …dans les cachots du Verbe…
— …dans le noir.
— Le poème s’écrit avec une énergie sombre, il naît de la matière noire des mots, et aussitôt se consume.
— Sa mère est la mort et son père est le silence.
— Il pose une rime sur le chaos.
— Il est le prête-nom de la mort, comme il est aussi le complice de l’amour.
— Son bleu vire au noir.
— Où est le poème ?
— Est-il mort ?
— Noir.
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Voici le lien vers la version resserrée de ce poème, parue sur le site « jeudidesmots.com » devenu « embarquementpoétique.com » : La matière noire du poème (8) – (embarquementpoetique.com)
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