Que lire le soir d’Halloween?

À l’approche du 31 octobre, je voudrais vous parler du fantastique et du merveilleux en littérature. Très souvent, trop souvent sans doute, la littérature réaliste a toutes les faveurs, seule jugée digne d’être nommée Littérature avec un grand L. Même lorsque de grands écrivains ont écrit des histoires où le merveilleux et le surnaturel ont leur place, ce n’est pas ce qui est mis en avant. Je pense à Balzac, dont La Peau de chagrin est un chef d’œuvre, moins souvent cité que Le Père Goriot. Alors, aujourd’hui, en cette journée d’Halloween, faisons place au fantastique, au merveilleux, à l’étrange, voire au monstrueux.

Fantastique et merveilleux

Le critique français d’origine bulgare Tzvetan Todorov (1939-2017), théoricien de la littérature, a posé une distinction essentielle entre ces deux notions assez proches l’une de l’autre que sont le fantastique et le merveilleux. Comme une image vaut mieux que cent discours, voici un petit schéma explicatif.

Dans les œuvres réalistes au sens large (je ne parle pas du mouvement littéraire du XIXe siècle), il ne se passe rien qui ne soit pas explicable par les lois de la nature telles qu’on les admet couramment.

Dans le merveilleux, on parle d’un autre monde que le nôtre, où il est naturel que se produisent des événements qui paraîtraient surnaturels dans le nôtre.

Ainsi, personne ne s’étonne qu’il y ait des fées dans La Belle au Bois dormant. Le conte de Charles Perrault développe un univers dans lequel il est naturel et normal qu’il y ait des personnes dotées de pouvoirs magiques. La princesse peut s’évanouir pendant cent ans en se piquant à une quenouille, sans que cela ne soit remis en question. On sait que l’on est dans un univers de fiction, et l’on accepte cette convention selon laquelle l’univers évoqué par le livre présente des lois différentes du nôtre.

Prosper Mérimée (Wikipédia)

Le genre du fantastique se trouve un peu à la frontière des deux. On est dans le fantastique quand le lecteur peut sans cesse hésiter entre une interprétation réaliste et une interprétation surnaturelle. Cette hésitation est source de malaise. Les récits fantastiques sont inquiétants. Le surnaturel est perçu comme anormal. Un maître du fantastique est Edgar Allan Poe, qui a été magnifiquement traduit par Charles Baudelaire lui-même. On peut citer des nouvelles comme Le Chat noir ou La Chute de la maison Usher.

Un exemple dans la littérature française est La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, que j’ai lu avec plaisir en classe de Seconde, grâce à ma prof de français, Mme Perez, que je salue au passage. Le jeune Alphonse, à travers les yeux duquel nous lisons l’histoire, découvre une statue de Vénus dans le jardin de son hôte, M. de Peyrehorade. Un homme meurt pendant la nuit. L’interprétation réaliste voudrait que ce soit un accident, mais de nombreux éléments laissent entrevoir une explication surnaturelle, où la statue de Vénus ne serait pas une statue comme les autres…

Alors, êtes-vous prêts ? Avez-vous creusé votre citrouille et disposé vos toiles d’araignée ? On se pose un moment dans le canapé, sous un plaid épais, et on s’entoure de nos livres préférés. Voici une petite sélection pour le soir d’Halloween. Je ne parlerai que des livres que j’ai lus, en incluant par conséquent une petite dose de poésie, puisque c’est est ma spécialité. Cela changera peut être de ce que vous trouverez ailleurs.

1. La Peau de chagrin de Balzac

Honoré de Balzac (Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

On ne présente pas Honoré de Balzac, l’un des romanciers les plus célèbres du XIXe siècle, souvent présenté comme le maître du réalisme. Il est moins souvent noté que, au sein de la Comédie humaine, et au-delà des analyses sociales et psychologiques, Balzac s’intéressait à l’ésotérisme, à l’étrange et au merveilleux, et notamment à la pensée de Swedenborg. Des romans tels que Séraphîta ou Louis Lambert s’en ressentent.

J’ai particulièrement aimé La Peau de Chagrin. Le roman conte l’histoire de Raphaël de Valentin, qui a eu la chance ou le malheur de découvrir une peau magique, capable d’exaucer tous ses vœux. La peau rétrécit à chaque réalisation, symbolisant la vie du jeune homme qui raccourcit également. Je vous invite vraiment à lire ce roman où la magie fait pleinement partie de l’histoire. C’est, avec Les Chouans, mon roman de Balzac préféré. Je l’ai lu il y a longtemps, mais je conserve un fort souvenir de la description de l’échoppe où Raphaël a trouvé la peau de chagrin.

► Lire La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac sur Wikisource.

2. La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée

Pour tous les amateurs de littérature et de mystérieux, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de cette nouvelle. Dans La Vénus d’Ille, le narrateur fait escale chez un antiquaire local, M. de Peyrehorade, dans le village d’Ille. Celui-ci lui montre une statue de Vénus. Plusieurs événements étranges laissent penser que la statue aurait un pouvoir maléfique, mais rien ne le prouve, et ce ne sont vraisemblablement que des superstitions. Mais, malgré tout, « cave amantem »

Cette nouvelle est un bon exemple de fantastique selon la définition de Todorov, puisque l’auteur ni le lecteur ne peuvent trancher entre interprétation réaliste et interprétation surnaturelle. C’est cette ambiguïté qui fait tout le sel du récit, et provoque l’intérêt en même temps que le malaise du lecteur.

Voici un petit extrait, situé vers le début de la nouvelle, pour aiguiser votre intérêt :

— Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil olivier qui était gelé de l’année dernière, car elle a été bien mauvaise, comme vous savez. Voilà donc qu’en travaillant, Jean Coll, qui y allait de tout cœur, il donne un coup de pioche, et j’entends bimm… comme s’il avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voilà qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m’en vais à monsieur, et je lui dis : — Des morts, notre maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. — Quels morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la main qu’il s’écrie : — Un antique ! un antique ! — Vous auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà avec la pioche, avec les mains, qu’il se démène et qu’il faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.

Le choix du discours direct rend ce passage très savoureux. C’est un homme du peuple qui parle, et qui raconte à sa façon à lui, avec son langage populaire, la découverte de la statue de Vénus. Ce choix a son importance : cet homme est superstitieux et peureux, si bien qu’il pense immédiatement à appeler le curé. Cela crée d’emblée, dans l’esprit du lecteur, l’idée que la statue de Vénus pourrait être dangereuse, tout en suggérant aussi que cette idée n’est que superstition. On est bien dans cet entre-deux entre réalisme et surnaturel dont parle Todorov.

► Lire La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée sur Wikisource.

3. La morte amoureuse de Théophile Gautier

Autre grand classique de la littérature fantastique française, La morte amoureuse de Théophile Gautier s’inscrit également dans ce romantisme de l’étrange. Le personnage principal tombe amoureux fou de la courtisane Clarimonde, qui se révèle être morte depuis longtemps. Cette nouvelle aux frontières du réel séduira tous les amateurs de littérature fantastique. Le récit, d’une cinquantaine de pages, commence ainsi :

Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. — C’est une histoire singulière et terrible, et, quoique j’aie soixante-six ans, j’ose à peine remuer la cendre de ce souvenir. Je ne veux rien vous refuser, mais je ne ferais pas à une âme moins éprouvée un pareil récit. Ce sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu’ils me soient arrivés. J’ai été pendant plus de trois ans le jouet d’une illusion singulière et diabolique. Moi, pauvre prêtre de campagne, j’ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale. Un seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa causer la perte de mon âme ; mais enfin, avec l’aide de Dieu et de mon saint patron, je suis parvenu à chasser l’esprit malin qui s’était emparé de moi. Mon existence s’était compliquée d’une existence nocturne entièrement différente. Le jour, j’étais un prêtre du Seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes ; la nuit, dès que j’avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, buvant et blasphémant ; et lorsqu’au lever de l’aube je me réveillais, il me semblait au contraire que je m’endormais et que je rêvais que j’étais prêtre. De cette vie somnambulique il m’est resté des souvenirs d’objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère, on dirait plutôt, à m’entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de Dieu des jours trop agités, qu’un humble séminariste qui a vieilli dans une cure ignorée, au fond d’un bois et sans aucun rapport avec les choses du siècle.

Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits !

Cet incipit donne vraiment envie de lire la suite, pas vrai ? Le choix d’un narrateur homodiégétique, c’est-à-dire qui parle à la première personne, y est pour beaucoup, car nous avons ainsi toute l’émotivité de la personne qui passe en même temps que le récit factuel. C’est ici le récit d’une personne âgée, qui insiste sur le caractère exceptionnel et terrible de l’aventure qui lui est arrivée. Nous sommes bien dans le fantastique, puisqu’on hésite entre une interprétation réaliste selon laquelle le prêtre n’aurait fait que rêver cette aventure, et une interprétation surnaturelle selon laquelle il aurait été réellement emmené en rêve dans un autre monde où il aurait mené une vie de débauche et de luxure. L’exclamation finale et l’expression d’un amour hors normes, d’une intensité exceptionnelle, accentuent le romantisme fantastique et donnent envie de lire la suite.

► Lire La morte amoureuse de Théophile Gautier sur Wikisource.

4. « Le Vampire » de Charles Baudelaire

Le poète Charles Baudelaire a été, lui aussi, marqué par cet engouement pour le merveilleux, le fantastique et l’étrange. J’ai déjà évoqué dans ce blog un poème en prose du Spleen de Paris où le poète raconte une rencontre avec le Diable. J’ai également évoqué un poème bien gore où le sang coule à flots. Je vous propose aujourd’hui de découvrir « Le Vampire » de Baudelaire. C’est le vingt-neuvième poème des Fleurs du Mal, où la femme aimée apparaît comme une créature maléfique dont le poète ne peut se dégager. Il faut attendre le dernier mot du poème pour qu’apparaisse le terme de « vampire » : le porte nous tient ainsi en haleine jusqu’au dernier vers.

LE VAMPIRE

Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif es entrée,
Toi qui, comme un hideux troupeau
De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine,
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
— Maudite, maudite sois-tu !

J’ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j’ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.

Hélas ! le poison et le glaive
M’ont pris en dédain et m’ont dit :
« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
À ton esclavage maudit,

Imbécile ! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire ! »

*

Un écrivain entouré de créatures surnaturelles (image générée par IA)

Cette petite sélection, on l’a vu, puise exclusivement dans le dix-neuvième siècle. Ce n’est pas un hasard. Cette époque s’est passionnée pour le fantastique et le surnaturel. Le romantisme, en particulier, a été un terreau fertile pour la littérature fantastique, en ce qu’il s’accompagnait d’un engouement pour le mystère, les histoires et contes du passé, la redécouverte du Moyen-Âge, le surnaturel. En outre, le contexte historique, marqué par de grands bouleversements sociaux et politiques, dont bien sûr la Révolution française, a favorisé un goût de fuite vers l’imaginaire, l’ailleurs et le rêve. Le XIXe siècle a été une période de remise en question des normes morales et religieuses. La littérature fantastique a permis d’explorer des thèmes provocateurs et de défier les tabous de l’époque. Ajoutons que le XIXe siècle a vu l’essor de la presse et de la publication en série, ce qui a permis aux écrivains de toucher un public plus large. Les feuilletons littéraires étaient populaires, et les histoires fantastiques pouvaient captiver les lecteurs chaque semaine. L’époque s’est également passionnée pour l’occultisme : Victor Hugo faisait tourner les tables, Balzac s’intéressait aux thèses de Swedenborg… Enfin, l’influence de Poe, magistralement traduit par Baudelaire lui-même, a dû jouer dans l’engouement du XIXe siècle pour le fantastique.

*

En cette période d’Halloween, le temps parfois maussade nous invite à parcourir notre bibliothèque. Plongeons dans l’univers captivant des récits fantastiques et merveilleux ! La distinction entre ces deux genres peut sembler subtile, mais elle ouvre la porte à une grande richesse d’expériences de lecture. Alors, que vous soyez attiré par le frisson du fantastique, où la réalité rencontre l’inexplicable, ou par l’émerveillement du merveilleux, où le quotidien se métamorphose en féérie, souvenez-vous que la magie de la littérature réside dans sa capacité à élargir nos horizons et à stimuler notre imagination. Alors, quel que soit votre choix, plongez dans la véritable magie de la lecture. Joyeux Halloween et bonnes aventures littéraires ! 📚🎃✨

À vos commentaires !

Une passionnée de littérature dans un décor d’Halloween. Image générée par IA (Canva).

Chers amis lecteurs, passionnés par l’émerveillement et l’inconnu, en cette période magique d’Halloween, quelles sont vos lectures fantastiques préférées ? Avez-vous, récemment ou dans votre jeunesse, plongé dans un roman envoûtant, une nouvelle mystérieuse ou un poème captivant qui vous a transporté dans un autre monde ? Avez-vous rencontré des personnages surnaturels, des intrigues pleines de mystère ou des mondes imaginaires à couper le souffle ? Je vous invite à partager vos suggestions de lectures fantastiques ! Que ce soit une œuvre classique ou une découverte récente, chaque joyau littéraire mérite d’être partagé.

Laissez vos commentaires ci-dessous pour que nous puissions créer ensemble une bibliothèque de lectures fantastiques digne de la saison d’Halloween. Alors, dites-nous, quelles histoires fantastiques ont ensorcelé votre imagination ?


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