Femmes poètes en lutte contre la violence

La poésie ne sauvera pas le monde, mais elle porte la voix de ceux et celles qui luttent contre l’injustice et l’oppression. En cette Journée internationale contre les violences faites aux femmes, rendons hommage à ces voix féminines intrépides, à la plume audacieuse, qui transcendent l’oppression par l’art de la poésie. Des voix féminines fortes qui font de la poésie une forme de résistance.

Les violences faites aux femmes

Comme la préfecture de la Région Savoie l’écrit sur son site Internet, « les violences faites aux femmes sont multiples : violences conjugales, violences sexuelles, mariage forcé, prostitution, mutilations génitales. Elles ne sont pas seulement physiques, mais peuvent être aussi morales, psychologiques, sexuelles et économiques. Aucun milieu, aucun territoire, aucune génération, n’est épargné. Une femme meurt en moyenne tous les deux jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. »

On trouve sur le site du Ministère de la Culture une explication de l’origine de cette Journée internationale : « Le 25 novembre 1960, trois femmes dominicaines, les sœurs Mirabal furent assassinées sur les ordres du chef de l’Etat dominicain. Le 19 octobre 1999, lors de la 54e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, les représentants de la République dominicaine et 74 États membres ont présenté un projet de résolution visant à faire du 25 novembre la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Les gouvernements, les organisations internationales et les organisations non gouvernementales étant invités ce jour là à mener des opérations de sensibilisation de l’opinion à ce grave phénomène. »

Face à cette sordide réalité, je souhaite faire le portrait de plusieurs voix féminines contemporaines, dont la parole poétique est une façon de résister à l’oppression. Je rappelle que j’ai déjà écrit un article sur la poésie au féminin de façon générale, et que celui que vous vous apprêtez à lire concerne plus spécifiquement les poètes en lutte.

« La poète » ou « la poétesse » ?

Le choix des mots est important. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans ce blog la difficulté qu’il y a à nommer les poètes au féminin. Il existe un féminin tout à fait régulier, formé à l’aide d’un suffixe historique, qui est « poétesse ». Cependant, plusieurs poètes femmes refusent ce terme, jugeant qu’il est devenu péjoratif, à l’instar de « cheffesse », « peintresse » ou « ministresse » qui ne sont employés que par plaisanterie. Ces femmes, telles Marie-Claire Bancquart ou encore Claude Ber, préfèrent que l’on dise « la poète ». Cette dernière solution n’est pas non plus totalement satisfaisante, puisqu’elle est un calque du masculin. C’est tout de même un comble que les femmes ne puissent pas utiliser le terme féminin qui existe dans la langue française, et soient obligées de revendiquer le mot masculin, parce que le féminin a été déprécié par les hommes.

1. Salpy Baghdassarian

Je voudrais commencer avec une poète que j’ai eu la chance de rencontrer personnellement, dans le cadre du festival Poët Poët. Salpy Baghdassarian est une poète syrienne d’origine arménienne. La violence faite aux femmes, ce n’est pas pour elle un simple thème parmi tant d’autres, mais une réalité vécue profondément dans son corps, dans sa chair. Au travers de son recueil intitulé Quarante cerfs-volants, publié en 2020 aux éditions des Lisières et traduit de l’arabe par Souad Labbize, elle nous fait part de son témoignage poignant.

Ce recueil ne peut être qualifié de récit, au sens narratif et chronologique du terme. Les poèmes disent explicitement les coups reçus, la violence physique et psychologique, mais en les exprimant avec une poésie très pudique, et qui n’est pas dépourvue d’une certaine légèreté. Tout au long des pages, elle parvient à capturer l’essence de ces expériences douloureuses sans jamais perdre de vue ni la beauté, ni l’espoir.

La parole poétique devient pour elle un moyen de traduire les horreurs qu’elle a endurées. Son écriture empreinte de sensibilité nous plonge dans un univers rempli de souffrance mais également illuminé par une lueur d’espoir. Des images saisissantes surgissent à la manière du haïku, et permettent de transcender la souffrance.

Salpy Baghdassarian nous offre ainsi une exploration intime de sa propre expérience de la violence faite aux femmes. À travers sa poésie, elle nous invite à réfléchir sur la condition des femmes dans notre société. Le recueil Quarante cerfs-volants de Salpy Baghdassarian est un témoignage puissant et lumineux à la fois. Ses vers nous rappellent l’importance de la parole et de l’expression artistique dans la lutte contre la violence sous toutes ses formes.

Pour vous donner un aperçu de ces poèmes brefs et puissants, voici une petite sélection :

Quand je l'ai esquivé
le caillou a dessiné
de jolis ronds
sur l'eau

*

Mes éclats de dents s'éparpillent
sur le drap bleu qui me cachait
le voici devenu ciel

*

Mon visage empourpré
est une rose
reflétée par le fleuve

*

Allongée seule
je ne verrai plus ton visage
mais la face du ciel

*

J'ai failli croire
que j'étais une criminelle
avec ces mains ensanglantées
essuyant mes plaies

*

Mon aînée s'est cachée
sous le drap
la benjamine bloque la porte
avec moi
je dis à mes filles
dès demain
il y aura un jardin
derrière cette porte

Ces quelques citations donnent une idée de l’intensité d’une parole poétique qui, en très peu de mots et avec une grande économie de moyens, ne laissent aucun doute sur l’horreur vécue, qui dépasse ce qu’il est possible d’imaginer. Et en même temps, il y a une force de la légèreté, une volonté de ne pas en rester à l’horreur mais de la présenter avec la grâce d’un haïku, qui force l’admiration. Salpy Baghdassarian est une grande dame.

2. Marina Skalova

Née en 1988 à Moscou, Marina Skalova a grandi en France et en Allemagne, avec également un passage par la Suisse où elle a accompli une partie de ses études et où elle vit actuellement. Son parcours singulier ainsi que son métier de traductrice littéraire la placent au carrefour des frontières. Elle est l’auteur de cinq ouvrages personnels parus entre 2016 et 2020, ainsi que de nombreuses traductions. J’ai eu la chance de la rencontrer, et même de l’interviewer, lors du Festival Poët Poët 2023.

Il y a une dimension féministe essentielle dans l’œuvre de Marina Skalova. Je me souviens avec émotion d’un poème sur l’utérus de sa mère qui m’avait marqué lors du festival. Ce poème est paru dans la revue Muscle, que je n’ai pas en ma possession. Je vous propose donc quelques extraits de Atemnot / Souffle court, paru aux éditions Héros-Limite, où les poèmes brefs incarnent le souffle coupé, et évoquent le corps féminin.

l'hymen brûle

comme
des traces de Javel

sur le sexe étranger

weggeätzt
hier soir

*

le corps assiégé
aussitôt, s'effrite

la peau se poussière
la chair s'émietter

et le souffle, frêle

Je vous invite vraiment à découvrir ce recueil très intense, qui exprime le corps féminin dans des vers resserrés, présentés successivement en français et en allemand.

3. Audre Lorde

J’ai découvert Audre Lorde grâce à Sandrine Montin, qui est Maître de Conférences à l’Université de Nice, spécialiste de littérature comparée, et membre du collectif Cételle qui s’est donné pour mission de traduire Lorde en français. Le nom « Cételle » semble tout à la fois un jeu sur l’acronyme CTEL qui désigne notre laboratoire de recherches à l’Université, et sur l’expression « C’est elle » qui revendique la dimension féminine et féministe de ce collectif.

Venons-en à Audre Lorde elle-même. Femme, noire et lesbienne dans l’Amérique du XXe siècle, elle a ressenti à plusieurs titres la difficulté d’appartenir à une minorité. Militante, essayiste, elle s’est engagée pour les droits civiques américains. Sa biographie illustre la notion d’intersectionnalité, c’est-à-dire le fait d’être au carrefour de plusieurs injustices.

Une anthologie de ses poèmes, intitulée Contrechant, vient de paraître aux éditions Les Prouesses, dans une traduction du Collectif Cételle. Les poèmes sensuels et militants d’Audre Lorde deviennent ainsi accessibles au public français. Ils portent le témoignage d’une époque, les années soixante-dix et quatre-vingts, qui ont été des années de lutte, en tant que femme, en tant que mère, en tant que lesbienne, et en tant qu’afro-américaine.

Je vous parlerai plus en détail une autre fois de cette œuvre qui mérite un article entier. Je n’ai pas aujourd’hui la possibilité d’avoir son recueil sous la main. Il fait partie de ma pile à lire depuis un moment. Dès que possible, je vous parlerai plus en détail d’Audre Lorde. Je tenais malgré tout à vous en parler un peu dès aujourd’hui, en cette journée internationale contre la violence envers les femmes.


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5 commentaires sur « Femmes poètes en lutte contre la violence »

  1. cheffesse et peintresse sont des mots, à l ‘oreille ,aussi pénibles que des fausses notes ,qui dénaturent notre langue je ne vois pas pourquoi on supprimerai « poétesse « sous le prétexte fallacieux que parfois on l ‘a employé en plaisantant Une langue n ‘a pas à se soumettre à l ‘idéologie du jour
    Merci de nous faire découvrir cette…..POETESSE

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense qu’il importe avant tout de se conformer au vœu des premières concernées, à savoir les femmes poètes elles-mêmes. Certaines admettent le féminin « poétesse », d’autres lui préfèrent « la poète ». Quelle que soit la solution retenue, c’est avant tout leur choix à elles, qu’il convient de respecter en tant que tel. Personnellement, j’admets les deux orthographes qui me conviennent toutes deux, et qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

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