L’école, broyeuse d’enfants ?

Je suis récemment tombé, via les réseaux sociaux, sur un dessin de presse concernant l’école. Et il m’a semblé important de réagir à ce dessin, qui accuse en somme de transformer les enfants en coquilles vides.

Le dessin de presse

Soucieux de respecter les droits d’auteur, je ne reproduirai pas ici ce dessin, mais j’ai mis le lien quelques lignes plus haut.

Sur ce dessin, l’école est une grosse machine pleine d’engrenages, qui crache une fumée noire. Y entrent des enfants colorés et joyeux, qui gambadent dans une nature verdoyante et fleurie, où les arbres ont des visages presque humains. Ils en ressortent tristes et ternes, porteurs d’une même blouse noire. Un bras mécanique les a scalpés, et a remplacé leur cerveau par un chapeau carré comme ceux que portent les diplômés. Deux tuyaux rejettent la créativité et l’intelligence comme des rebuts de ce processus.

On comprend donc quelle est l’accusation : l’école broie les individus, brime leur individualité, les empêche de s’épanouir, et les transforme en coquilles vides et apathiques.

J’ai été élève avant de devenir professeur. Je sais très bien, par conséquent, qu’un enfant préfère presque toujours les vacances à l’école, et qu’il est toujours plus agréable de s’amuser que d’apprendre. Cependant, l’école n’est pas non plus une torture, et des millions d’enfants franchissent ses grilles avec le sourire.

Être en collectivité implique des contraintes

Bien sûr, l’école représente une contrainte. Mais ce ne sont jamais que les contraintes nées de tout espace qui réunit un grand nombre de personnes au même endroit. Le dessin évoque uniquement les enfants en tant qu’individus. Or, l’école est précisément le lieu où l’on découvre que nous ne sommes pas seulement des individus mais des membres d’un groupe. L’école est le lieu où l’on découvre que notre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Être en collectivité, c’est une contrainte. On ne peut pas parler quand on veut, on ne peut pas se déplacer où l’on veut, on ne peut pas faire ce qu’on veut. La personne qui a fait ce dessin donne l’impression de penser que c’est par sadisme ou méchanceté que l’école impose des contraintes aux enfants. Non, c’est juste qu’on ne peut pas se comporter en groupe comme on le ferait seul.

Cette contrainte née du fait que l’on est en groupe est inévitable, mais elle est accrue par les effectifs souvent surchargés des classes. Si l’on y réfléchit, une telle densité de population est très rare dans le monde adulte, où l’on évite plus qu’on ne recherche la foule. Il est très rare, dans la vie professionnelle ou personnelle, de passer ses journées dans une pièce où il y a de vingt à trente personnes. Plus il y a d’enfants dans un petit espace, plus les exigences en termes de comportement seront élevées. Cela n’a rien à voir avec une forme de cruauté de l’école comme le suggérait le dessinateur : c’est juste que, lorsque l’on n’est pas seul, il faut tenir compte des autres. On ne peut donc, à partir du moment où l’on n’est pas seul, faire ce que l’on veut.

Une lobotomie, vraiment ?

En somme, l’école n’a rien d’un cours particulier. Les enseignants varient les modalités d’apprentissage, et font travailler les élèves tantôt collectivement, tantôt individuellement, parfois encore par groupes ou bien en autonomie, mais quelle que soit la configuration, il demeure une constante qui est que l’individu doit composer avec la présence d’une vingtaine de ses semblables, souvent davantage, dans un seul et même lieu. L’enfant subit par conséquent la contrainte de règles qui, encore une fois, paraissent indispensables pour le bien-être de tous, et qui ne sont pas vécues comme excessivement contraignantes par la plupart des enfants. On est loin de la lobotomie représentée sur le dessin, sur lequel on peut voir un bras mécanique qui semble prêt à extraire le cerveau d’un enfant scalpé.

J’entends parfois dire que l’école contraint les enfants à rester assis six heures durant. C’est totalement inexact. L’école est aussi un lieu de pratiques sportives, artistiques, musicales, théâtrales : ces disciplines sont fondamentales au même titre que les autres, et permettent aux enfants de bouger, d’exprimer leur créativité, de travailler de façon sans doute plus détendue que lors d’une dictée. Les temps d’autonomie, les quarts d’heure de lecture, les plans de travail, les cahiers d’écrivain inscrivent des plages de plus grande liberté au sein de la journée. Les journées sont rythmées par des temps différents, dont certains sont moins contraignants.

Découvrir par la recherche et la manipulation

Le dessin de presse accuse l’école de vider les enfants de leur intelligence et de leur créativité, pour en faire des clones mornes et ternes. Cela m’attriste que l’on puisse voir l’école ainsi, alors même que celle-ci cherche constamment à faire progresser les élèves.

Parmi les séances proposées à l’école, les plus intéressantes, celles dont parlent le plus les formateurs, celles qui demandent le plus de savoir-faire pour les enseignants, ce sont les séances de découverte et de recherche. On parlera parfois de « situation-problème », de « démarche scientifique », d’expérimentation, de manipulation… Peu importe, ici, le nom que l’on donne à ces séances. Les didacticiens et pédagogues de tous bords s’accordent sur le fait que les élèves doivent être le plus possible actifs, se questionner, réfléchir, et utiliser leur intelligence de façon créative, sans se contenter d’appliquer une recette toute faite.

Cependant, on ne peut pas solliciter à ce point un enfant toute la journée. Une grosse séance de découverte et de recherche par jour est à mon sens suffisant. Les enfants ont aussi besoin de se rassurer face à leurs acquis, en n’étant pas uniquement confrontés à de la nouveauté. Ils ont besoin de temps où ils sont à l’aise par rapport à ce qu’on leur demande. Les exercices répétitifs ont, en ce sens, une utilité, de même que les temps de copie. À côté de la découverte par la recherche, les séances d’entraînement permettent d’acquérir des automatismes, de renforcer les acquis, de favoriser la mémorisation.

Une créativité constamment sollicitée

Loin de brider la créativité des élèves, l’école élémentaire la sollicite à de nombreuses occasions différentes :

  • lors des séances d’expression écrite, où les élèves produisent des phrases puis des textes inédits à l’aide des outils mis à leur disposition,
  • lors des problèmes de mathématiques dits « ouverts », où il existe plusieurs façons différentes de parvenir à la solution, voire plusieurs solutions possibles,
  • lors des séances d’arts plastiques, où il ne s’agit pas de reproduire un modèle mais de s’approprier une consigne pour en tirer une production différente de celle du voisin,
  • et plus largement lors de toute situation ouverte, comme la course d’orientation, l’expression corporelle, l’invention de rythmes musicaux, les jeux théâtraux…

Mais il va de soi qu’il s’agit d’une créativité encadrée, qui s’exerce à l’intérieur d’un cadre donné, dans le respect de contraintes imposées.

La créativité me semble très sollicitée dans les petites classes, et en particulier à l’école maternelle. Les jeux de construction (cubes, duplo, kapla…), les ateliers de pâte à modeler, les temps de dessin libre, etc., laissent libre cours à l’imagination des enfants, sans consigne particulière en dehors de celles qui permettent à l’activité d’avoir lieu en toute sécurité. Il me semble juste de dire que, plus les enfants grandissent, plus la créativité s’exerce dans un cadre précis. L’enseignement secondaire est sans doute beaucoup plus contraignant que l’enseignement primaire, puisque les journées sont scandés en cours de cinquante-cinq minutes, ce qui impose une gestion beaucoup plus contrainte du temps, et donc beaucoup moins de liberté accordée aux élèves.

On le voit, l’école n’est pas une machine à broyer des enfants. Dans le dessin de presse, il y a une figure qui brille par son absence, et c’est l’enseignant. Dans le dessin, l’école est représentée comme une chaîne de montage automatisée où les enfants entrent avec leurs différences et leurs couleurs, et dont ils sortent ternes et inexpressifs. Or, les enseignants ont le souci du bien-être de leurs élèves. Ils ajustent constamment leur façon de faire de manière à concilier l’efficacité des apprentissages et le bien-être des élèves. Il est donc assez injuste d’accuser l’école de tous les maux, d’autant que la quasi totalité des enfants fréquentent l’école avec le sourire.

Aussi grande soit la capacité d’adaptation des enseignants, aussi soucieux soient-ils du bien-être de tous les enfants, il n’en reste pas moins vrai que l’école n’est pas un cours particulier. La concentration élevée d’individus dans un même lieu fait mécaniquement peser sur eux des contraintes importantes en termes de comportement et d’attitude. Contrairement à ce que suggère le dessin, il n’y a aucune volonté, de la part des professionnels de l’école, de tuer l’originalité, la créativité, l’intelligence des élèves, bien au contraire. Mais l’école, lieu de vie en collectivité, ne peut faire autrement que d’imposer à l’individu d’être membre d’un groupe. Ne pas être seul implique de tenir compte d’autrui, et donc d’accepter de reporter la satisfaction de nombreux désirs narcissiques au profit d’une cohabitation pacifique et d’une organisation collective des apprentissages, équilibrée du mieux possible par l’enseignant.

Grandir, c’est aussi sortir de l’égocentrisme de la toute petite enfance. Les très jeunes enfants agissent généralement sans tenir compte des autres, et désirent faire ce qu’ils veulent, quand ils le veulent, de la façon qu’ils le veulent. La vie nous apprend assez vite que tous nos désirs ne peuvent être satisfaits, que certains doivent être reportés, et qu’il faut même accepter que certains ne le soient jamais. Je trouve, en ce sens, la publicité beaucoup plus cruelle que l’école : à l’heure où sont diffusés les dessins animés, la publicité présente de très nombreux objets de désir qui sont en réalité hors de portée des élèves. La télévision est une machine à fabriquer de la frustration. Les enfants vivent peut-être d’autant moins bien les contraintes qu’on leur présente un grand nombre d’objets de désir. J’entends souvent les enseignants dire que certains élèves ont du mal avec la frustration. Pour moi, ce problème ne vient pas de l’école, mais d’une société qui propose trop de désirs inaccessibles, et rend la réalité frustrante. L’école donne accès à de très grands plaisirs, beaucoup plus précieux à mon sens, comme celui de savoir lire, d’imaginer des histoires, mais ce ne sont pas des plaisirs à satisfaction immédiate, ils supposent un temps d’effort, de contrainte, d’apprentissage. L’école n’en est pas pour autant une machine à broyer de l’enfant.


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3 commentaires sur « L’école, broyeuse d’enfants ? »

  1. Je crois que tu as tout dit avec ton article. Je relève cette phrase : « Or, l’école est précisément le lieu où l’on découvre que nous ne sommes pas seulement des individus mais des membres d’un groupe. » Le fait que ce qui devrait être une évidence est de plus en plus oublié explique en grande partie les incivilités actuels et pas mal de problèmes de discipline à l’école…

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