Une randocriture à Aiglun

Les Journées Poët Poët se sont terminées en beauté, sous un ciel d’un bleu éclatant, en pleine nature, pour célébrer les premiers jours du printemps. Avec un concept nouveau, la randocriture, à savoir une marche poétique en compagnie des poètes et des artistes, dans un cadre exceptionnel, la vallée de l’Estéron et la cascade de Vegay.

Marcher au soleil

Aux alentours de neuf heures du matin, une joyeuse foule commence à se constituer devant la mairie d’Aiglun. Nous sommes ravis de voir que le public a répondu à l’appel de la poésie. Certaines personnes sont même venues de relativement loin. Et il y a aussi des gens du village, ce qui fait plaisir. Cela nous conforte dans notre désir de faire résonner les mots de poésie là où on n’a pas forcément l’habitude de les entendre : dans l’arrière-pays, et dans la nature, après les quartiers de Nice. Parmi les randonneurs, nous avons eu le plaisir de retrouver Gabriel Fabre, poète et habitant de la Petite Maison de Poésie, Pascal Giovannetti, poète et animateur de scène slam, Magali Revest, danseuse performeuse, intervenant à d’autres moments du festival.

Nous sommes accueillis par monsieur le maire, Anthony Salomone, très heureux que le festival se termine comme l’an dernier dans son village. Il milite, avec l’aide de Patrick Quillier, élu municipal à la culture, professeur des universités en retraite, pour le développement d’une offre culturelle de qualité dans les territoires ruraux. Passionné par l’histoire et la géographie de son village, le maire explique que le nom d’Aiglun ne vient pas du mot « aigle » comme on le croit souvent, et comme le blason du village le laisse penser, mais de « aigo », l’eau en occitan. Aiglun est en effet un bastion des eaux, avec de nombreuses sources, sans compter l’Estéron qui coule au bas de la vallée, et la cascade de Vegay qui est la destination de la « randocriture ». Anthony Salomone rappelle l’importante biodiversité de cette rivière classée, avec des espèces végétales et animales endémiques. La forêt abrite cerfs et mouflons, ainsi que deux meutes de loups, comme en attestent les crottes recouvertes de poils que nous croisons.

Le départ de la « randocriture » a eu lieu devant la mairie d’Aiglun (photo personnelle)
Les randonneurs se mettent en marche (photo Olivier Baudoin)

Poésie sur le pont

Nous descendons progressivement jusqu’au pont qui traverse la rivière. C’est là que nous attendent Dominique Massaut et Emmanuelle Pepin. Le poète entonne un poème très bien choisi, que l’on dirait écrit pour l’occasion, en ce qu’il évoque des choses qui se trouvent autour de nous : rivière, montagne, ciel, eau… En même temps, la danseuse Emmanuelle Pepin entreprend une performance corporelle silencieuse, avec des gestes très lents qui miment la marche, jusqu’à se rapprocher progressivement du sol. Ils traversent très lentement le pont, et nous leur emboitons le pas, poursuivant notre marche.

Une première performance a eu lieu sur le pont.

Un peu plus loin, sur le sentier ombragé, le poète slammeur DomM nous offre un moment de poésie authentique dont les mots résonnent avec ce paysage naturel. Pendant ce temps, Emmanuelle Pépin, avec une connexion profonde à la terre, paraît communiquer avec les racines et les cailloux qui peuplent cet environnement. Son interaction semble nous convier à entrer en symbiose avec la nature qui nous entoure, à ressentir sa force et sa présence palpable. Ensemble, ces deux artistes nous invitent à vivre profondément l’instant, laissant de côté le flux des pensées pour nous ouvrir à la beauté de la nature.

Sabine Venaruzzo nous attend un peu plus loin avec des cris chantés qui résonnent au-dessus du tumulte de la rivière. Elle nous invite à prêter l’oreille aux sons, et nous poursuivons notre marche avec davantage d’attention.

Les bruitages du saxophoniste

Le saxophoniste Lionel Garcin tire des sons étranges de son instrument, perché sur un rocher

Bientôt, en effet, nous entendons des bruits. On dirait des cris de dinosaures. Nous découvrons le saxophoniste Lionel Garcin perché sur un rocher surplombant la rivière. Il tire de son instrument des sons inhabituels, moins des notes que des sons, qui nous transportent dans un univers insolite. J’ai vraiment l’impression qu’un dinosaure va surgir de cette nature luxuriante. En même temps, Emmanuelle Pépin est habitée par des gestes lents et insolites, par lesquels elle semble communiquer avec les cailloux, les troncs, les bouts de bois. Elle se roule par terre et ses cheveux longs se recouvrent de feuilles de chêne. C’est alors que s’élève la voix de Dominique Massaut pour un nouveau poème.

Nous reprenons ensuite notre marche, accompagnés par les artistes, jusqu’à arriver au pied de la cascade de Vegay. Après les pluies abondantes des semaines passées et la fonte des neiges, la cascade est particulièrement puissante et nous offre un beau spectacle. Nous prenons le temps de la contempler, jusqu’à nous rendre compte que la danseuse et le saxophoniste se trouvent sur l’autre rive. Ils nous proposent alors un spectacle incroyable. Progressivement, en contact avec les arbres et les parois rocheuses, ils se rapprochent de l’eau et entrent de plus en plus en contact avec l’élément liquide. Lionel Garcin joue du saxophone dans l’eau, immergeant l’embouchure de son instrument, pour en extraire des sonorités inattendues et insolites. Emmanuelle Pépin évolue d’abord sur les rives, puis grimpe sur les rochers, avant de finir dans le bassin lui-même, déployant ses gestes gracieux au pied de la cascade. La voix de Dominique Massaut résonne alors à nouveau et nous entraîne encore un peu plus dans la féerie de l’instant.

Nous avons froid pour nos artistes, car l’eau ne doit pas dépasser les dix degrés en cet endroit ombragé. Dès la performance terminée, ils se dévêtent et s’enveloppent de chaudes couvertures avant de se changer. Nous restons un instant contemplatifs, nos sens éveillés par la performance poétique, contemplant la majestueuse cascade, en paix avec nous-mêmes et avec la nature. Certains disent que la cascade ionise l’air et nous recharge en ions négatifs.

Une performance en contact avec l’eau (Photo Olivier Baudoin)
Le saxophoniste n’a pas hésité à immerger son instrument pour proposer des sons insolites (photo Olivier Baudoin)

La « Popote des Poët Poët »

Alors que le festival touche à sa fin, nous entamons le retour, les yeux pleins d’étoiles, portant avec nous les souvenirs enchanteurs de cette journée à Aiglun. Nous contemplons sous un angle différent les paysages qui nous ont émerveillés, avec les roches ocres dominant la clue et le village perché qui se profile à droite. Arrivés au pont, une surprise nous attend : un pique-nique généreusement préparé par Sylvain, le compagnon de Sabine Venaruzzo. Ses quiches et ses gâteaux, confectionnés avec amour, régalent nos papilles. J’ai appris plus tard qu’il a veillé une grande partie de la nuit pour les préparer, et ma gratitude envers lui s’accroît encore davantage. Il aurait fallu l’aider davantage. Assis ensemble, artistes et public se mêlent dans une atmosphère de convivialité. Ce repas partagé, baptisé la « Popote des Poët Poët », clôture le festival dans une explosion de joie et de bonne humeur.

Nous remercions le centre socio-culturel itinérant « Bulles d’aires » qui nous a aidé à sensibiliser les personnes de la Vallée et faire en sorte que cette journée soit une réussite en amenant du monde !

Dominique Massaut
Le copieux pique-nique préparé par Sylvain
Lecture des « mots ressentis » de la journée avec Sabine Venaruzzo et Hoda Hili

En remontant au village, je suis encore plein d’images, de poèmes, de sensations, d’émotions. Je prends le temps de me reposer un peu dans le jardin de Sabine Venaruzzo, avant de me rendre chez Hoda et Patrick où les poètes et artistes hébergés sont en pleine conversation. Je discute quelques instants avant de prendre congé. Une heure et demie de route m’attend avant de rentrer chez moi, où je m’endors rapidement en me remémorant les dix incroyables journées de festival qui ont rempli ce mois de mars. La dix-huitième édition du festival Poët Poët s’achève. À l’an prochain pour de nouvelles aventures !

Dominique, Sabine, Sylvain et moi
Vue sur la rivière Estéron et la clue d’Aiglun, depuis le Pont-Vieux
Sur le chemin du retour, la pleine lune sur la chapelle N.D. d’Entrevignes, à Sigale

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