Accueillie en tant que poète dans la communauté d’agglomération du Pays de Grasse, Sabine Venaruzzo a arpenté pendant une année scolaire la ville et les villages de ce territoire à la fois urbain et rural. Elle est allée à la rencontre des habitants, et notamment des élèves des écoles et des collèges. De cette expérience unique, elle a tiré un long métrage, réalisé par Frédéric Pasquini, avec une musique d’Éric Longsworth. J’ai assisté à l’avant-première, diffusée à la médiathèque Simone Raybaud à Saint-Cézaire-sur-Siagne.
L’authenticité d’une démarche poétique
Comédienne, chanteuse lyrique, poète, Sabine Venaruzzo a plus d’une corde à son arc. Il y a de nombreuses portes pour entrer dans le monde de la poésie, et Sabine Venaruzzo est entrée par celle du spectacle vivant. Elle connaît sans doute autant de musiciens, de plasticiens, de danseurs, de comédiens, d’artistes de rue que de poètes. Cela contribue grandement à l’originalité de sa pratique poétique. Et ce qui m’a séduit dans sa démarche, c’est qu’elle est d’une authenticité absolue.
Sabine Venaruzzo, originaire de la région lyonnaise, a d’abord entrepris des études de commerce, et a commencé sa vie comme fourmi avant de réaliser qu’elle était cigale. Elle a eu alors le courage de renoncer à un certain confort matériel pour être totalement en accord avec ses valeurs. Elle a entrepris des études de chant lyrique au Conservatoire régional de Nice, où elle a remporté le premier prix d’art dramatique. Elle a fondé dans la foulée la compagnie « Une petite voix m’a dit », avec laquelle elle a notamment créé le spectacle des Quatre Barbues, qui reprend et rajeunit les airs des Quatre Barbus, ou encore « l’Opéra minuscule » à destination des petits et grands enfants. Elle est surtout, depuis dix-huit ans, la fondatrice et la directrice artistique des « Journées Poët Poët », le principal festival de poésie contemporaine des Alpes-Maritimes.
Si j’insiste sur ce parcours, c’est parce qu’il permet de comprendre qu’on n’imposera jamais à Sabine Venaruzzo une posture qui ne soit pas en accord avec ses valeurs. On ne renonce pas à une vie fausse pour faire de l’inauthentique. Elle a mis du temps, pour cette raison, à s’assumer pleinement comme poète, même si elle l’est sans doute depuis l’enfance. Sabine Venaruzzo évoque volontiers l’influence d’une grand-mère d’origine italienne, porteuse d’une langue riche de mots qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire. Avec un recueil intitulé Et maintenant, j’attends, récemment réédité avec une traduction en langue arabe de Salpy Baghdassarian, Sabine Venaruzzo est bel et bien pleinement poète.
La deuxième des qualités de Sabine Venaruzzo, après l’authenticité, est sans doute le courage. Être poète, sans bénéficier du confort d’un travail alimentaire qui paie les factures, c’est déjà en soi une énorme preuve de courage. Diriger une compagnie, organiser des spectacles insolites, animer un festival de poésie, cela implique de convaincre un certain nombre d’institutions, de partenaires, d’instances qui ne sont pas tous acquis à l’importance de la poésie, et d’une poésie vivante, bien ancrée dans l’aujourd’hui. Et il en faut, du courage, pour aller au-devant des gens, avec un bonnet sur la tête et des gants de boxe rouges. Je crois que les gens perçoivent immédiatement ce courage, cette authenticité, cette humanité, et que c’est pour cela que les rencontres fonctionnent si bien.

La dame en rouge
Pour Sabine Venaruzzo, la poésie n’est pas d’abord dans un livre. Le livre est plutôt l’aboutissement d’une démarche qui passe avant tout par le corps, par la marche, par la rencontre. Pour incarner cette démarche, Sabine Venaruzzo a créé le personnage de la dame en rouge. Manteau rouge, bonnet rouge, gants de boxe rouges, valise rouge. La couleur rouge sera le fil conducteur de tout le long métrage. Un personnage étrange et insolite, qui intrigue, qui inquiète peut-être un peu, mais qui fascine aussi. Qui marche dans la campagne de l’arrière-pays grassois. Et qui va à la rencontre des gens.
Frédéric Pasquini a réussi ce pari de faire tenir en une heure de film une année entière de rencontres dans le pays de Grasse. Le film a quelque chose du documentaire, puisqu’il témoigne de cette habitation poétique d’un territoire. Mais, en l’absence de tout commentaire, avec seulement les mots de la poétesse, il est surtout un poème en images, servi par la musique d’Éric Longsworth. Il nous montre les aventures de la dame en rouge, sillonnant le Pays de Grasse, et sa rencontre avec les habitants.
Ce film nous montre que la marche peut faire poème. Marcher apparaît comme une façon d’être au monde, une façon d’habiter un territoire, de s’approprier un espace. Une poésie en mouvement, mais sans empressement, en prenant le temps d’être avec les paysages et les habitants. La dame en rouge est d’abord une étrangère, une personne différente et singulière, qui va à la rencontre d’inconnus, mais bien vite l’humanité fait tomber les barrières. Sabine Venaruzzo nous montre que quelque chose de profond peut apparaître dans des rencontres pourtant très éphémères. Précisément parce qu’elle se présente dans ce personnage insolite, parce qu’elle est la dame en rouge et qu’elle est poète, l’échange évacue d’emblée les banalités, et fait apparaître une rencontre d’humain à humain, très émouvante.
Les objets qu’elle manipule , les marelles qu’elle trace à la craie, sont des amorceurs de rencontres humaines, qui permettent à ces dernières de dépasser les politesses d’usage et d’emblée s’installer dans un questionnement, un jeu auquel les personnes rencontrées acceptent de se prêter. Un couple de personnes âgées accepte ainsi d’apparaître sous une couverture de survie, et livre une image d’amour bouleversante. Les enfants des écoles se prêtent au jeu avec toute leur fraîcheur et leur entrain.

La paix d’un monde oublié
Il en résulte un film paisible, envoûtant, presque planant, où l’image prend le temps de se poser, où le poème prend le temps de s’égrener. Dans une société obnubilée par la vitesse et le zapping permanent, cela fait du bien de voir un film qui prend le temps.
Cela fait du bien, aussi, de voir la nature à l’écran. Les forêts, les rivières, les chemins… Un autre rythme, plus rural, moins pressé, apparaît à l’écran. Un autre visage des Alpes-Maritimes que celui du surtourisme, du bling bling et des médias. Un monde un peu oublié que l’on redécouvre avec bonheur. Un arrière-pays où l’on est davantage en contact avec la nature, et où l’on prend le temps d’être. Car pour une fois, c’est l’être qui est valorisé, et non l’avoir ou le faire. Les personnes rencontrées ne font parfois rien de particulier devant la caméra, et elles crèvent l’écran par leur simple présence.
Saint-Vallier, Valderoure, le plateau et le lac de Thorenc, Saint-Auban, Gréolières, Andon, Escragnolles, Saint-Cézaire, Cabris, le vieux Grasse… J’ai eu aussi le plaisir de retrouver des paysages que je connais et que j’aime, qui m’ont rappelé la route des vacances pour aller chez mes grands-parents, ou ma première année d’instit à l’école Émile Félix. La nature est magnifiquement filmée, dans le refus du cliché de carte postale, en illustrant plutôt le quotidien et la rencontre avec la dame en rouge… On y voit les petits vieux, les enfants des écoles, les commerçants du marché, qui ont accepté de se prendre au jeu, et qui ont fait une rencontre insolite avec Dame Poésie.
J’ai aussi aimé le fil rouge tendu par la couleur. Le regard du réalisateur a traqué le rouge dans les rues et ruelles des villages du pays grassois. Et le Land Art a fait le reste, abolissant toute frontière entre la nature et la poésie. Avec toujours le rouge comme fil conducteur.
Le rouge sang ne symbolise pas ici la blessure, la plaie ouverte, mais plutôt la vie, la circulation, en même temps que l’urgence de vivre profondément et authentiquement. Rouge comme un bonnet qui dissimule parfois le visage et donne à voir l’anonyme, l’universel plutôt que l’existence individuelle. Rouge comme des gants de boxe qui ne portent aucune violence, qui ne sont pas une arme mais plutôt une façon de revendiquer le courage d’être pleinement qui on est. Rouge comme un fil d’Ariane tendu entre les êtres et les paysages. Rouge comme des panneaux de signalisation qui contrastent par leur simplicité géométrique avec la multiplicité vivante des paysages naturels, détournés avec un peu de rouge pour en faire des panneaux poétiques. Rouge comme des pierres ou des branches peintes en Land Art, poétisant l’espace.

☆
Connaissant le travail poétique de Sabine Venaruzzo, je savais que j’allais apprécier ce long métrage retraçant une année d’arpentage du Pays de Grasse. Mais je ne savais pas que j’allais être ému à ce point, jusqu’aux larmes. La beauté de la musique d’Éric Longsworth, la justesse des images de Frédéric Pasquini ont vraiment été au service de la poésie de Sabine Venaruzzo, cette dernière elle-même au service de l’humain avant tout. Les dernières images montrent des enfants ensemble, sur les abords du lac de Thorenc, dans une chorégraphie simple mais qui les montre vraiment ensemble, unis. Ce film redonne espoir. On a envie de croire que la poésie sauvera le monde.
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J’aimerais bien le voir ! Il y a, dans cette présentation, des choses qui m’ont touché, comme le fait que marcher peut devenir poésie. Moi aussi, je le pense. Je ne connais pas Sabine Venaruzzo personnellement, mais ce que j’ai vu d’elle dans internet m’a toujours touché.
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Merci beaucoup ! Je crois qu’on ne peut qu’adhérer à l’univers poétique de Sabine.
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