Emmanuel Godo vient de recevoir la médaille d’argent du prix Paul Verlaine, décerné par l’Académie française, pour son recueil Les Egarées de Noël, paru aux éditions Gallimard. Je voudrais donc profiter de cette très heureuse nouvelle pour vous faire découvrir l’un des poèmes de ce recueil.
Prière
Herr, unser Herrscher...
BACH, Passion selon saint Jean
Que ton nom dans ma bouche soit toujours celui de la plus grande joie, du plus grand amour
Et pas le baume qu'on met sur la blessure du vivre
Et pas la borne qu'on place de part et d'autre de la folie du chemin
Et pas le froid qu'on jette sur la liberté de la question
Que ton nom dans ma bouche soit toujours brûlé au feu de l'imprononçable
Comme la lumière jaillit des ombres qu'elle a veillées
Comme la parole parfois vient couronner la souveraineté d'un silence
Comme la force se lève plus juste de la pauvreté qu'elle reconnaît en elle
Que ton nom dans ma bouche ne soit jamais distrait, jamais grimacé par l'habitude
Qu'il dise toujours la fertilité des larmes semées par ta grâce
Qu'il fende les peurs où je fais sommeiller la promesse dont tu m'as donné le sang
Que ton nom n'engloutisse pas comme une bouche inhumaine
Les noms de tous ceux que j'ai aimés et qui m'ont permis de comprendre
Qui tu étais, Toi, de quelle immensité d'amour tu es le nom
Cette prière qui reprend certains des codes du sonnet est, en même temps qu’une prière, un Credo, une proclamation de foi en le Dieu d’amour des Chrétiens. L’anaphore « Que ton nom » est une évidente reprise du Notre Père (« Que Ton Nom soit sanctifié », du latin Sanctificetur nomen tuum). Aussi personnelle et intime qu’elle soit, cette prière, en s’inscrivant explicitement dans ce contexte chrétien, adopte ainsi une dimension qui dépasse l’échelle de l’individu, comme le montre aussi la relative rareté des marques de première personne du singulier.
Cette adresse personnelle à Dieu est émouvante, en ce que le poète montre bien que la foi est bien un élan intime, et non la récitation de formules toutes faites. Aimer Dieu est, pour le poète, une joie avant d’être un devoir, une joie authentique, et non une œillère pour ne pas voir la douleur. C’est ce que précisent les vers introduits par « Et pas », qui définissent de façon négative la foi, comme autre chose qu’un simple « baume ».
Le deuxième quatrain associe le « nom » de Dieu à « l’imprononçable », ce qui rappelle le caractère sacré de ce Nom. C’est précisément la raison pour laquelle l’expression « nom de Dieu » est devenu un juron. L’image du « feu » suggère une notion de purification. Ce Nom apparaît comme une lumière, comme le couronnement d’un silence.
Aussi le poète émet-il, dans le premier tercet, le vœu que « ton nom (…) ne soit jamais distrait, jamais grimacé par l’habitude ». Sans doute une personne qui a l’habitude de prier court-elle le risque de réciter ses prières presque machinalement, distraitement, et c’est contre ce risque qu’Emmanuel Godo entend se prémunir par ce vœu. La prière doit rester prononcée en pleine conscience, en donnant tout leur poids aux mots.
Dans ce contexte, les « larmes » n’apparaissent pas seulement comme une image de tristesse, mais aussi et surtout comme un symbole de pureté. Ce sont des « larmes » fertiles, nous dit le poète : qu’a-t-il voulu dire par là ? Sans doute que ces larmes sont nourricières, porteuses, donc, d’une nourriture spirituelle, autrement dit qu’elles font grandir l’âme. Ces larmes sont un don divin (à ce propos, lisez La Fée aux larmes de Jean-Yves Masson, et vous verrez que les larmes sont véritablement un don). Le Nom de Dieu devient ainsi un guide, qui aide à dépasser la peur.
Le dernier tercet oppose le Nom de Dieu, au singulier, avec les noms, au pluriel, « de tous ceux que j’ai aimés ». On peut y voir une façon de considérer que, même si Dieu résume tout, même si tout est susceptible de se fondre dans l’Un, il est bon malgré tout de considérer aussi la pluralité, la diversité des choses et des êtres. Il ne faut pas refuser d’aimer les créatures au prétexte qu’il ne faudrait aimer que le Créateur : les premières sont une émanation de ce dernier, et, du moment que cela ne vire pas à l’idôlatrie, l’amour horizontal des créatures entre elles peut être encouragé, en ce qu’il est une voie d’accès à l’amour vertical entre les humains et Dieu. C’est bien ce que dit le poète, en précisant que « tous ceux » qu’il a aimés lui ont « permis de comprendre » Dieu. Il y a ainsi, dans les mots du poète, une sorte de dialectique entre l’Un et le Pluriel, chacun des deux étant un aspect d’un couple symbolique, plutôt que deux éléments dichotomiques.
L’ensemble se fond dans une même « immensité d’amour », dans lequel on peut voir un rappel d’une leçon fondamentale du christianisme, « Dieu est amour ». Romain Rolland parlait de « sentiment océanique » pour désigner cette impression d’appartenir à un tout. Le dernier vers du poème donne l’impression d’une vague infinie, d’un amour irradiant qui se déverse sur toute chose et tout être. L’amour des choses et des êtres conduit ainsi à l’Amour divin, ce « Toi » entre virgules qui est comme le point culminant du poème, son aboutissement.
*
Pour conclure, Emmanuel Godo exprime à travers le poème « Prière » une profonde et authentique relation avec le divin, où la foi se présente à la fois comme personnelle et universelle. Le poème invite à une spiritualité consciente, loin de toute forme de ritualisme mécanique, pour embrasser une dévotion vivante et fervente. Le poète rappelle que l’amour pour Dieu et pour les autres sont inextricablement liés, formant une unité qui transcende les divisions apparentes. « Prière » se révèle ainsi être une véritable méditation sur la nature de la foi et de l’amour, offrant au lecteur une vision personnelle et lumineuse de la foi.
Emmanuel Godo, né en 1965 dans l’Oise, docteur ès lettres, agrégé de lettres modernes, est professeur en classes préparatoires au Lycée Henri IV (Paris) et à l’Université catholique de Lille. Il a publié de nombreux essais et travaux de recherche, notamment sur Maurice Barrès, et ce n’est qu’en 2012 qu’il publie son premier ouvrage de fiction (Un prince). Suivent trois recueils de poésie, tous parus dans la collection « blanche » des éditions Gallimard : Je n’ai jamais voyagé, Puisque la vie est rouge et Les égarées de Noël. Ce dernier recueil, paru en 2023, vient d’être récompensé, en juin 2024, par le prix Paul-Verlaine de l’Académie française. Le poème ici commenté est extrait de ce dernier recueil. J’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Emmanuel Godo lors des Rencontres de parole d’Aiglun, qui se tiennent chaque année, début août, dans le charmant village de la vallée de l’Estéron, grâce à Patrick Quillier et Hoda Hili.

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