Qu’est-ce qu’un doctorat en littérature ?

Dans le langage courant, on assimile fréquemment le docteur et le médecin. Pourtant, le diplôme du doctorat existe dans toutes les disciplines universitaires, y compris, bien entendu, dans le domaine des lettres.

Le doctorat est, en France, le plus haut diplôme universitaire, sanctionnant un niveau d’études de huit années minimum après le baccalauréat. Depuis le « Processus de Bologne » et la réforme LMD, le doctorat français s’est harmonisé avec les doctorats européens, et constitue le troisième cycle universitaire après la Licence et le Master. Il dure trois ans, et peut être prolongé exceptionnellement jusqu’à une durée totale de six ans.

La couverture de ma thèse

Le doctorat est une formation à la recherche par la recherche. L’essentiel du travail demandé au doctorant consiste en la rédaction d’une thèse de doctorat, soutenue ensuite devant un jury. La mienne a ainsi porté sur l’œuvre poétique de Jean-Michel Maulpoix, un poète contemporain né en 1952, auteur d’une trentaine de recueils, l’un des principaux représentants et théoriciens du « lyrisme critique », dont l’œuvre a été récemment couronnée par l’obtention du prix Goncourt de poésie. Pour vous donner une idée, ma thèse compte 968 pages.

C’est un travail essentiellement individuel et solitaire, mais le doctorant n’est pas pour autant livré à lui-même. Il travaille avec l’accompagnement d’un directeur de thèse, avec lequel il fait régulièrement le point. Le doctorant choisit le professeur avec lequel il souhaite travailler, et ce dernier accepte ou non. Ma thèse a ainsi été dirigée par Béatrice Bonhomme, professeur à l’Université de Nice, spécialiste de la littérature française du XXe siècle et en particulier de la poésie contemporaine.

En outre, il faut aussi suivre un certain nombre de formations, au choix parmi l’offre proposée par différentes instances de l’université. Il y a d’abord le laboratoire d’accueil du doctorant. Dans mon cas, il s’est agi du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature et des Arts vivants (CTELA), dont je suis aujourd’hui membre associé. Le laboratoire organise régulièrement des journées d’étude, des séminaires, des colloques, et les doctorants doivent y assister.

Vue sur Nice et la baie des Anges depuis les bureaux du CTEL à la fac de Lettres de Nice (photo personnelle)

Il y a ensuite l’École Doctorale, dans mon cas l’École Doctorale Lettres et Sciences Humaines, qui organise des formations pour tous les doctorants d’un même champ disciplinaire. J’en ai par exemple suivi une pour apprendre à faire des conférences en anglais, et une pour apprendre à utiliser le logiciel Zotero qui permet d’automatiser la constitution de sa bibliographie. C’est d’ailleurs bien pratique : la bibliographie de ma thèse compte 279 items, et on a ainsi toujours les références exactes à portée (auteur, éditeur, date d’édition, etc.).

Nous devions aussi choisir des formations proposées par le Collège des Écoles Doctorales, qui sont davantage transdisciplinaires, puisqu’elles s’adressent à tous les doctorants, quel que soit leur champ d’études. Enfin, dans mon cas, puisque j’étais doctorant chargé d’enseignement, je devais en outre suivre des formations sur la pédagogie, dispensées par le CIES.

Je dois dire que ce qui m’a intéressé, autant que les formations doctorales elles-mêmes, est la possibilité de rencontrer des doctorants d’horizons divers, qui sont tous des spécialistes de leur domaine. Je me souviens avoir discuté avec une juriste, un sismologue, une économiste qui faisait cours à des étudiants en médecine… J’ai l’impression que l’offre de formations doctorales s’est encore améliorée depuis le temps où j’étais doctorant. Le CTELA propose régulièrement désormais des « aCTELiers » autour d’aspects concrets de la rédaction de la thèse. C’est une très bonne chose.

En tant que doctorant contractuel chargé d’enseignement puis en tant qu’ATER, j’ai enseigné au sein des départements de Lettres Modernes, d’Information-Communication ainsi que dans l’ÉSPÉ George V (anciennement IUFM, aujourd’hui INSPÉ). Cela a été une expérience passionnante et extrêmement enrichissante pour moi.

Je me suis très bien entendu avec les professeurs titulaires qui avaient été mes enseignants, et j’ai eu la chance d’avoir une très grande liberté pédagogique. Outre des cours de méthodologie générale qui sont un peu une remise à niveau en lettres, et un cours de résumé de textes de presse, j’ai pu enseigner mon domaine de spécialité : la poésie contemporaine. Mon cours intitulé « Sur le fil de la vie, la poésie contemporaine » m’a permis d’interroger les questions de la vie et de la mort chez un grand nombre de poètes du XXe siècle. Avec « Les écritures de la neige dans la poésie contemporaine » (auprès d’étudiants de deuxième et troisième année de licence), j’ai également pu partager ma passion pour la poésie d’aujourd’hui, et faire découvrir des poèmes moins connus. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir avec un cours sur les « Problématiques du théâtre et de la théâtralité », où j’ai pu couvrir toute l’histoire du théâtre français et aborder un grand nombre de questions transversales sur les genres dramatiques. De plus, j’ai animé les travaux dirigés du cours de dissertation sur le roman de Jean-Christophe Igalens.

J’ai également enseigné en Master, à des étudiants qui passaient le Capes de Lettres Modernes, où j’ai assuré la moitié des cours d’histoire littéraire du XXe siècle (l’autre moitié étant assurée par Ilias Yocaris). J’ai également assuré les cours préparant à l’épreuve de didactique du français. Pour ce cours-là, j’avais parfois des étudiants beaucoup plus âgés que moi. J’enseignais alors dans les beaux locaux de l’ESPE Georges V, à Cimiez. J’ai été très heureux des nombreux retours positifs de mes étudiants qui ont obtenu le concours, certains m’ayant dit que c’étaient les meilleurs cours de didactique qu’ils avaient eus, ce qui m’a fait extrêmement plaisir, car je me suis formé tout exprès pour ce cours.

Les années de préparation de doctorat sont aussi l’occasion de mettre le pied à l’étrier pour la communication de la recherche. Ma directrice de thèse, Béatrice Bonhomme, m’a ainsi invité à participer au colloque de Cerisy-la-Salle sur l’œuvre de Marie-Claire Bancquart. Cela a été mon tout premier colloque, et aussi mon premier déplacement en Normandie. Je garde un souvenir impérissable de cette semaine en compagnie de grands chercheurs et de la poète elle-même, dans le château de Cerisy.

L’ouvrage que j’ai co-dirigé pendant mon doctorat

Grâce à Béatrice Bonhomme, j’ai également pu co-diriger une journée d’études et la publication scientifique qui en a découlé. Le CTEL a validé à l’unanimité mon projet sur La poésie comme espace méditatif, qui a donné lieu à une belle journée d’études, et à un ouvrage paru aux éditions Classiques Garnier. Outre la dimension strictement scientifique, il a fallu gérer un (petit) budget, coordonner les interventions, rédiger le programme, préparer l’ouvrage collectif… Cela a été extrêmement formateur pour moi.

Depuis, j’ai participé à de nombreux autres colloques, journées d’études et ouvrages collectifs. Vous en trouverez la liste dans la page « Mes publications universitaires », où je recense mes travaux de recherche.

Les dernières semaines de rédaction ont été très intenses. J’ai très peu dormi, de manière à pouvoir fini dans les temps la rédaction et la relecture.

Le temps est enfin venu d’envoyer ma thèse par courrier au jury. J’ai fait imprimer les différents exemplaires par le service d’impression de l’Université, qui façonne un véritable livre. J’ai ensuite préparé les colis postaux adressés aux différents membres du jury, choisis par ma directrice de thèse parmi les spécialistes de la poésie contemporaine à l’échelon national.

J’ai alors reçu deux pré-rapports, de la part de deux membres soulevant des points positifs et négatifs de la thèse. Ces pré-rapports servent au candidat à se préparer à l’oral de soutenance, de manière à pouvoir argumenter en justifiant ses choix de recherche.

Puis le jour J est arrivé. C’était le 15 janvier 2015. Un jeudi. En début d’après-midi, j’avais rendez-vous avec le jury dans la Salle du Conseil de la Faculté des Lettres. Face à moi, donc, le jury, composé, bien évidemment, de ma directrice de thèse, mais aussi de quatre autres professeurs, à savoir Catherine Mayaux, Odile Gannier, Benoît Conort, et le président du jury, Dominique Viart.

Derrière moi, une assemblée qui se remplit peu à peu. Il y a, bien sûr, mes parents, mon meilleur ami François, des amis de la famille, mais aussi d’autres étudiants, des professeurs de l’Université, et surtout Jean-Michel Maulpoix lui-même, qui m’a fait le plaisir de venir tout exprès à Nice pour assister à la soutenance.

Je suis d’abord invité à présenter la thèse, ses choix, ses méthodes, ses résultats. Ensuite, ce sont les membres du jury qui, chacun à leur tour, donnent leur point de vue sur la thèse, puis me posent des questions auxquelles je dois répondre de la façon la plus précise possible. Je suis étonné du niveau de détail des questions, portant sur des passages précis de la thèse, parfois rédigés plusieurs mois auparavant, voire plusieurs années.

Ensuite, on me demande de sortir de la pièce, en même temps que le public, pendant la délibération du jury. J’ai l’impression que les minutes sont des heures, même si mes proches me félicitent déjà. Et puis, on me demande solennellement d’entrer, et le jury prononce son verdict. J’ai obtenu le doctorat avec la mention « très honorable avec félicitations à l’unanimité du jury », c’est-à-dire la plus haute mention possible.

Ensuite, Jean-Michel Maulpoix m’a fait l’honneur de lire de larges extraits du recueil qui allait être publié, à savoir Le Voyageur à son retour. J’étais chargé de présenter le recueil, avant la lecture du poète, qui nous a fait voyager avec les mots, en nous présentant ses brefs poèmes en forme de « Diapositives ».

Dans la vaste salle des professeurs attenante, mes parents ont installé le buffet partagé avec le jury et le public. On m’avait dit que la soutenance durerait plus de trois heures, peut-être même quatre, en comptant ma prise de parole, celle des cinq membres du jury, les réponses aux questions, la délibération et la lecture poétique de Jean-Michel Maulpoix. Aussi, nous avions prévu une collation qui ressemblait davantage à un apéro dînatoire qu’à un goûter de milieu d’après-midi. Très peu de monde a goûté la pissaladière et la tapenade de ma mère. Peu importe, cela a fait le repas du soir à la maison !

Dans la salle des professeurs de l’Université de Nice, avec Jean-Michel Maulpoix.

*

Ce jour-là marquait la fin d’un chapitre décisif de ma vie et le début d’une nouvelle aventure. Ces années de recherche assidue ont été riches en découvertes, en expériences professionnelles, en rencontres. Après tant de jours, tant de nuits blanches passées à analyser des poèmes, à rédiger des chapitres, à réagencer mon propos au fil de nouvelles découvertes, j’avais enfin atteint mon objectif.

En recevant mon titre de Docteur en Langue, Littérature et Civilisation Françaises, une vague d’émotions m’a submergé. Le diplôme lui-même, imprimé sur papier infalsifiable, n’arriverait que plus tard, bien entendu. Mais j’étais fier de cet aboutissement. J’éprouvais aussi une immense gratitude pour le soutien sans faille de ma famille, pour les conseils avisés de mes professeurs, et pour leur confiance.

Si l’aventure du doctorat vous tente, pensez aux points suivants :

  • Vérifiez que vous êtes éligible à l’inscription en doctorat, c’est-à-dire que vous êtes titulaire d’un Master dans la discipline d’inscription, ou d’un diplôme équivalent.
  • Trouvez un directeur de thèse parmi les professeurs habilités à diriger des recherches de l’Université dans laquelle vous souhaitez vous inscrire : ce sont les Professeurs des Universités (PU) et les Maîtres de Conférences Habilités à Diriger des Recherches (MCF-HDR). Choisissez un Directeur de Thèse avec lequel vous vous entendez bien, qui soit véritablement expert dans le domaine que vous avez choisi, et qui soit suffisamment disponible pour vous.
  • Ayez une connaissance suffisante de l’état de la recherche dans le domaine qui vous intéresse, afin de pouvoir choisir un sujet de thèse qui n’ait pas déjà été traité. Votre directeur de thèse pourra vous aiguiller en ce sens.
  • Choisissez un sujet que vous aimez vraiment. Vous allez passer plusieurs années à plancher sur ce sujet. Assurez-vous d’être suffisamment passionné par ce sujet.
  • Assurez-vous d’être à l’aise avec la rédaction de textes académiques. Vous allez faire cela tous les jours pendant au moins trois ans, alors il faut aimer cela, et avoir des facilités de rédaction. Il est bon également d’avoir des compétences numériques, car de nos jours de plus en plus de choses sont informatisées.
  • Assistez à des conférences, des colloques, des journées d’étude organisées par les Universités, afin d’améliorer vos connaissances, mais aussi d’apprendre comment se déroulent ces événements auxquels vous serez amené à participer.
  • Sauvegardez systématiquement votre travail, y compris vos brouillons et vos notes, sur plusieurs supports différents. Une panne peut arriver, et il serait impossible de tout réécrire à quelques jours de la soutenance ! Je vous conseille d’avoir des clefs USB, des disques durs externes, des sauvegardes dans le Cloud…
  • Assurez-vous d’être capable de travailler seul sans procrastiner. L’essentiel du travail se fait chez soi, seul à seul avec ses livres et son ordinateur. Il faut être capable de gérer soi-même son temps, ce qui est d’autant plus difficile qu’on vous confiera peut-être d’autres missions importantes (participation à un colloque, charge d’enseignement…). Et en même temps, il faut être capable de se ménager et de ne pas perdre sa santé.
  • Faites des allers-retours réguliers entre rédaction et révision, entre recherche et rédaction, entre lectures et rédaction…
  • Sollicitez régulièrement votre directeur de thèse, même lorsque celui-ci ne vous demande pas de comptes, afin de ne pas découvrir trop tard qu’il aurait préféré que vous vous y preniez autrement.
  • Envisagez l’après-thèse en gardant à l’esprit des possibilités de carrière en dehors du milieu universitaire auquel prépare le doctorat.

Dr Gabriel Grossi


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