C’est toujours un plaisir que de revenir dans cette vallée lumineuse où serpente l’Estéron. Aiglun n’est pas un village comme les autres, à en croire ses habitants eux-mêmes. Une habitante m’a dit qu’il y avait là quelque chose de magique. Un autre m’a parlé d’énergies particulières dans ce lieu. Toujours est-il que la bonne humeur et la convivialité sont d’emblée au rendez-vous, lors de ces nouvelles « Rencontres de paroles », grâce à Hoda Hili et Patrick Quillier.
Des rencontres estivales annuelles
Aiglun est un village qui se mérite. On ne peut y accéder que par des routes étroites et sinueuses, où deux voitures ne se croisent pas facilement. Mais, une fois arrivé sur place, on ne peut qu’être ébloui par la majesté des montagnes qui entourent le village sans l’écraser. Le village rassemble ses maisons baignées de soleil autour de sa petite église, de sa mairie et de son auberge. Il domine le cours de l’Estéron, dont les clues font le bonheur des adeptes de canyoning. Au loin, la cascade de Vegay chute majestueusement sur cent quarante mètres avant de rejoindre la rivière.
Tombé amoureux de ce site exceptionnel, Patrick Quillier, professeur de littérature comparée à l’Université de Nice, s’y est établi il y a de nombreuses années, après avoir longtemps vécu et enseigné loin de son Sud-Ouest natal, à la Réunion, au Portugal, en Hongrie notamment. Il aime à y faire venir collègues et amis, chaque été, pour y deviser littérature et poésie. Ces rencontres estivales ont pris de l’ampleur grâce à l’investissement de sa compagne Hoda Hili, elle-même poète, philosophe et cultivatrice de safran. Depuis plusieurs années, les Rencontres de Paroles d’Aiglun sont devenues un rendez-vous important pour les poètes d’ici et d’ailleurs. Un succès qui doit beaucoup aussi à l’implication d’Anthony Salomone, le sympathique et dynamique maire du village, parfaitement acquis à la cause de la culture dans les territoires ruraux.

Première journée au « Hangar »
La première journée de ces Rencontres a eu lieu au « Hangar », un espace culturel associatif situé à Entrevignes, un hameau situé en contrebas du village de Sigale. Depuis la route, on ne voit que la chapelle Notre-Dame d’Entrevignes. Le Hangar se situe juste en-dessous. Tenu par un sympathique couple de passionnés de musique et de culture, de façon bénévole (lui est plombier, elle est assistante maternelle), ce lieu se compose d’une large terrasse ouverte sur la vallée, et d’un espace intérieur décoré d’œuvres d’art. L’association propose en outre, à des prix modiques, de quoi s’abreuver et se restaurer sur la terrasse.
La journée commence avec un atelier d’écriture animé par Yves Giombini. Niçois de naissance, Grassois d’adoption, il raconte volontiers être venu à l’écriture en étant tombé amoureux, au sens que peut avoir ce mot pour un enfant, de sa prof de français de sixième. Auteur de plusieurs romans et de recueils de poésie, il est aussi le parolier de chansons composées par Patrick Massabo, conseiller pédagogique en musique bien connu des enseignants des Alpes-Maritimes. La deuxième partie de la soirée a été marquée par la scène ouverte de poésie orchestrée par Pascal Giovannetti, de même format que les scènes slam qu’il organise depuis de nombreuses années à la Cave Romagnan, à Nice. Enfin, la soirée s’est terminée avec la projection du film « Sur la route », de Frédéric Pasquini, avec Sabine Venaruzzo.
Un atelier d’écriture en trois étapes

C’est donc sur la terrasse du Hangar que s’est attablée la dizaine de participants à l’atelier d’écriture. Avec une sympathie et une bienveillance immédiatement perceptibles, Yves Giombini a instauré d’emblée une ambiance propice au partage et à l’écriture. Il a commencé par proposer une mise en bouche consistant à relater un souvenir sous la forme d’un écrit bref, à la manière du Je me souviens de Georges Perec. Chacun a ainsi eu l’occasion de rapporter une anecdote, amusante ou touchante, parfois poignante, de son passé. Le partage de ces brefs récits nous a permis de nous découvrir.
Dans un deuxième temps, nous avons relu avec plaisir le sonnet des Voyelles de Rimbaud, et nous avons été invités à écrire un quatrain, régulier ou non, sur une couleur qui ne devait pas être nommée. Rouge, jaune, noir, vert, bleu ou rose, nous avons eu droit à de belles déclinaisons de cet exercice, et nous avons l’idée de mettre bout à bout nos productions pour la scène ouverte qui allait suivre.
La consigne du troisième exercice était plus insolite. Yves Giombini s’est emparé d’une cruche d’eau, et il en a versé le contenu dans un récipient en verre. Un geste simple, du quotidien, mais qui, observé attentivement, peut donner lieu à de nombreuses inspirations, que l’on soit attiré par l’image, par le son, ou par l’ensemble. Et, de fait, les productions ont été très différentes entre elles, tout en se rejoignant aussi sur certains points. Certaines étaient légères, d’autres plus graves, mais toutes s’accordaient sur l’importance de l’eau.

Un poème dit, un verre offert
La fin de l’atelier d’écriture a coïncidé avec l’arrivée de nombreux convives qui allaient assister à la suite de la soirée. Y participer, même, puisqu’il s’agissait d’une scène ouverte. Après un rapide buffet qui s’est tenu sur la terrasse sous les lumières du soleil couchant, nous nous sommes regroupés dans la partie intérieure du Hangar.
Au micro, Pascal Giovannetti, bien connu des milieux poétiques niçois, puisqu’il anime chaque mois une scène ouverte de poésie à la Cave Romagnan, à Nice. Il commence par rappeler qu’un malentendu subsiste en France à l’endroit du slam, qui tend à devenir un sous-genre de poésie, alors qu’originellement le slam est ouvert à toutes les formes d’écriture, sans se réduire à un style particulier. Toute personne qui participe à une scène ouverte de poésie est, de fait, slammeur, avec aucune autre contrainte que ces consignes très simples : moins de trois minutes, pas de mise en scène ostentatoire, et pas de musique. Ce sont bien les mots qui doivent avoir le premier rôle. Et, bien entendu, un poème dit, un verre offert !

Je n’ai pas compté le nombre de participations, mais je pense qu’il a dû y en avoir plus d’une vingtaine. Parmi les participants, des poètes confirmés, qui ont publié de nombreux recueils chez des éditeurs reconnus, côtoient des amateurs moins expérimentés, et il est beau de voir cette distinction parfaitement abolie, ne restant que le partage, la bonne humeur, la convivialité, et l’amour des mots.
Il est difficile de garder en mémoire la teneur de ces très nombreux textes qui se sont succédé. J’ai été très marqué par le grave et sublime poème de Patrick Quillier sur le bombardement nucléaire d’Hiroshima et de Nagazaki, il y a exactement soixante-dix-neuf ans. J’ai beaucoup apprécié aussi l’ode à Aiglun en chanson proposée par Françoise Mingot-Tauran, poète, chanteuse et responsable des éditions Wallâda. Impossible également de ne pas mentionner le poème multilingue et engagé de Raphaël Monticelli, « Best before », où l’anglais et l’italien alternent avec le français.
Quand la poésie fait son cinéma
La soirée s’est poursuivie avec la projection d’un film de Frédéric Pasquini, Sur la route, un film qui passe par quatre chemins. Ce film narre l’aventure poétique de Sabine Venaruzzo, qui a été accueillie pendant une année scolaire en résidence au sein des villages du Pays de Grasse. La poétesse est allée à la rencontre des gens et des paysages. Le film, largement muet, montre le personnage de la dame en rouge, équipée de sa valise, de son bonnet, de ses gants de boxe, de ses couvertures de survie, évoluer dans les paysages du Pays de Grasse, et aller à la rencontre des habitants. La voix off du poème de Sabine Venaruzzo est mise en relief par les plages de musique composées par Eric Longsworth. Ayant déjà consacré un article à ce film que j’aime beaucoup, et que j’avais déjà eu l’occasion de voir à Saint-Cézaire-sur-Siagne, je ne m’étendrai pas davantage ici.
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La soirée s’est terminée sous un ciel étoilé d’une pureté exceptionnelle. La nuit n’était trouée que par le faisceau des phares du convoi de voitures qui a regagné Aiglun après cette belle soirée à Entrevignes. Je serais bien resté quelques instants à contempler la voûte céleste, surtout en cette période de Perséides, mais la fatigue m’a convaincu de regagner ma chambre à l’Auberge de Calendal, au centre d’Aiglun, d’où je vous écris ce matin, en attendant la suite de ces journées d’évasion dans le monde de la poésie !

Pour en savoir plus
- Le programme des Rencontres de Paroles 2024 : Les Rencontres d’Aiglun approchent
- Vous trouverez aussi sur ce blog le récit des éditions précédentes.
- Le site officiel d’Yves Giombini : https://yvesgiombini.com/
- La page Facebook de l’association « Le Hangar » (Sigale) : https://www.facebook.com/achlehangar/
- Ma recension du film de Frédéric Pasquini avec Sabine Venaruzzo : https://litteratureportesouvertes.wordpress.com/2024/04/19/sabine-venaruzzo-a-arpente-le-pays-de-grasse-pendant-un-an/
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4 commentaires sur « Rencontres d’Aiglun 2024 : première journée »