Lorsque j’ouvre les yeux, en cette deuxième journée de Rencontres de paroles, le ciel commence tout juste à s’éclaircir. La vallée se découpe déjà nettement au-dessus du village endormi. Il est un peu moins de six heures du matin. L’heure idéale pour rédiger la première partie de mon récit aiglenois.
La nature comme écrin

Une fois mon article écrit et publié, je descends au rez-de-chaussée de l’auberge de Calendal pour prendre mon petit-déjeuner. Plusieurs amis s’y trouvent déjà : Raphaël Monticelli et son épouse, Tristan Blumel et son père, Jean-Baptiste Pomet. Je déjeune en leur fort agréable compagnie, et les conversations vont bon train. Nous échangeons notamment nos coups de cœur poétiques.
Je comptais profiter de la matinée libre pour me baigner dans la clue d’Aiglun, et je suis ravi de voir que Tristan et son père ont eu la même idée. Dès le petit-déjeuner terminé, nous suivons donc le petit sentier caillouteux qui part des halles du village, et qui serpente parfois au-dessus du vide. Le jeu en vaut pourtant la chandelle, puisque nous nous baignons dans de très belles vasques à l’eau cristalline. De retour au village, nous mangeons à l’auberge. Pour ma part, je me régale d’un délicieux magret de canard, servi avec un planteur.

À partir de 15 heures, l’assemblée se réunit sous les halles du village pour des temps de lecture entrecoupés de temps de dialogue. Je dois dire que l’organisation est parfaite, puisqu’il n’y a pas trop de lectures qui s’enchaînent, et que les temps de dialogue permettent un échange riche et fécond autour des poèmes que nous avons entendus.

L’humain d’abord
C’est le jeune Ange Salomone qui ouvre le bal, en récitant des poèmes écrits collectivement à l’école. Félicitations à cet enfant qui a de qui tenir !

La parole a ensuite été donnée à Frédérique Wolf-Michaux, comédienne et contralto, qui exerce aussi en tant que photographe sous le nom d’Adrienne Arth. Elle a interprété un poème que j’aime beaucoup, et que j’ai eu la chance d’entendre déjà plusieurs fois, « Célébration de l’espèce » de Claude Ber. Ce poème litanique, brûlant réquisitoire contre la folie de notre espèce en même temps que palpitant plaidoyer pour l’humanité, est paru dans Il y a des choses que non, aux éditions Bruno Doucey.
J’ai publié sur Facebook un extrait vidéo de cette magnifique interprétation : https://www.facebook.com/reel/502044605546848
https://www.facebook.com/reel/1810556282810638.

Trois perceptions de l’espace
Se sont ensuite enchaînées trois lectures poétiques qui ont proposé trois perceptions de l’espace, trois façons d’être-au-monde et de se mouvoir dans l’espace.
Joël-Claude Meffre est né en 1951 dans le Vaucluse. Cet archéologue est très attaché son pays natal, et le poème qu’il a lu s’en est ressenti, puisqu’il portait sur le mont Ventoux. Mais il ne s’agissait pas pour lui de décrire une montagne. Ce spécialiste du soufisme et des spiritualités orientales, qui a évoqué le terme sanskrit de mandala pour désigner son approche, entendait bien plutôt être-avec la montagne, ressentir le lieu, ses énergies, ses sources, dans une attitude que l’on pourrait dire contemplative, ou méditative. Il en résulte un poème très serein, lu d’une voix calme et posée, et cet instant de paix m’a fait beaucoup de bien.

Pour Sabine Venaruzzo, « Nos vies dansent tout ce qu’on espace ». La poète est une arpenteuse de territoires, comme le rappelait le film diffusé la veille. Dans ses performances, le corps a toute son importance. Chanteuse lyrique, metteuse en scène, Sabine Venaruzzo explore l’espace poétique dans toutes ses dimensions, lesquelles ne sauraient se réduire au petit volume du livre. La marche, la rencontre avec l’autre, la danse sont des aspects essentiels de la poésie de Sabine Venaruzzo. Empêchée par des circonstances de force majeure, la poète n’a pu être physiquement présente, mais Patrick Quillier lui a rendu un bel hommage en lisant deux de ses poèmes.
Vous pourrez retrouver la vidéo de cette lecture ici : https://fb.watch/tSlUStCLrY/.
Marc Ross a été marqué, dans son enfance, par deux drames majeurs. Il a survécu à un grave tremblement de terre, et sa famille a été contrainte de quitter l’Algérie française, plusieurs années avant l’indépendance, dans des conditions pour le moins difficiles. Aussi, dans le poème qu’il a lu, intitulé « Une pluie fine pour nous laver de tout soupçon », son rapport à l’espace apparaît-il comme un rapport de peur, ou de menace. L’espace, il faut le traverser, il faut courir. Le poète ne conte pas seulement son expérience propre, mais aussi celle de toutes celles et ceux qui, eux aussi, souffrent ou ont souffert. On a l’impression que le poète décrit un récit de cauchemar, assailli de toutes parts avec la nécessité de traverser l’espace.

« L’amour la poésie »
La séquence suivante a été placée sous l’égide de cette belle citation d’Eluard : « L’amour la poésie ». C’est Stéphane Dahan, habitué de la Cave Romagnan à Nice, qui a ouvert cette session, avec un poème intitulé « Théodicée de la douleur ». La théodicée, c’est, pour reprendre la définition du CNRTL, la « justification de la bonté de Dieu en dépit du mal qui existe dans le monde », autrement dit une sorte de procès fait à Dieu, accusé d’avoir laissé du mal sur la Terre, lequel ne peut répondre en personne, et il n’y a d’autre réponse que « Dieu est amour ». Serge Dahan dit en substance qu’il n’écrit pas autre chose qu’un poème d’amour. Et cet amour s’articule avec la douleur inhérente à l’existence terrestre.
Gérard Pey, quant à lui, a intitulé sa prise de parole « être Vous », avec une minuscule pour le verbe être, et une majuscule pour le pronom Vous. Ce poète niçois a lui aussi inscrit son poème dans la thématique du rapport à l’Autre.

Poésie et musique

On ne présente plus Hoda Hili puisqu’elle est, avec Patrick Quillier, la formidable organisatrice de ces « Rencontres de paroles ». Elle a publié deux recueils de poésie : Nuits diphoniques aux éditions Maelström, en Belgique, et Abris perdus, aux éditions Abordo, sises à Port-Sainte-Marie, dans le Lot-et-Garonne. J’ai été très touché par le dialogue avec l’arbre qu’elle entreprend dans « Je cherche un chêne ».

Son intervention a été accompagnée par la musique de Benjamin Flora Saxemard, qui est arrivé avec divers instruments à cordes atypiques. Sa musique, envoûtante, danse autour d’une note fondamentale, et ne s’en éloigne que pour y revenir. Le dialogue artistique entre la poète et le musicien se fait de façon naturelle et fluide, et nous rappelle les mots de Michel Deguy, selon lesquels « la poésie n’est pas seule ».

Le musicien a ensuite été accompagné par Claudia Christiansen, musicienne elle aussi, pour une improvisation musicale très réussie. Elle a joué du tambour, de la flûte, et s’est aussi servie d’instruments plus atypiques, comme des verres à pied ou des bouteilles en verre. J’ai filmé en une seule vidéo les interventions musicales de Benjamin Flora Saxemard avec Hoda Hili et avec Claudia Christiansen, sous la forme d’un direct Facebook. Voici le lien : https://fb.watch/tSKEFnecRF/.
Vous pourrez découvrir le travail musical de Benjamin Flora Saxemard sur le site « Bandcamp » qui permet d’écouter son album « Protest and love songs » : https://benjaminflorasaxemard.bandcamp.com/album/protest-and-love-songs
Hommage à Dominique Ottavi
Après un repas partagé sous les halles du village, c’est dans l’église d’Aiglun que s’est terminée cette deuxième journée de rencontres poétiques. La soirée était consacrée à un hommage à Dominique Ottavi, poète et chanteur corse, récemment décédé. Il était un ami d’un grand nombre des poètes présents.
Patrick Quillier a présenté le dispositif mis en place pour lui rendre hommage comme un « rituel ». Lui-même et la chanteuse contralto Frédérique Wolf-Michaux se tenaient sur la tribune de l’église, c’est-à-dire l’étage, hors de la vue du public. Nous entendions leur voix sans voir leurs visages. C’est avec la chanteuse et comédienne que la soirée s’est ouverte puis refermée, avec un chant corse en ouverture, et un poème d’Euripide en clôture. Sa voix grave de contralto résonnait à merveille dans l’église et portait en elle le tragique de la disparition de Dominique Ottavi, emporté par la maladie à l’âge de seulement soixante-treize ans.
Patrick Quillier a alors récité un long poème dédié à Dominique Ottavi, qui parlait de Tibet, d’un personnage nommé Djézar (je transcris phonétiquement ce nom que je ne sais écrire), qui parlait aussi de spiritualités orientales, en évoquant notamment les chakras, ces centres énergétiques que les Orientaux situent sur le corps humain, tout le long de la colonne vertébrale, le serpent kundalini.
Entre les différentes parties du long poème de Patrick Quillier, Michel Cassir, Claudia Christiansen, Yves Giombini, Pascal Giovannetti et Marc Ross ont rendu, tour à tour, hommage à leur ami disparu. J’ai été très touché par le poème lu par Yves Giombini, « Ceux qui sont partis, ils ne sont pas loin », qui a été repris, en fin de soirée, par un enregistrement de Dominique Ottavi lui-même.
Cette séquence, particulièrement émouvante, a été accompagnée par la marionnettiste Claudine Ross, qui intervient depuis plusieurs années lors des Rencontres de Paroles, avec des marionnettes qu’elle crée elle-même, et qu’elle fait se mouvoir en rythme avec les mots du poème.

Sur cette photo, on peut voir, de gauche à droite, Michel Cassir, Pascal Giovannetti, Yves Giombini, Marc Ross et Claudine Ross, qui se préparent à rendre hommage à leur ami Dominique Ottavi, alors que résonnent dans l’église les mots de Patrick Quillier, qui, lui, se tient en retrait, sur la coursive supérieure de l’église, hors de la vue du public.
L’émotion était très palpable pendant toute la durée de cette séquence, tant Dominique Ottavi était proche d’un grand nombre de personnes présentes. J’ai entendu, par la suite, plusieurs anecdotes qui montraient, toutes, la gentillesse et la grandeur d’âme du poète corse, qui était aussi un musicien. Notamment, il avait écrit une chanson pour l’une des filles du maire d’Aiglun à l’occasion de son anniversaire. Comme l’écrivait le poète lui-même, « Ceux qui sont partis, ils ne sont pas loin ».
Pour en savoir plus
- Le site Internet de la chanteuse et comédienne Frédérique Wolf-Michaux et de sa compagnie Luk.m : https://www.fwm-lukm.com/
- Le site internet du musicien Benjamin Flora Saxemard : https://benjaminflorasaxemard.bandcamp.com/album/protest-and-love-songs
- L’article de France 3 à l’occasion de la mort de Dominique Ottavi : https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/corse-du-sud/le-chanteur-musicien-et-poete-dominique-ottavi-est-decede-a-l-age-de-73-ans-2859620.html
- Présentation de Dominique Ottavi sur le site des éditions L’Harmattan : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=23131
A suivre…

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