Aiglun en poésie : jour 3

La troisième journée des « Rencontres de paroles » d’Aiglun a été, à nouveau, très riche en découvertes, en partages, en discussions. Une telle abondance de nourritures poétiques fait un bien fou : découvrir la poésie des autres me donne envie d’écrire. Les « Rencontres » d’Aiglun, c’est aussi un climat d’absolue bienveillance, une atmosphère d’amitié comme il s’en rencontre rarement, grâce à Hoda Hili et Patrick Quillier, qui mettent tout leur cœur, et une immense énergie dans la réussite de ces journées. Un immense merci à eux.

La langue du poème

Marilyne Bertoncini

Dans le « Tombeau d’Edgar Poe », Stéphane Mallarmé affirme que la tâche du poète consiste à « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Autrement dit, le poète manipule les mêmes mots que tout un chacun, mais il les utilise autrement, avec une finalité autre. Tel l’aède, le barde ou le griot, il parle au nom de cette tribu dont il fait partie, mais en revivifiant pour cela la langue commune. Les poètes qui sont intervenus lors de cette première session en ont été un brillant exemple.

Marilyne Bertoncini a ouvert le bal en présentant À fleur de bitume, itinéraires urbains, un livre accompagné de photographies, écrit à quatre mains avec Ghislaine Lejard, où il s’agissait de parcourir la ville à la recherche des salissures qui recouvrent les murs et dessinent des formes abstraites sur les façades. Ces dessins involontaires, capturés par l’objectif de Marilyne Bertoncini, ont été le support de la rêverie des deux poètes, qui y ont vu tout un monde fabuleux. Ce beau livre, publié par les éditions Les Lieux dits dans la collection « Duo », a été préfacé par Jacques Robinet.

Colette Gibelin est née à Casablanca en 1936, et a vécu les trente premières années de sa vie au Maroc. Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, elle a longtemps enseigné les lettres. Depuis Appel, paru en 1956 chez Debresse, elle a publié plusieurs dizaines d’ouvrages. Son intervention s’est intitulée « Exister, résister ».

Colette Gibelin
Maria Maïlat

Maria Maïlat est née en Transylvanie, d’un père hongrois et d’une mère roumaine (ou l’inverse…). Elle a donc grandi dans un bilinguisme de fait, et avoue que, enfant, elle jalousait ses parents qui avaient chacun leur langue, alors qu’elle n’avait pas la sienne propre. Aussi a-t-elle très tôt eu le goût des langues étrangères, afin d’avoir, elle aussi, sa langue à elle, et c’est la langue française qui l’a séduite. Aussi Maria Maïlat a-t-elle écrit toute son œuvre en français. Fuyant la censure du régime de Nicolae Ceaușescu, elle arrive en France en 1986. Elle est l’autrice de nombreux romans, contes, essais et livres de poésie. Elle est désormais installée dans la vallée de la Vésubie, très durement touchée par la tempête Alex. Son intervention a pris le titre de « Abri – Redos ».

Michel Cassir s’est accompagné de la musicienne Claudia Christiansen et de la marionnettiste Claudine Ross pour présenter son poème. Ce trio a ainsi montré que la langue du poème pouvait aussi s’incarner dans le geste du musicien ou celui de la marionnettiste. Michel Cassir, professeur des Universités, est chimiste, spécialiste notamment d’électrolyse, et parallèlement directeur de collection aux éditions L’Harmattan. Le poète, né en Egypte, a vécu au Liban et au Mexique avant d’arriver en France. Ce passionné de surréalisme est ainsi également un grand connaisseur des littératures d’Orient et d’Occident. Il a présenté des extraits de son livre intitulé Tokbar, qui est, semble-t-il, le verlan de Bartok.

Claudia Christiansen et Michel Cassir
Claudine Ross et ses marionnettes accompagnent Michel Cassir

« Apérissoire » de Tristan Blumel

Mon ami Tristan Blumel, membre comme moi du PoëtBuro qui participe à l’organisation du Festival Poët Poët, est intervenu avant le repas pour présenter, en guise d’apéro poétique, la revue Périssoire, une publication artisanale rassemblant plusieurs poètes et artistes. C’est avec beaucoup d’humour et de fraîcheur qu’il a présenté cet objet original, imprimé à la fois en format portrait et en format paysage, avec l’assistance du jeune Félix Pasquini, qui s’est volontiers prêté au jeu. J’ai filmé en direct cette présentation dont vous pourrez trouver ici la vidéo : https://fb.watch/tU3IQ-KEC1/

Tristan Blumel, assisté par Félix Pasquini

Être éditeur aujourd’hui

Après le repas, les festivités de l’après-midi ont débuté avec une table ronde des éditeurs, rassemblant les responsables des éditions Abordo, L’Amourier, Tipaza et Wallâda. Editer de la poésie n’est pas chose facile, et cela demande beaucoup de passion, quand on sait que cette activité n’est absolument pas lucrative. Les éditions L’Amourier ont fait le choix d’être une SARL, et de publier autre chose que de la poésie pour permettre le financement des livres de poésie, notamment des livres sur la Commune de Paris et sur Blanqui. Les trois autres maisons sont des éditions associatives, qui, conformément à la loi de 1901, n’ont pas de but lucratif. Certaines trouvent des aides à travers des subventions publiques, d’autres ont fait le choix de se passer de cette procédure complexe. Il est rappelé que la chaîne du livre fait appel à de nombreux acteurs (auteur, éditeur, imprimeur, transporteur, distributeur, vendeur), et que l’auteur et l’éditeur sont ceux qui touchent le plus faible pourcentage du prix du livre. Une autre statistique intéressante était le rapport entre le nombre de manuscrits reçus et d’ouvrages finalement publiés : quelques publications par an, pour plusieurs centaines de textes reçus.

La table ronde des éditeurs.

Poètes en temps de guerre

Gilbert Casula, poète et responsable des éditions Tipaza, se demande dans son poème si l’on écrirait autrement en temps de guerre. Le fait est que bien des questionnements raffinés sont balayés par l’urgence et l’horreur, lorsque survient la guerre. Sans doute, dans un pays comme la France qui jouit par chance d’une paix certaine, peut-on s’offrir le luxe de réfléchir, de rêver, d’imaginer sans contraintes, de façon désintéressée. Mais la guerre n’est pas très loin de nous, elle sévit actuellement de façon particulièrement cruelle, en Ukraine et en Palestine, et la poésie, y compris la poésie écrite en France, ne peut pas faire comme si de rien n’était, ne peut pas ignorer ses conflits pour se réfugier dans une tour d’ivoire. La place du poète est résolument au cœur de la Cité.

C’est pourquoi Olivia Elias, poétesse de la diaspora palestinienne, et Michaël Glück, poète juif né à Paris d’une famille durement touchée par la folie antisémite, se sont associés pour écrire Point de suspension, consacré à l’horreur de ce qu’il se passe actuellement à Gaza. Avant même de lire le texte, le symbole est fort, puisqu’il prouve à lui seul, s’il en était besoin, que Juifs et Palestiniens peuvent être amis. Et les poèmes sont forts, eux aussi, puisqu’ils montrent de près l’horreur.

n’ai rien vu cette année
n’ai pas vu l’automne se déployer
l’acacia flamboyer les grues
s’envoler

n’ai vu que bombes
& encore plus de bombes sur Gaza
en flammes

ni eau ni nourriture ni carburant & électricité

Olivia Elias, « Jour 38, 14 novembre », dans Point de suspension, Coaraze, L’Amourier, 2024, p. 17.

Olivier Baudoin, quant à lui, a assisté à la montée des tensions alors qu’il se trouvait en Palestine dans le cadre de son métier de photographe. Dans son livre de photos, il raconte comment la situation est devenue de plus en plus tendue, jusqu’à la fermeture des check-points et des aéroports. Il parle de l’envoi de roquettes par le Hamas, et de la peur du peuple palestinien des représailles disproportionnées du gouvernement israélien.

Le temps d’échanges qui a suivi les lectures de cette session a été particulièrement riche et fructueux. Il a été rappelé que la poésie est parfaitement à sa place en temps de guerre, que la poésie n’est évidemment pas simplement une esthétisation du réel par le jeu d’ornements langagiers gratuits, mais qu’elle est, selon les mots de Césaire, « la bouche de ceux qui n’ont point de bouche ». Paul Celan ne voyait aucune différence entre un poème et une poignée de main : le poème est adresse, mouvement vers l’Autre, quel qu’il soit. Ne soyons pas naïfs, la poésie, à elle seule, ne sauvera pas le monde, mais, pour autant, il n’y aura pas de solution sans la poésie.

De g. à dr. : Olivia Elias, Michaël Glück, Patrick Quillier, Gilbert Casula, Olivier Baudoin

Poésie et spiritualité

C’est une autre question essentielle de la poésie qui a été abordée lors de la session suivante, à savoir ses rapports avec la spiritualité. Monique Marta, née à Nice en 1952, interroge ainsi la transcendance dans L’Opacité du ciel, très beau titre qui place le divin comme à distance, puisque le ciel demeure « opaque », inaccessible, mystérieux.

Monique Marta (au micro)

Tristan Blumel a proposé une interprétation très décalée de ce thème. Dans une intervention très animée, il revisite les grandes épopées homériques en imitant de façon critique les codes de l’industrie du divertissement. D’emblée, un panneau déroulant affiche « Saison 1, épisode 1 », ce qui est bien sûr une façon de s’approprier le langage des séries télévisées. Ses gesticulations animées traduisent, avec un plaisir jubilatoire, une critique théâtralisée des excès de l’entertainment à l’américaine. L’utilisation d’objets et d’une gestuelle affirmée fait du bien au milieu de lectures beaucoup plus sobres, et ne doit pas dissimuler la richesse d’un texte pétri de références.

Les jumeaux Pascal et Xavier Giovannetti se sont associés pour un « chemin de croix » revisité. Les mots de Pascal, volontiers ironiques sans être pour autant tout à fait parodiques, ont accompagné, en quinze stations, les images abstraites du peintre, qui a représenté par des figures géométriques simples les principaux personnages de la Passion. Des triangles de bronze, pointe en bas, représentent les Romains et leurs armes. Les triangles bleus, pointe en haut, représentent les personnages qui ne sont pas Romains. Jésus a été représenté, quant à lui, par un disque d’or clair. Le rouge carmin du cadre symbolise l’Eglise, par référence à la pourpre cardinalice. Et le fond bleu pastel des tableaux évoque le Ciel. Un très beau travail, éminemment symbolique.

L’une des stations du Chemin de Croix des frères Giovannetti

« La poésie n’est pas seule »

Avant le repas, l’éditeur Frédéric Paquet a lu des extraits du dernier livre de Carles Diaz, qui ne pouvait être physiquement présent. Ce livre se lit comme un essai qui rappelle que la poésie est, dans chacune de ses manifestations, une réappropriation du langage, une façon de revivifier les mots par un travail exigeant et authentique.

Benjamin Flora Saxemard nous a envoûtés avec ses mélodies inspirées par l’Afrique de l’Ouest, et nous a fait voyager dans une sorte de transe musicale apaisante et mystérieuse. Le musicien Cyrille Latour nous a fait voyager en poésie grâce à sa guitare basse, dont il tire des sons envoûtants à l’aide de sa pédale. Le compositeur Alain Fourchotte, professeur de musique à l’Université de Nice, nous a fait découvrir son travail de composition en lien avec des poètes. Il était intéressant de voir ce que voulait dire pour lui « mettre en musique » des poèmes.

La soirée s’est terminée de façon très originale avec la projection du travail des membres de l’association Regard indépendant. Ceux-ci réalisent des courts-métrages de trois minutes avec des caméras Super 8. Un langage poétique en lui-même. La projection de huit court-métrages a été entrecoupée par la lecture de poèmes écrits par des invités des Rencontres de paroles à cette occasion. Une belle façon de terminer la journée.

Benjamin Flora Saxemard

Pour en savoir plus

  • Sur les itinéraires urbains de Marilyne Bertoncini, voir la chronique de Marie-Hélène Prouteau dans la revue Traversées.


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3 commentaires sur « Aiglun en poésie : jour 3 »

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