Rencontres de paroles d’Aiglun : jour 4

Ce n’est pas sans un brin de nostalgie que j’ai abordé cette quatrième journée de rencontres poétiques, puisque je savais que ç’allait être la dernière, que le flot de paroles allait, pour un temps, se tarir, et que l’immense bain d’amitié et d’humanité devrait bientôt faire place à des préoccupations beaucoup plus prosaïques. Ces quatre journées m’ont fait du bien. Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance de tutoyer d’immenses poètes, qui vous parlent comme si vous étiez de leur famille, avec la plus grande simplicité, le plus grand naturel, et la plus sincère amitié. La quatrième journée a parfaitement rempli ses promesses. Récit.

Poésie et récit

Marilyne Bertoncini

La première session de lectures a permis de poser une question qui me paraît absolument essentielle dès lors que l’on parle de poésie, et qui est l’articulation de la poésie et du récit. Comme l’a rappelé Marilyne Bertoncini, modératrice de cette session de lectures, la littérature française tend depuis plusieurs siècles à séparer nettement le monde du récit, du roman, et celui de la poésie, ramenée à la seule expression lyrique.

Or, il est évident qu’une telle bipartition ne correspond pas à la réalité des textes, lesquels jouent de la porosité des frontières. Cela ne signifie pas que ces frontières n’existent pas, il serait faux de dire qu’il est impossible de catégoriser les œuvres littéraires, mais ces frontières sont poreuses. Tout art authentique est ouvert.

Patrick Quillier rappelle à juste titre que, au-delà de la bipartition traditionnelle entre mythos et logos, il existe un tiers oublié qui est l’epos, la parole épique, qui englobe les deux premières dimensions tout en les dépassant. L’epos, pour le dire vite, est la parole collective, une parole énoncée au nom de tous.

Jacqueline Tissot-Kraif

De fait, les grands romans ont indiscutablement une dimension poétique : que l’on pense, par exemple, au Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Et, inversement, bien des grands poèmes ont une évidente dimension narrative, que l’on pense à l’Iliade, à l’Odyssée, à l’Enéide

Cette dimension narrative a été explorée à travers des œuvres très différentes entre elles : Jacqueline Tissot-Kraif a lu des extraits du Bateau bleu de Claude Kraif. Je ne connaissais pas ce poète, dont je vous recommande la présentation par Mireille Diaz-Florian sur le site « Francopolis » : il me semble que certains poèmes qui y sont cités ont été lus à Aiglun.

Ensuite, Brigitte Broc a présenté un Voyage au centre de la femme, avec des poèmes que l’on peut lire comme une recherche du féminin sacré. Enfin, Ludmila Giovannetti a avec talent raconté deux contes, où le vin permet presque de déjouer la mort…

Il était également prévu que François Minod intervienne lors de cette séquence sur « Poésie et récit ». Il n’a pu être présent pour des raisons qui ne dépendent pas de sa volonté, et Patrick Quillier lui a rendu hommage en lisant quelques-uns de ses poèmes. Vous retrouverez la vidéo de cet hommage sur Facebook : https://fb.watch/tVnE7qM3Tu/.

L’apéro poétique de FanFan

FanFan

Françoise Mingot-Thauran, agrégée de lettres, docteur en littérature comparée, spécialiste notamment de la poésie tsigane, directrice des éditions Wallâda, a, chevillée au corps, la passion de la chanson populaire, et plus précisément de la goguette. Sous le pseudonyme de FanFan, elle explore ce genre un peu oublié aujourd’hui, qui consiste à prendre des airs populaires d’antan, et à en modifier les paroles, pour produire des chansons volontiers subversives et contestataires. C’est avec un plaisir communicatif que FanFan a interprété plusieurs de ses chansons.

Avec l’aide de Pascal Giovannetti, FanFan a interprété « ma p’tite pelote » sur l’air de « La Tonkinoise ». Voici un extrait vidéo de cette chanson : https://fb.watch/tVk7kN9TqE/. J’ai également filmé une chanson où la chanteuse affirme gaiement « Je suis goguettière » : https://fb.watch/tVkiOLyHyq/. Ces extraits vidéo vous donneront une idée du talent de FanFan.

Après le repas, cette deuxième session s’est prolongée avec l’intervention d’Yves Giombini, dont je vous ai déjà parlé, puisqu’il était déjà intervenu le premier jour en tant qu’animateur de l’atelier d’écriture. Il a présenté une Ode à l’eau de là, un recueil centré sur l’exploration des sources et des ruisseaux des Alpes-Maritimes, notamment cet affluent de l’Estéron que l’on appelle la Gironde, mais aussi le Loup, ou encore des sources moins connues qu’il faut savoir trouver.

Yves Giombini

La poésie mystique

La troisième session de la journée s’est intéressée à la poésie mystique. André Ughetto, poète, traducteur, réalisateur, ancien professeur agrégé de lettres en classes préparatoires, s’est présenté comme un agnostique convaincu, qui n’en est pas moins à la recherche du sacré. Une recherche qui s’effectue dans la contemplation de l’instant présent, des fleurs qui bordent les chemins, dont la beauté simple pointe vers quelque chose qui demeure de l’ordre de l’indicible et de l’ineffable.

Joël-Claude Meffre, poète, archéologue et spécialiste du soufisme, a présenté une conférence sur la vie du grand mystique soufi Husayn Mansûr Hallâj, et sur la façon dont le chercheur français Louis Massignon a redécouvert l’œuvre de ce mystique tombé dans l’oubli en Occident. Hallâj a été présenté comme « le cardeur des âmes », un surnom qui lui vient du fait que son père était cardeur de laine. Il a mené une vie de prédication qui lui a donné de nombreux disciples, avant d’être rattrapé par les autorités locales qui l’ont emprisonné pendant de nombreuses années avant de le condamner à mort. Les souffrances endurées jusqu’à sa mise à mort ont été comparées à la Passion du Christ.

Monique Marta, poète, peintre, enseignante, a, quant à elle, présenté la figure d’Hildegarde de Bingen, qui vivait au Moyen Âge dans le Saint Empire Romain Germanique. Dès la plus jeune enfance, elle a eu des visions, dont elle a commencé par avoir peur de parler. Ce n’est que bien plus tard, à la quarantaine, qu’elle s’est confiée à un évêque qui, subjugué, lui a conseillé d’en parler directement au pape. Ce dernier a été immédiatement convaincu de l’authenticité de ces visions, et lui a conseillé de les consigner par écrit. Retirée dans un couvent dont elle est ensuite devenue la supérieure, Hildegarde a écrit d’épais ouvrages dans lesquels elle évoque ses visions, mais aussi la médecine de l’époque, la naturopathie. Bénéficiant des connaissances locales, mais aussi des savoirs lointains qui circulaient de couvent en couvent, Hildegarde a beaucoup écrit sur les plantes médicinales, et sur la façon de demeurer en bonne santé.

Le très intéressant temps d’échange qui a succédé aux communications était animé par Hoda Hili. Celui-ci a permis de revenir sur le sens de cette notion de « mystique ». Il a été rappelé que, d’un point de vue étymologique, le terme renvoie aux cultes à mystères de l’Antiquité, lesquels demandaient une initiation. La mystique, c’est, par opposition à la pratique collective des religions, une recherche individuelle, intime, de communication directe avec le divin, voire d’union avec le divin. La mystique rencontre par définition la poésie, puisque les mystiques vivent des expériences qui demeurent indicibles par un usage conventionnel du langage, et qui ne peuvent être approchées qu’à travers un langage imagé, métaphorique, donc poétique.

Le débat sur la poésie mystique, animé par Hoda Hili

Carte blanche à Claude Ber

La dernière partie de la journée a consisté en une carte blanche à Claude Ber. La poète (elle récuse le terme de « poétesse ») a présenté un parcours dans son œuvre, en commençant avec de larges extraits de La Mort n’est jamais comme, son best-seller réédité à cinq reprises, et probablement vendu à plus de vingt mille exemplaires, ce qui est très rare en poésie. Elle a poursuivi avec des extraits de Vues de vaches, où est exploré notre rapport particulier avec ce placide ruminant élevé pour être mangé. Elle a terminé avec une lecture à deux voix, avec la chanteuse, comédienne et metteuse en scène Frédérique Wolf-Michaux, de Il y a des choses que non, magnifique recueil que j’ai déjà eu l’occasion de présenter dans les colonnes de ce blog. Dédié à une grand-mère résistante et à un père commandant dans les forces de la Résistance, ce livre prolonge cet héritage par un « non » salvateur à tout ce qui nie l’Humain. La lecture à deux voix s’est parfois faite simultanée, dans un magnifique écho qui a donné toute son intensité à ce grand texte.

J’ai filmé une bonne partie de cet impressionnant duo, et vous retrouverez la vidéo ici : https://fb.watch/tVnRuSmkA0/.

*

Pour ces quatre merveilleuses journées en poésie, pour tous ces poèmes si riches et si différents entre eux, pour toutes les discussions informelles qui se sont glissées dans les interstices de la programmation, merci. Merci à Patrick Quillier et à Hoda Hili, qui, en plus d’être les immenses artistes que l’on sait, sont des passeurs dévoués de poésie, et de très grands humains. Il faut voir à quel point ils sont attentifs à tous et à chacun, soucieux que chacun se sente bien et puisse s’exprimer selon son souhait. Il est extrêmement rare de voir un tel souci de l’autre et un tel sens de l’accueil. Patrick et Hoda ont tenu à cuisiner eux-mêmes la majeure partie des repas, transportés dans de grandes jarres, ce qui représente des heures de travail pour régaler nos corps autant que nos esprits ont été choyés. Pour cet investissement hors normes, encore une fois, merci.

Merci, aussi, à la municipalité d’Aiglun, et à son maire Anthony Salomone, sans lequel tout cela n’aurait pas été possible. Il est extrêmement rare de voir les pouvoirs publics s’engager pour la poésie, et encore plus rare de voir un maire s’impliquer avec plaisir, jusqu’à participer en personne à l’atelier d’écriture.

Je vais partir d’Aiglun avec plein de souvenirs, de poèmes et de mots dans la tête. Il faudra laisser décanter cela, digérer cette énorme flot de poésie accumulé en quelques jours, et, ensuite, écrire. Il n’y a rien, en effet, qui donne davantage envie d’écrire, que d’écouter la poésie des autres, surtout lorsque cet échange se produit dans un tel climat de bienveillance et d’amitié. Je pars d’Aiglun encore un peu plus convaincu que la poésie est bien là où je veux être, l’un des pôles importants de ma vie, et cela n’a pas de prix. Encore une fois, merci !

Vue sur la vallée d’Aiglun

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♦ Rencontres d’Aiglun 2020 : hommage à Tristan Cabral


Gabriel Grossi, docteur ès lettres, chercheur associé au CTELA (Université de Nice Côte d’Azur), professeur des écoles, a créé le blog Littérature Portes Ouvertes en février 2015, quelques semaines après la soutenance de sa thèse de doctorat consacrée à Jean-Michel Maulpoix. Depuis cette date, il a consacré des articles à plus de cent poètes contemporains, tout en s’intéressant également au roman, au théâtre, à la grammaire, à la philosophie, à la pédagogie… Son blog a cumulé plus de 2,8 millions de vues depuis sa création. Gabriel Grossi a publié en novembre 2022 son premier recueil, Concordance, qui a fait l’objet d’un dossier spécial dans la revue Nu(e). Il a publié également dans plusieurs anthologies en France et à l’étranger (une anthologie franco-serbe va prochainement paraître aux bons soins de Boris Lazic). Son poème contre l’homophobie, lu sur les ondes de la radio publique belge par Laurence Vielle, a été visionné des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Gabriel Grossi s’investit également au sein du PoëtBuro, qui organise chaque année, au mois de mars, le festival Poët Poët, à Nice et dans sa région.


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3 commentaires sur « Rencontres de paroles d’Aiglun : jour 4 »

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