Ce vendredi 15 novembre 2024, le charmant Bistrot Poète, niché rue Tonduti de l’Escarène à Nice, s’est métamorphosé en temple de la poésie et de l’art. Organisée par l’association Embarquement Poétique, présidée par la poète et traductrice Marilyne Bertoncini, cette soirée promettait une exploration captivante du thème « Noir, c’est noir… reste la poésie ». Entre lectures envoûtantes, performances artistiques et une scène ouverte, elle a tenu toutes ses promesses.
Une ambiance intimiste et chaleureuse
Dès l’arrivée, l’accueil chaleureux des propriétaires du bistrot, Aurore et Camille, a posé les bases d’une soirée conviviale. Avec une passion communicative, elles ont créé un espace où l’art et la poésie se rencontrent en toute simplicité. La présence d’œuvres d’art soigneusement choisies, dont une gigantesque toile d’araignée en film plastique, instaure un cadre chaleureux, où l’on se sent bien. Je suis toujours heureux de venir au Bistrot Poète, quel que soit le type de manifestation, car l’on s’y sent vraiment bien accueilli.
Plongée dans l’obscurité poétique

La première partie de la soirée nous a fait directement plonger dans l’obscur. Marilyne, assistée de Marianne et Ghyslaine, nous a embarqués dans la noirceur du Travail de la viande de Liliane Giraudon (2019), dans l’obscurité des Chants de Maldoror de Lautréamont (1868), dans la provocation des Fleurs du Mal de Baudelaire (1857) ou de la Saison en Enfer de Rimbaud (1873).

Nous nous sommes embarqués dans la tombe aux côtés de Caïn (Victor Hugo), nous avons redécouvert l’énigmatique « point noir » de Nerval, nous avons visité le Jardin des Supplices d’Octave Mirbeau, avant d’explorer des territoires plus contemporains.
La forte présence du XIXe siècle dans les lectures de cette soirée s’explique par des raisons historiques. La Révolution est passée par là, et avec elle, la mort de bien des certitudes. Bien des choses qui paraissaient éternelles et immuables apparaissent désormais comme transitoires et contingentes. Plus qu’un changement de régime, c’est un changement radical de la façon de voir le monde. Le monde est désormais incertain, sans repères. Le romantisme s’est nourri de ces incertitudes. On parle certes de « romantisme noir », mais c’est une tendance qui dépasse de loin le seul romantisme. Le noir, l’obscur, le mal, le laid, deviennent des thèmes poétiques à part entière.
Ont ensuite été abordés des auteurs plus récents, qui montrent que le XXe siècle a non seulement prolongé, mais exacerbé ces inquiétudes. J’ai été particulièrement ému par la lecture de L’Archangélique de Georges Bataille.
Nous avons ensuite entendu la chanteuse Billie Holiday, dans un enregistrement de 1939, interpréter Strange Fruit. Ces fruits étranges, ce sont les Noirs pendus par les Blancs dans le sud des Etats-Unis. Une chanson terrible, qui nous a été rendue accessible par la magnifique traduction de Marilyne Bertoncini.
Cette première partie s’est terminée avec une magnifique lecture à deux voix de la Ballade des Pendus de François Villon. Rédigée alors que Villon attendait une éventuelle exécution, ce poème est une supplication adressée aux vivants, emplie de repentir et d’humanité. Dans des vers d’une sombre beauté, Villon donne la parole à des condamnés à mort, suspendus entre ciel et terre, implorant la miséricorde divine et la compassion des passants. La répétition du refrain « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre » confère à ce texte une solennité et une universalité intemporelles.
Le shibari : l’art de l’ombre et des liens
Le point culminant de cette immersion dans le noir a été la performance de shibari, un art japonais mêlant esthétique, émotion, technique et sensualité, présentée par Ariel Tonello, accompagné de Joan. Grâce à la musique envoûtante de Ryuichi Sakamoto, cette performance a captivé l’assemblée, créant un moment suspendu dans le temps.
Personnellement, en tant que spectateur, je me suis dit que c’étaient surtout les deux acteurs, le ligoteur et le ligoté, qui devaient ressentir des émotions fortes. Je me suis imaginé le plaisir du ligoteur à disposer du corps de l’autre selon son envie, et celui du ligoté dont l’immobilité forcée conduit à l’abandon à l’autre.


Les télégrammes noirs de Félix Fénéon
En guise d’intermède, les participants se sont vus remettre de très courts textes de Félix Fénéon, pour une lecture à voix haute partagée. Critique d’art, écrivain et journaliste français, Félix Fénéon a en effet publié des Nouvelles en trois lignes, qui racontent de façon extrêmement laconique des drames terribles. L’absence de toute dimension émotionnelle, le fait de raconter des tragédies sur un ton presque banal, engendre le rire.
Voici, par exemple, la « nouvelle en trois lignes » que j’ai reçue et que j’ai lue à voix haute : « Eteint l’incendie de la boulangerie Deschamps, à Limoges, on constata que la boulangère avait été brûlée vive. » Chaque convive a lu une missive laconique de ce genre.
Un parcours dans la poésie contemporaine
Cela a ensuite été mon tour de prendre la parole, pour un petit tour d’horizon du noir dans la poésie contemporaine. J’ai rappelé que Jean-Marie Gleize avait emprunté à Rimbaud le titre A noir de son essai sur la poésie, qui est aussi son livre le plus connu, par lequel il tente de définir le littéralisme dont il se réclame. Le noir est ici le symbole du refus de toute envolée lyrique, de tout débordement métaphorique, de tout enjolivement esthétique.
J’ai ensuite évoqué le sublime recueil Quelque chose noir de Jacques Roubaud, où le poète oulipien est confronté à la mort de sa femme, la photographe Alix Cléo Roubaud. « Sous la lampe, entourée de noir, je te dispose » : le poème devient une photo en noir et blanc.
Même s’il est un poète du bleu, Jean-Michel Maulpoix a beaucoup écrit sur le noir. J’ai cité notamment le poème inaugural de Locturnes, son tout premier recueil, qui fait état d’une nuit qui dure depuis trois jours. J’ai rappelé que la section centrale de Une histoire de bleu évoque un « horizon d’ardoise et de crassier ». La mort est très présente chez Jean-Michel Maulpoix, sous la forme de la superposition des langes de la naissance et du linceul de la mort, écrasant tout l’espace intermédiaire de la vie, réduit à n’être qu’un tiret entre deux dates.
Benoît Conort, ami du précédent, théoricien du verset, est aussi un poète du noir. Son livre, Ecrire dans le noir, est une descente dans le noir, un rappel cinglant de notre condition mortelle. Mais s’il s’agit d’un livre funèbre, il n’est cependant pas morbide, et se trouve empli de « ruades » de vie.
La poésie, chez Marie-Claire Bancquart, est marquée par une enfance immobilisée. Plâtrée en raison d’une tuberculose osseuse de la hanche, avant que ne soient connus les antibiotiques efficaces pour la soigner, et dans un contexte de guerre mondiale, Marie-Claire Bancquart est restée alitée une bonne partie de son enfance. Sa conscience précoce de la finitude, de la précarité de l’existence, de l’énigme du vivant expliquent la forte présence de la mort dans son oeuvre. Mais c’est avec un « quartier d’orange entre les dents » que la poète lui répond…
J’ai terminé mon intervention en citant « Sidération » de Marilyne Bertoncini, un poème publié sur le site « Embarquement poétique » à l’occasion d’une anthologie numérique sur la « matière noire du poème ».

Deuxième salve de lectures
Après une petite pause, nous avons pu entendre de nouveaux poèmes de la bouche de Marilyne et Marianne : Lorand Gaspar, Denise Desautels, Jean Follain, Zeno Bianu, Louise Dupré ont ainsi enchanté nos oreilles à l’issue de la soirée.
Scène ouverte : le public à l’honneur
La soirée s’est conclue sur une note participative avec une scène ouverte. Poètes amateurs ou confirmés, inscrits à l’avance ou spontanés, se sont succédé pour partager leur vision du thème. Nous avons été impressionnés par un sonnet crié. Ariel a délivré un magnifique poème d’amour. J’ai, pour ma part, lu le poème intitulé « Matière noire » présent dans mon dernier recueil Du Néon aux étoiles. Et pour finir, Geoffrey Russo, invité par Aurore et Camille, a proposé une performance inédite, proche de l’humour d’un Raymond Devos. Chaque intervention a offert un kaléidoscope d’émotions et de styles.
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Un grand merci et un futur prometteur
Cette soirée poétique au Bistrot Poète a été une véritable plongée dans le noir, révélant simultanément la puissance lumineuse des mots. Grâce à Marilyne Bertoncini et ses acolytes, les textes de Baudelaire, Villon, Rimbaud, et bien d’autres, ont fait résonner les multiples facettes du noir : de la mélancolie à la révolte, du mystère à la rédemption. Une soirée illuminée par la performance de shibari d’Ariel et Joan, qui a incarné l’esthétique des ombres et des liens. J’ai été heureux de pouvoir, à cette occasion, partager quelques textes de mon nouveau recueil, que j’aurai l’occasion de présenter plus amplement vendredi prochain dans le même lieu… Dans ce voyage, l’obscurité n’était pas une fin, mais une étape vers une lumière poétique partagée par tous. Merci aux poètes, au public, et surtout à Aurore et Camille, les hôtes bienveillantes de ce lieu magique. Une soirée qui rappelle combien la poésie peut éclairer, même les nuits les plus profondes.
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les ambiances « bistrot » en poésie ça marche bien, je fais cela depuis 50 ans et toujours un succès ! Il faut continuer
Stephen BLANCHARD
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Merci pour ce commentaire 😉
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