Décès du poète Jacques Roubaud

Ce matin, j’avais en main le recueil Quelque chose noir de Jacques Roubaud. Il traînait sur ma table de nuit, parce que j’avais parlé de ce livre, récemment, dans une conférence sur le noir dans la poésie contemporaine. Je m’étais dit de faire un article sur ce poète. Et voilà que, ce soir, j’apprends, via les réseaux sociaux, sa mort, aujourd’hui même.

Roubaud l’Oulipien

Jacques Roubaud peut être considéré comme l’une des grandes voix de la poésie française de la deuxième moitié du XXe siècle. Membre éminent de l’OuLiPo, il a fait partie, avec Raymond Queneau, Georges Perec, François Le Lionnais et tant d’autres, de ce joyeux laboratoire qui entendait jouer avec les mots pour créer des formes nouvelles.

Le concept central de la pensée oulipienne, c’est celui de contrainte. C’est en s’assignant, plus ou moins arbitrairement, des contraintes formelles, que les Oulipiens parvenaient à développer leur imagination. On s’imagine parfois que l’on écrit plus facilement lorsque l’on est laissé libre, et il n’y a rien de plus faux. La contrainte met le pied à l’étrier, elle donne une direction, et en avant !

Jacques Roubaud était aussi mathématicien. Son œuvre poétique s’en ressent, avec des titres comme (« appartient à »), ou encore Trente et un au cube. Dans Appartient à, il s’inspire du jeu de go pour proposer des combinaisons poétiques. Dans Mono no aware, il travaille le genre japonais du haïku. Dans Trente et un au cube, il publie 31 poèmes de 31 vers de 31 syllabes.

Quelque chose noir

Et puis, Jacques Roubaud a perdu sa femme, la photographe Alix Cleo Roubaud. Face à ce traumatisme, est-il encore possible de pratiquer une poésie ludique et expérimentale ? L’expérience du deuil donne lieu chez Jacques Roubaud à un ouvrage intitulé Quelque chose noir. Un recueil absolument sublime. Roubaud a pris tout ce qu’il y avait de bon dans l’OuLiPo… sans faire quelque chose d’oulipien. Impossible en effet de faire du ludique, de l’expérimental. Quelque chose noir est comme dicté par le cœur, c’est une parole de détresse, de deuil… mais qui évite les clichés lyriques.

Neuf sections de neuf poèmes chacun, lesquels ont bien souvent neuf sections : Jacques Roubaud n’a pas perdu son sens de la contrainte, ni son goût pour les nombres. Poèmes brefs, poèmes troués, poèmes en prose : le travail de la forme apparaît avec évidence. Il permet d’éviter les clichés lyriques, les cris larmoyants, les flots de larmes. L’émotion n’en est pas moins très vive.

En creusant le noir, en faisant des allusions au genre de la photographie (Alix Cleo Roubaud était photographe), Jacques Roubaud livre une poésie d’autant plus poignante qu’elle est sobre, d’autant plus tragique qu’elle refuse tout pathos, d’autant plus touchante qu’elle est pudique.

Je vous propose de découvrir un poème de ce recueil que j’avais proposé à mes étudiants du Master Enseignement, à l’époque où j’enseignais à l’Université de Nice :

Un poème de "Quelque chose noir" de Jacques Roubaud.

L’importance de la mise en pages, la présence de tabulations qui « trouent » le texte, expliquent que je vous propose le texte sous la forme d’un fichier image. Cette écriture hachée exprime la douleur dans la retenue, emportée par la réflexion et l’observation. Une douleur partiellement sublimée par les références au spirituel et à la grâce, mais néanmoins bien présente.

Quelque chose noir montre que l’on peut être oulipien et lyrique à la fois. C’est un peu, selon moi, l’aboutissement de l’OuLiPo, en même temps que son dépassement. On arrive au point où la contrainte ne se limite plus à un simple jeu formel. À une simple conception ludique de la poésie. Il y a bien de la contrainte, mais on est passé de l’exercice de style à l’œuvre d’art. Il faut lire les 81 poèmes du recueil pour se rendre compte de sa puissance et de son caractère extrêmement émouvant. D’autant plus émouvant qu’il refuse toute forme de sensiblerie.

*

Jacques Roubaud a désormais rejoint sa femme dans la mort : il nous reste ses poèmes. À nous de les lire, et de les faire vivre. Il faudrait encore évoquer ses essais, sa réflexion sur l’alexandrin, sa connaissance de la poésie médiévale… mais ce serait l’objet d’un autre article. Lisez Roubaud ! Il fait résolument partie des voix essentielles du XXe siècle.

Bibliographie

  • Jacques ROUBAUD, Quelque chose noir, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2001, rééd. 2007.
  • Marie-Claire BANCQUART, La poésie en France du surréalisme à nos jours, Paris, ellipses, 1996.
  • Gabriel GROSSI, Cours de Littérature française du XXe siècle en Master Enseignement, 2014, source non publiée.
  • Gabriel GROSSI, Le noir dans la poésie française contemporaine, 2024, allocution prononcée dans le cadre de l’association « Embarquement poétique » en novembre 2024.

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