J’ai assisté, samedi dernier, à une très belle représentation de théâtre. Au sommet du Vieux-Nice, au théâtre de la Semeuse, était jouée la pièce 2h14 de David Paquet, dans une mise en scène de Muriel Revollon. J’ai passé un très agréable moment. Compte-rendu.
Une pièce sur l’adolescence
Je pourrais dire, pour présenter la pièce, qu’il s’agit d’une pièce sur l’adolescence, cet âge où l’on se cherche, où l’on ne sait pas encore trop qui l’on est ni ce que l’on veut, où l’on est en proie à des émotions qui nous dépassent, où l’on a du mal à s’aimer tel que l’on est, et où l’on ne sait pas toujours quoi faire des désirs nouveaux qui nous habitent.
Deux heures quatorze présente une salle de classe, avec ses lycéens rassemblés autour de leur professeur de français passablement désabusé. Les élèves sont là, alignés sur leurs chaises, tous semblables en apparence, et très différents en réalité. On découvre progressivement leur histoire individuelle, leur façon à eux de composer avec l’adolescence, avec le tumulte intérieur, en quête du bonheur.

Il y en a un qui se fait passer pour aveugle afin d’obtenir de l’attention, un autre qui se découvre un désir difficilement avouable pour une grand-mère, une autre qui s’exprime à travers le tatouage… Au milieu de ces adolescents, la figure du professeur donne un autre point de vue, celui de la personne qui se sent prendre de l’âge mais veut encore vivre intensément. Et, sur le côté, il y a la dame-hirondelle, portant un masque sur le visage, une mère d’élève. Et, sans vous dévoiler l’intrigue, il est aussi question d’un autre élève, qui n’est pas physiquement présent, dont on ne voit que la chaise vide…
Une succession de fragments
Si la pièce n’avait été que cela, une pièce sur l’adolescence, cela aurait déjà fait un drame très intéressant. Mais les choix très particuliers d’écriture et de mise en scène font de cette pièce quelque chose de beaucoup plus puissant.
La pièce ne raconte pas une histoire au sens traditionnel de ce terme, avec des échanges dialogués qui miment la réalité et tentent de faire oublier qu’on est au théâtre. Bien au contraire, les choix d’écriture et de mise en scène accentuent la théâtralité. Les personnages sont, le plus souvent, alignés, assis sur leur chaise, et les coups de projecteur nous font basculer d’une histoire à l’autre. Le spectateur assiste ainsi à une succession de fragments et reconstitue progressivement la cohérence de l’histoire. À chaque personnage est associé un leitmotiv qui l’identifie, comme « J’ouvre des portes ».
Il y a ainsi une succession de fragments centrés sur un élève, et l’on passe de l’un à l’autre. Les autres acteurs sont soit immobiles, dans la pénombre, soit jouent d’autres personnages liés à cet élève (ses parents par exemple). Chaque acteur joue donc à la fois le rôle d’un élève, mais incarne aussi les personnages secondaires lorsque ce n’est pas au tour de son personnage d’être au centre de l’attention. En l’absence de tout décor, ce sont les jeux d’éclairage qui permettent au spectateur de suivre.

Une chorégraphie poétique
L’ensemble est orchestré de façon très rythmée. Il y a, au fond de la scène, une personne de dos, qui reste dans l’ombre tout le long de la pièce. Il s’agit de Benoît Berrou, un musicien équipé d’une guitare électrique et d’une pédale loop. Il contribue à faire de cette pièce fragmentaire une œuvre très musicale, où chaque rôle devient comme une partition au sein d’un orchestre. Les gestes des acteurs sont souvent synchronisés d’une façon tellement précise, tant entre eux qu’avec la musique, que la référence à la chorégraphie est incontournable.
Pour moi, c’est ce rythme saccadé, cette alternance de liaisons et de ruptures, cette composition très syncopée, qui fait le sel et l’originalité de cette pièce. La mise en scène a quelque chose de choral, de chorégraphique, et tient le spectateur en haleine d’un bout à l’autre. Cette mise en scène est si finement réglée que l’on pourrait parler d’orchestration. Il y a une synchronisation tout simplement incroyable entre les gestes, la musique et les éclairages, dont on se doute qu’elle est le résultat d’un travail titanesque, et qui multiplie l’intensité de chaque réplique. L’ensemble est à la fois intense, tragique, sensuel, drôle par moments, et finalement très poétique. On ne voit pas le temps passer.
Par conséquent, je ne me vois pas conclure autrement qu’en saluant le talent de toute la troupe de comédiens — Benoît Berrou, Alison Boueri, Eric Guyonneau, Emilie Jobin, Isaac Leone, Thomas Oudin-Arnulf et Muriel Revollon –, avec une mention spéciale pour l’accompagnement musical de Benoît Berrou, à la fois intense et envoûtant, et mes plus chaleureux applaudissements pour la metteuse en scène Muriel Revollon, qui a poussé la mise en scène jusqu’à l’orchestration et à la chorégraphie, pour un résultat tout simplement fascinant. Si jamais la pièce devait être jouée à nouveau, je ne peux que vous recommander d’y aller !

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