Connaissiez-vous Ronsard politique ?

On connaît le Ronsard amoureux, qui multiplie les sonnets adressés à son inaccessible Cassandre. On connaît le Ronsard paganisant, qui élève le genre de la poésie lyrique en la pétrissant de références mythologiques. On connaît le Ronsard séducteur, qui enjoint aux jeunes filles de cueillir les roses de la vie. Mais on connaît moins le Ronsard politique, qui s’engage et prend parti lors des guerres de religion, pour défendre un catholicisme modéré.

Le Discours des misères de ce temps

La couverture du livre édité par la Société des Textes Français Modernes

A côté des Amours, il y a en effet une œuvre de Ronsard moins connue, le Discours des misères de ce temps. Ce texte en vers est une harangue dans laquelle le poète témoigne de son inquiétude face aux scissions engendrées par le schisme protestant. Ronsard souhaiterait maintenir l’unité du christianisme. Loin d’être un va-t’en-guerre, il milite avant tout pour la paix. Le ton est ainsi bien différent de celui des Tragiques de D’Aubigné.

Je voudrais donc aujourd’hui vous présenter ce petit livre qui nous donne à lire un tout autre Ronsard que celui qu’on pratique habituellement, un livre qui nous plonge aussi dans une époque et un contexte méconnus du grand public, un livre dont la lecture n’est peut-être pas inutile dans les temps qui sont les nôtres. J’ai, pour ma part, découvert ce livre lorsque j’ai préparé l’agrégation de lettres modernes, à travers les cours de Josiane Rieu, dont cet article s’inspire largement.

Contexte historique

Il est impossible de comprendre le Discours des misères de ce temps de Ronsard sans se remémorer le contexte historique qui l’a engendré. Le poète écrit en effet pour prendre position dans une période tourmentée, marquée par les dissensions religieuses.

Une époque : la Renaissance

Nous sommes donc au XVIe siècle, marqué par la Renaissance. A cette époque, l’Occident redécouvre l’Antiquité, grâce à l’arrivée de manuscrits importés d’Orient à l’occasion du sac de Constantinople. C’est aussi l’époque où l’imprimerie ouvre des perspectives inédites en termes de diffusion de la pensée. C’est encore l’époque où la découverte de l’Amérique bouleverse la conception du monde et de la place que l’Homme y occupe. C’est dans ce contexte que certaines personnes vont vouloir réformer le christianisme.

A cette époque, la France est gouvernée par le roi François Ier, un roi épris de culture et d’humanisme, soucieux de développer les arts. Après le déchirement de la guerre de Cent Ans, François Ier aspire à ce que le royaume soit unifié, autour de la langue française et autour de son roi, en réunissant les princes du royaume à la Cour.

En face, il y a l’empire de Charles Quint. Les deux souverains se disputent les Etats italiens. L’empereur gouverne un empire immense, mais dans lequel il y a des mécontentements, à la fois dans la noblesse et dans le peuple.

L’émergence du protestantisme dans le Saint-Empire

C’est dans ce contexte qu’apparaissent des foyers de renouveau spirituel. C’est ce que l’on a appelé la devotio moderna. On souhaitait que la spiritualité ne soit plus réservée aux seuls moines, moniales, théologiens et spécialistes de religion. Avec la Renaissance, on accorde une grande importance à l’Homme, à l’individu. On va vouloir donner accès à tous aux textes sacrés, assurer un suivi spirituel des individus (directeurs de conscience)…

Au départ, ces évolutions ont lieu au sein de l’Eglise. Puis, dans le Saint-Empire germanique, apparaissent des foyers de dissidence qui s’inscrivent progressivement en rupture. La volonté d’accéder seul aux textes sacrés aboutit à des désirs de rupture avec l’Eglise et avec l’Empereur. Ces foyers de mécontentement se cristallisent dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des groupes de dissidence prennent forme. Des personnalités comme Luther puis Calvin vont devenir les chefs et inspirateurs spirituels de ces mouvements de dissidence.

En particulier, Luther, moine augustin, était scandalisé par les Indulgences, qui étaient une façon de monnayer le pardon de Dieu, à une époque où l’Eglise avait besoin de rénover Saint-Pierre de Rome. Il aspirait à faire évoluer l’Eglise, sans nécessairement vouloir rompre avec elle, mais les choses ont ensuite pris un tour plus politique, quand les princes d’Allemagne ont utilisé sa révolte pour s’opposer à Charles Quint. A Genève, Calvin fédère autour de lui un autre foyer d’opposition au catholicisme. La Réforme gagne l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, et tente d’essaimer en France…

La situation religieuse en France

En France, l’on était assez ouvert à une modernisation des pratiques religieuses, permettant aux individus d’avoir accès aux textes sacrés, instaurant des groupes de discussion et de réflexion, purifiant la liturgie et simplifiant la relation à Dieu. Parmi les nobles, parmi les intellectuels, de nombreuses personnes sont favorables à des évolutions, et le roi François Ier lui-même y est assez ouvert. C’est ce que l’on a appelé l’évangélisme.

Mais, face à l’émergence, à l’étranger, de groupes plus radicaux, qui souhaitent une rupture avec l’Eglise, les milieux évangélistes français se posent la question de l’attitude à avoir. Il y a toute une gradation de sensibilités, des plus modérés aux plus radicaux. Les gens sont peu à peu sommés de choisir un camp, celui du catholicisme ou celui du protestantisme. Les choses se durcissent progressivement, à mesure que le calvinisme se diffuse en France. L’affaire des placards a conduit le roi, défenseur de la foi catholique, à réprimer.

Parce que ces questions ne sont pas seulement religieuses, mais aussi politiques, s’instaure un climat de guerre civile. Il faut comprendre que, à l’époque, il n’y avait pas les mêmes notions de tolérance et de laïcité qu’aujourd’hui. Lorsqu’un prince se convertissait, tous ses sujets se convertissaient avec lui. Chaque camp cherchait à imposer sa foi et sa loi.

Les répressions apparaissent sous François Ier puis sous Henri II. Un édit de janvier 1535 instaure la peine de mort contre les hérétiques. Va suivre le massacre des Vaudois en 1545 : des paysans suspects de prosélytisme protestant. Henri II crée la Chambre ardente contre les crimes d’hérésie. On demande de faire des amendes honorables. Henri II est peut-être celui qui a été le plus féroce dans la répression. Celui-ci meurt lors d’un tournoi. Son successeur, François II, ne règne qu’un an avant de mourir à son tour. Son successeur, Charles IX, étant un enfant, c’est Catherine de Médicis qui assure la régence.

Le nouveau roi va être l’objet de convoitises à la fois de la part des Guise catholiques qui veulent avoir une emprise sur le pouvoir, et de la part des Protestants qui veulent faire basculer la France dans le protestantisme. La conjuration d’Amboise, finalement déjouée, vise à enlever le roi pour le convertir au protestantisme. À l’heure où écrit Ronsard, on ne sait pas encore si la France basculera dans le protestantisme ou si c’est le camp catholique qui vaincra. Il s’adresse, dans ses discours, à Michel de L’Hôpital, à Catherine de Médicis, qui avaient des positions plus modérées et qui pouvaient agir pour la paix.

La position de Ronsard

Pierre de Ronsard (Wikipédia)

Pour Ronsard, c’est un crève-cœur. Ces dissensions fratricides ne sont pas du tout dans l’esprit de l’humanisme tel qu’il le concevait. Le poète a choisi son camp, celui d’un catholicisme modéré, ouvert certes à des évolutions internes, mais sans rompre avec l’Eglise. Il a des amis dans le camp adverse, des personnes qui étaient humanistes comme lui, et il les enjoint dans son discours de revenir à plus de modération, et de ne pas aller jusqu’au schisme.

Dans ses discours, il en appelle aux personnes plus modérées, il s’adresse aux personnes influentes des deux camps, pour tenter de les ramener à la raison. Car pour Ronsard, la guerre civile, c’est de la folie. Il plaide pour un retour à la raison. Il considère que les protestants sont allés trop loin, et il les présente comme des orgueilleux insensés. Sa position est de plus en plus ferme à mesure du temps.

Lire les Discours aujourd’hui

Qu’apporte la lecture des Discours au lecteur d’aujourd’hui ? Cela nous montre un Ronsard bien différent de celui que l’on connaît. Loin des odes légères et des sonnets amoureux, voici un Ronsard sérieux, engagé dans les tourments de son époque, effrayé par la tournure que prennent les événements. On découvre un Ronsard pacifiste, qui condamne avec horreur les violences, et qui plaide pour un christianisme uni.

Ronsard n’est cependant pas neutre ou apartisan : pour lui, ce sont les catholiques qui sont dans le vrai, et les protestants sont égarés. Je conçois que cela rende sa prise de position difficilement acceptable. Je pense qu’il faut aller au-delà, et retenir avant tout son vibrant plaidoyer pour la paix,

Mais ces Discours de Ronsard ne sont pas seulement des textes de circonstance. Le poète a une conscience claire du temps long de l’Histoire. Son discours n’est pas seulement ancré dans son époque. En humaniste, Ronsard réfléchit sur la condition humaine, sur le sens de l’Histoire, sur la foi. Il utilise des métaphores ambitieuses, comme celle du monstre Opinion, qui personnifie le mal du siècle.

Aujourd’hui, le contexte historique est bien différent. Fort heureusement. Mais l’illusion, l’opinion ne sont-ils pas des travers qui se retrouvent à chaque époque ? N’avons-nous pas, nous aussi, à nous méfier des apparences ? N’avons-nous pas, nous aussi, à dépasser ce qui nous sépare, et chercher ce qui nous unit ?


Cet article a été largement inspiré des cours de Josiane Rieu à l’Université de Nice. L’image d’en-tête a été générée par ChatGPT en lui demandant de représenter Ronsard dans la tourmente des guerres de religion, dans un décor Renaissance. Les images insérées dans le corps du texte proviennent de Wikipédia.


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3 commentaires sur « Connaissiez-vous Ronsard politique ? »

  1. oui, je connais bien le Ronsard politique et j’ai visité le musée près de Tours et la revue FLORILEGE a consacré un article sur cet auteur comme sur 197 auteurs connus ou méconnus. L’essentiel c’est de faire revivre l’âme des anciens !

    Stephen BLANCHARD

    HOMMAGE À NOTRE DAME PAR DEUX POÉTES DIJONNAIS

    À NOTRE DAME RESSUSCITÉE

    À l’instant solennel où s’entrouvrent ses portes,

    Notre Dame revit dans toute sa splendeur,

    Ouvrage consacré par la grâce et l’ardeur,

    Témoignages vibrants d’artistes aux mains fortes

    Révélant leur amour, unissant leurs efforts,

    En élevant sa flèche, hiératique lumière !

    D’où culmine le Coq, Phénix porte-bannière,

    Au ciel de la Cité, l’emblème des temps forts,

    Magiquement sculpté, paré de ses dorures

    Et qui, dressant sa crête, entonne un chant vainqueur !

    Rehaussant sa beauté qui nous touche en plein cœur,

    Éblouissants vitraux d’historiques gravures,

    Stigmates effacés du monument blessé

    Sous le feu destructeur des flammes meurtrières,

    Un miracle gothique abrite ses verrières ;

    Saluant l’excellence et le soin dispensé,

    Cathédrale érigée, au chantier titanesque,

    Illuminant le monde en son souffle divin,

    Témoignant de l’enfer dont Hugo fut devin,

    Elle inspire au poète une aura romanesque

    Et transmet l’espérance en sa résurrection !

    Yolaine BLANCHARD (Dijon)

    yolaine.blanchard21@gmail.com

    NOTRE DAME DE PARIS

    Quand s’éveille au matin la brume parisienne

    L’île de la cité revit tout en secret,

    J’y vois tous ses trésors en sa ferveur chrétienne

    Et ses royales tours dans l’horizon discret.

    Au détour de la Seine, en sa flèche gothique

    Notre Dame renaît en s’élevant vers Dieu

    S’illuminant le chœur à l’abri d’un portique

    Comme un bijou serti dans l’écrin d’un vœu pieu.

    Dans son corps torturé par le divin mystère

    D’une sainte douleur que guérit tant d’amour

    Se prolonge l’espoir en digne baptistère

    Guidant nos pas perdus sous l’indicible jour.

    Dans cette immensité de sa nef émérite

    Elle accorde au passant ce regard enchanteur

    De vitraux imposants lorsque Paris médite

    Pour contempler, heureux, son éclat salvateur.

    Stephen BLANCHARD (Dijon)

    Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres

    aeropageblanchard@gmail.com

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